Mounir Mahjoubi (CNNum) : « Il faut raconter des histoires de PME, pas seulement de start-up dirigées par des super-héros »

Le Conseil National du Numérique (CNNum), présidé par Mounir Mahjoubi, a remis ses premières observations, conseils et pistes d’action sur le sujet de la transformation numérique des PME, suite à sa saisine par Emmanuel Macron en mars 2016.

L’organisme consultatif, présidé par Mounir Mahjoubi, reconnaît d’emblée avoir eu à relever deux défis pour mener son enquête sur la digitalisation des PME françaises. D’une part, définir le périmètre de la transition numérique, de l’emploi de nouveaux outils jusqu’au potentiel changement de business model beaucoup plus difficile à mener ; d’autre part, prendre en compte la variété des enjeux, organisations et préoccupations des plus de 3 millions d’entreprises qui composent 99 % du tissu économique français.

Qu’importe ! Il fallait bien commencer quelque part pour Mounir Mahjoubi, en poste au CNNum depuis le début de l’année. Maturité des PME, enjeux de financement, rôle de Bpifrance… Il précise les points saillants de cette analyse et revient sur certaines des actualités qui ont marqué les dernières semaines.

Mounir Mahjoubi, président du Conseil National du Numérique - Photo : Margot L'Hermite

Mounir Mahjoubi, président du Conseil National du Numérique – Photo : Margot L’Hermite

Alliancy, le mag. Vous avez choisi comme « angle d’attaque » pour votre analyse la question du commerce connecté. Est-ce cela le point-clé qui permet de définir l’enjeu de transformation numérique des PME ?

Mounir Mahjoubi. Nous avons analysé la transformation numérique des PME dans sa globalité. Nous avons ensuite fait le choix de resserrer à l’enjeu de commerce connecté pour pouvoir procéder par étape. La transformation est une fusée à trois étages. D’abord, la commercialisation « aidée par le numérique », c’est-à-dire comment je vends mieux ce que je sais produire avec mes équipes et services actuels. Ensuite, la transformation de l’entreprise elle-même, sa production, son outil industriel, ses processus internes… Ce qui nécessite des investissements beaucoup plus importants. Enfin, l’innovation et la transformation des produits et services : pivot de business model, disruption, rupture dans une industrie… Cela revient à penser « l’après ». Sauf que l’on ne peut pas imposer à nos trois millions de TPE/PME de se lancer tout de suite dans la réflexion sur ce 3ème étage.

Pour quelle raison ?

C’est la base de notre analyse : nous sommes tellement en retard ! En matière de numérique pour nos TPE/PME, nous sommes parmi les plus mauvais d’Europe (selon Eurostat, ndr). Il faut donc commencer par le début, en redonnant des marges de manœuvre aux entreprises, en redonnant confiance dans le numérique, en montrant que ces transformations rapportent de l’argent, permettent de toucher de nouveaux marchés. C’est notre hypothèse : une fois que nous aurons avancé sur le commerce connecté, étape la plus simple et au ROI le plus rapide, nous pourrons nous poser les autres questions. Les verrous que nous avons identifiés, les propositions que nous avons faites, vont clairement dans le sens de proposer des réponses aux interrogations et aux doutes que peuvent avoir les dirigeants de PME.

Qu’en est-il des dispositifs préexistants ? Ne devaient-ils pas répondre eux-mêmes à ces sujets ?

Il y a six ans, avec Transition Numérique, ces sujets ont été adressés avec les moyens de l’époque, des logiciels et des ESN pour les intégrer. Depuis, les acteurs ont beaucoup évolué et ce que les PME peuvent attendre du numérique et d’Internet également. Nous avons assisté à des changements majeurs dans les technologies disponibles et dans le coût d’accès à ces technologies depuis deux ans, qui rendent par exemple l’internationalisation beaucoup plus facile.

A quoi faites-vous référence exactement ?

Une entreprise peut dorénavant s’inscrire sur une plateforme de place de marché pour vendre son produit à l’étranger, puis faire appel à un prestataire du premier kilomètre pour récupérer le produit, l’emballer, s’occuper des formalités douanières et d’expédition… L’investissement est hyper limité. Nous voulons que les PME s’emparent de telles possibilités, qu’il y ait des tentatives autour de ce nouveau commerce. L’e-internationalisation est une première marche pour aller vers une stratégie d’internationalisation plus globale. Pendant trente ans, on a martelé aux PME que l’export ne s’improvisait pas, qu’il fallait des études de marché, des consultants et un avocat pour être accompagné et protégé… au risque sinon de ne pas y arriver. Aujourd’hui, il est possible de « tenter ». Ce n’est pas le modèle rentable par excellence, mais c’est l’occasion parfaite pour démarrer. Je veux que, suite à nos recommandations et les actions qui seront menées, on puisse dire fin 2017 : voilà combien de milliers d’entreprises françaises ont pu se lancer à l’international.

Parmi vos recommandations, on trouve la possibilité pour ces entreprises de s’appuyer sur un réseau « d’ambassadeurs du numérique » afin de les orienter, de faciliter l’accès aux bonnes ressources… Qui sont-ils ?

Grâce au réseau Transition Numérique, Il y a déjà plusieurs milliers de ces ambassadeurs en France, qui ont pour mission de conseiller les entrepreneurs dans leur démarche numérique. Ce que nous proposons, c’est d’en ajouter, de les aider et de les structurer. La formation des ambassadeurs s’avèrent très hétérogène sur le territoire. Nous voulons qu’à ce réseau existant s’ajoute l’accompagnement économique local créé par les régions, et associer les 16 000 experts-comptables  français à la démarche, car ils sont la toute première profession à être en contact avec les PME au quotidien. Ils pourront être les premiers à encourager la tenue d’un diagnostic numérique en passant par un ambassadeur ou en utilisant directement la plateforme de ressources, dont la création fait aussi parti de nos recommandations.

Concernant l’accès au financement, que pensez-vous des opportunités du côté de l’économie participative, avec des modèles comme le crowdlending ?

Ces initiatives sont très bien. Le problème, c’est que ces prêts concernent souvent de nouveaux produits, de nouveaux services. Une petite PME qui fabrique des robinets et qui cherche 35 000 euros pour lancer sa transition numérique et aller sur des plateformes en ligne en Chine, séduira beaucoup moins. Pour un bouton connecté et une opération de R&D, pas de problème, mais l’amorçage d’une démarche de commerce connecté est « anti-sexy »… on est souvent dans l’immatériel absolu, d’autant plus aujourd’hui alors qu’il s’agit souvent de louer un service Cloud. Au niveau comptable, c’est ramené au même plan qu’un coût de communication. C’est pourtant là où il y a un énorme besoin et surtout une rentabilité très rapide à constater.

Comment prouve-t-on justement le ROI de cette première étape ?

C’est le but de la plateforme de ressources personnalisables que nous souhaitons voir émerger. En fonction du secteur de l’entreprise, de sa taille, de son activité… elle pourra y trouver des types d’actions à mener, avec à chaque fois, en face, les exemples de fournisseurs avec qui elle pourrait travailler, la fourchette de coûts dont il est question et le potentiel que l’on peut obtenir. Par exemple, mettre une page en ligne, le potentiel sera l’augmentation du nombre de lead pour un magasin. Nous avons le témoignage de cet opticien dans le 91 qui propose de consulter les photographies de toutes les montures disponibles sur son site internet : cela a permis d’augmenter la fréquentation régulière dans le magasin de 30 % et de toucher une population nouvelle, plus jeune, sans même faire de site marchand. Il faut raconter les histoires de ces petites entreprises, pas uniquement des jeunes start-up dirigées par des surdiplômés, super-héros de l’Internet ! Nous voulons le témoignage de cette personne qui fabrique des robinets en étain et qui a imaginé de nouveaux services, trouvés de nouveaux débouchés, qui réussit à croître. Ça c’est inspirant (1).

En termes d’entreprise française qui innove et réussit, on a récemment pu voir MedTech se faire acheter par l’acteur américain Zimmer Biomet. Qu’est-ce que cela vous évoque ?

Bertin Nahum, dirigeant-fondateur de MedTech, est membre du Conseil National du Numérique, je ne peux m’exprimer à sa place. C’est très bien pour son entreprise d’avoir trouvé ces capacités d’investissement pour se développer. C’est ce qui peut arriver de mieux à une belle innovation pour le progrès médical au bénéfice de tous. Est-ce que cela est bien pour l’économie française ? Non, bien sûr. J’en suis triste et j’aurais évidemment préféré que ce soit une entreprise française qui puisse investir pour permettre à MedTech de grandir au niveau international. En l’état, nous n’avons pas de grands acteurs français de l’industrie médicale qui pouvaient accueillir cette innovation dans leur « pipe » de technologies existant, sans mener de fortes transformations.

Cependant, je garde espoir. Danone a démontré sa capacité à racheter aux Etats-Unis le N°1 des fabricants de produits biologiques pour 3 milliards d’euros d’un côté, et de l’autre de racheter un petit acteur français comme Michel&Augustin. De tels industriels montrent qu’ils sont capables d’investir massivement. Sont-ils capables aussi d’acheter un acteur hyper innovant ? On verra, mais j’ai confiance en l’avenir et je ferai toujours tout ce qui est possible pour encourager ces grands groupes à aller dans cette direction. A l’inverse, je mets en garde contre le saupoudrage ! Des groupes annoncent des digital factories, des accompagnements d’incubateurs… alors qu’ils pourraient acquérir des start-up innovantes de tous horizons qui leur feraient énormément de bien, ainsi qu’à leur cours en Bourse. Je leur dis : ayez le courage d’investir !

Concernant le sujet de l’investissement en France, un récent rapport écrit par le prix Nobel d’économie Jean Tirole, avec Marie Ekeland, membre du CNNum, épingle la place prise et le rôle de Bpifrance, face à l’investissement privé. Son rôle est-il à revoir ?

Je pense que Bpifrance ne fait pas encore assez, qu’il faut qu’elle dispose de plus de moyens et qu’elle puisse se concentrer davantage sur les PME. Si on regarde les chiffres au niveau macro, Bpifrance n’investit pas encore assez. Le Commissariat général à l’investissement (CGI) et la Caisse des Dépôts ont de grandes marges de manœuvre pour mettre davantage au pot : je crois plus en cette dynamique qu’au fait de limiter l’action de Bpifrance en disant qu’elle en fait trop. Les externalités potentiellement négatives sur l’investissement privé sont à surveiller… mais Bpifrance a vocation à faire plus, il ne faut pas freiner un véhicule de l’innovation qui fonctionne, il n’y en a pas tant que cela en France et en Europe.

Après les PME, quel sera le prochain chantier du CNNum ?

L’inclusion numérique. Comment faire pour que la transformation numérique de notre société et de notre économie n’exclue pas ? Nous travaillons avec Emmaüs Connect, pour partager à la rentrée nos recommandations sur l’accès aux services publics et privés qui deviennent toujours plus numérique, voire qui sont digitalisé à 100 %. Cela pose un véritable problème pour 20 % de la population, dont 5 % sont des hyper-exclus du numérique du fait de leur âge, de handicaps, de maladies… et qu’il va falloir accompagner totalement.

Pour le secteur public, chaque département français improvise au niveau local sur ce sujet. Il y a des initiatives incroyables, comme en Seine-Saint-Denis, qui méritent de servir d’exemple. Pour le privé, même enjeu, certains services sont devenus fondamentaux pour la vie quotidienne des individus, et quand ils deviennent numériques à 100 %, c’est un facteur d’exclusion. Pourtant, il existe des moyens pour éviter cela, en garantissant un accès téléphonique par exemple. Ce sont des coûts, mais c’est aussi un business. Et puis, parfois, les entreprises privées ont aussi des responsabilités : quand on oblige les commerces à avoir des rampes d’accès pour les personnes handicapées, on considère que le droit de vendre dans la rue doit s’accompagner d’obligations comme celles d’être certains de pouvoir recevoir tout le monde (2). Sur le sujet numérique, c’est identique, il y a peut-être aussi cette obligation à mettre en place pour être sûr que l’on peut accompagner tout le monde quand on propose des services numériques.

 

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