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Interview – Claude Revel : “Se défendre pour être plus compétitif”

Claude Revel, déléguée interministérielle à l’intelligence économique

Claude Revel, déléguée interministérielle à l’intelligence économique

Rediffusion – Article publié en 2013  

Interview de Claude Revel, déléguée interministérielle à l’intelligence économique

Propos recueillis par Catherine Moal

Claude Revel a été nommée, en mai 2013, à la tête de la Délégation interministérielle à l’intelligence économique (D2IE). Elle rend compte au Premier ministre, qui l’a chargée de mettre en place une stratégie innovante en la matière. Objectif : aider notre économie à mieux affronter les défis, de plus en plus rapides et complexes, de la concurrence internationale. Issue de la même promotion (Voltaire) que celle de François Hollande, cette énarque fait partie des pionniers français en intelligence économique et influence professionnelle internationales.

Alliancy, le mag. Vous êtes déléguée interministérielle à l’intelligence économique (IE) depuis quelques mois, rattachée au Premier ministre. Votre prédécesseur, Olivier Buquen, dépendait de Bercy. Est-ce un signe que cette activité devient de plus en plus stratégique pour la France ?
Claude Revel. L’IE avec ses volets anticipation, sécurité économique, influence et formation sont, en effet, énoncés comme des priorités stratégiques pour l’Etat. Cette approche est au coeur du décret du 22 août 2013, qui fixe les attributions du délégué et rénove le dispositif de la politique publique d’intelligence économique. Un premier levier est celui qui rattache directement la D2IE au Premier ministre, ce qui, par définition, donne une marge de manoeuvre interministérielle, donc plus transversale que dans la situation antérieure. Sur le fond, il s’agit de mieux maîtriser et exploiter l’information [à partir de sources légales et ouvertes, ndlr] pour se protéger et saisir les porosités qui se présentent. Cela concerne tous les acteurs économiques, publics et privés et, au final, permet d’accroître notre compétitivité générale, nos emplois et notre place internationale. 

Le Gouvernement a précisé vouloir «réformer le dispositif actuel d’intelligence économique». Qu’a-t-il voulu dire ?
Le schéma va être à la fois simplifié et mieux structuré informellement. Il va falloir optimiser l’efficacité du réseau public d’intelligence économique. La majorité des ministères dispose de cellules consacrées à l’IE. Il en va de même au sein des services de l’Etat en régions, de certaines collectivités territoriales et dans les ambassades et consulats. L’idée est de développer une véritable culture de l’échange d’informations, du réseau au bon sens du terme et de décloisonner les habitudes de travail : soit d’actionner les bons experts, au bon moment, et de les faire travailler ensemble ! Cela concerne l’échelon central, en interministériel, comme celui des territoires et de nos représentations à l’étranger. Et, bien sûr, en contact étroit, chacun dans sa fonction, avec les acteurs privés, professionnels et de la société civile.

En conséquence, quelles sont vos missions ?
Nos axes de travail se déploient selon quatre volets complémentaires. D’abord, un volet pédagogique, pour sensibiliser les jeunes français – et les moins jeunes, bien sûr – aux méthodes de l’intelligence économique; un volet d’anticipation et de veille stratégique, afin de bien comprendre son environnement économique. Il est essentiel de prendre conscience que le traitement professionnel de l’information permet de prendre les meilleures décisions et d’anticiper l’évolution économique. Avoir une longueur d’avance peut être vital ! Ensuite, vient le volet sécurité économique, à travers la prévention des risques, notamment immatériels (données, savoir-faire, image, propriété, réputation…) et, enfin, un axe relativement nouveau dans la culture française, celui de l’influence, ou du lobbying, qui en fait partie.

Vous pouvez préciser ce dernier point ?
Par exemple, la Délégation contribuera à développer la présence française dans les différentes enceintes européennes et internationales afin de promouvoir des règles et des normes internationales qui nous semblent utiles. La norme peut conditionner l’accès aux marchés. Nous devons également promouvoir notre image, qui est l’une des bases de l’influence. 

Concrètement, comment allez-vous impulser le mouvement ?
J’ai l’intention de contribuer à mettre en oeuvre, avec une équipe pluridisciplinaire et les représentants des ministères, des services déconcentrés en France et à l’étranger et des collectivités territoriales, une gouvernance par l’anticipation et l’action sur l’environnement. Ce qui n’est en aucune manière une
logique de pouvoir, mais au contraire une logique de projets en commun. Nous mettons actuellement
en place, une gestion de mission, souple et proactive, qui fonctionne en mode « projet », alerte, impulse et mobilise les forces diverses. 

En ce qui concerne précisément la sécurité économique, de quoi sont victimes les entreprises françaises ? Dispose-t-on de chiffres ?
Il y a des attaques de deux types à ne pas confondre. Les illégales, comme le piratage de sites, le vol de mallettes, l’intrusion dans les entreprises… C’est ce que quantifie la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI). Et puis, il y a celles que j’appellerai les attaques « humaines », tout à fait légales. C’est, par exemple, le rachat d’une pépite technologique en difficulté financière, ou pas d’ailleurs ; ou encore des pratiques – déloyales, en zone grise, mais difficilement sanctionnables – comme la publication d’une fausse annonce de recrutement sur un profil ciblé de l’entreprise… Et, par là, très difficilement quantifiables.

Estimez-vous l’intelligence économique suffisamment ancrée dans l’esprit des Français ?
Non, pas suffisamment, même si de gros efforts ont été faits depuis plusieurs années. Maintenant, la
sécurité économique n’est pas un terme inconnu pour les grandes entreprises. C’est plus compliqué pour les PME-PMI. Surtout, au-delà de se prémunir technologiquement, il faut sensibiliser les collaborateurs, et jusqu’au plus haut niveau, et les former.

Cela commence à l’école ou uniquement dans le cadre de l’entreprise ?
A tous les niveaux. Dans la continuité de l’expérience pilote menée jusqu’en juin prochain dans plusieurs établissements du « référentiel IE et nouveaux risques du XXIe siècle » *, nous souhaitons généraliser l’intégration de modules obligatoires dans l’enseignement supérieur pour sensibiliser les jeunes, qui sont de futurs décideurs… Par ailleurs, il existe des sessions de formation gratuites faites par la DCRI et la Gendarmerie… Il faut se renseigner dans les chambres de commerce et d’industrie.

Que change l’omniprésence du numérique dans les entreprises en termes d’intelligence économique ?
Beaucoup de choses. D’une part, face à la profusion d’informations, due aux réseaux numériques, il faut impérativement savoir gérer l’abondance, l’analyser et la fiabiliser. D’autre part, il faut apprendre à ses collaborateurs à maîtriser leur présence sur ces mêmes réseaux. A titre personnel, il y a vraiment des choses à ne pas dire qui puissent nuire à l’entreprise… C’est aussi simple que de ne pas raconter ses déplacements professionnels ou de ne pas publier de photos prises avec ses collègues, lors d’une inauguration par exemple.

Dans ce nouvel environnement justement, existent-ils des défis typiquement français à relever ?
Nous sommes très forts dans de nombreux domaines du numérique, comme la 3D par exemple. On
pourrait profiter de cette avance pour développer de nouveaux modèles économiques tirés des découvertes scientifiques. Au début des années 1980, les Américains ont pensé très en amont aux modèles économiques qui allaient découler des fameuses « autoroutes de l’information »… Ceci a donné lieu à Internet, puis à des Google et autres Amazon… Il faut savoir anticiper ces futurs modèles.

Que nous manque-t-il pour y parvenir ?
Il faut qu’il y ait davantage d’investisseurs et de banques privées qui acceptent la prise de risques. Ils ne le font pas assez ! Il faut aussi que l’on concentre et organise les aides publiques à ce stade précis du lancement commercial, une fois l’innovation au point.

Vous avez remis, début 2013, un rapport sur la nécessité pour la France de réinvestir le terrain de la normalisation. En quoi cela contribue-t-il à renforcer notre influence ?
C’est un allié dans la compétition. Cette arme stratégique peut ouvrir ou fermer des marchés extérieurs. Si une norme a été faite par un concurrent, on doit suivre… C’est aussi une arme d’influence dans le cas des normes de gouvernance, qu’il s’agisse de normes financières et comptables, environnementales… Pour l’instant, elles sont plutôt anglo-saxonnes. Tout cela a un impact sur notre manière de fonctionner, qui induit des comportements économiques différents.

De quels autres atouts peut disposer la France pour se défendre ?
Au-delà d’avoir d’excellents experts dans de nombreux domaines, notamment scientifique et industriel, nous avons encore un rayonnement mondial en matière de droit, de langue, de culture, de type d’enseignement… et c’est justement sur ce soft power que nous pouvons nous appuyer pour gagner en compétitivité à l’international. Ce qui en fera des atouts pour l’influence de la France et notre modèle européen, c’est de les faire fonctionner conjointement. Nous sommes encore trop cloisonnés actuellement. Nous devons travailler davantage ensemble. 

Il est possible de lire sur le site de votre délégation : « Quelques comportements élémentaires de vigilance suffisent souvent à dissuader les attaquants, ou à minimiser les conséquences d’un acte délictueux. » Quels conseils donneriezvous en priorité à une PME ?
C’est un point très important. C’est pourquoi nous sortons ce mois-ci une nouvelle édition du Guide du routard de l’intelligence économique. De même, une série d’une vingtaine de fiches conseils très pratiques va être publiée d’ici à la fin de l’année sur notre site. Comme, par exemple, «Comment se comporter sur un salon professionnel ?» ou «Précautions à prendre lors de déplacements professionnels»… C’est imminent.

Le Premier ministre vient d’installer le Cofis, le Comité de la filière des industries de sécurité. Allez-vous
y participer ?
Je suis membre du conseil de ce comité en effet, lequel vise à mettre en place un dialogue public privé au service de la sécurité du citoyen et de la compétitivité de l’industrie française. L’idée est que nos entreprises développent des solutions technologiques efficaces et mondialement compétitives sur ce marché, qui devient de plus en plus important et international. Nous devons saisir cette opportunité. En participant au Cofis, je peux donner mon avis et en tirer aussi des enseignements pour agir. C’est vraiment cela l’intelligence économique.

* Lancé en décembre 2011, le référentiel national de compétence « Intelligence économique et nouveaux risques du XXIe siècle » (40 heures par an) a pour objectif de sensibiliser, à terme, tous les étudiants à l’intelligence économique.

 

Claude Revel, spécialiste de l’influence normative au niveau international, a rendu, début 2013, un rapport sur ce thème à Nicole Bricq, ministre du Commerce extérieur *. En juin 2012, elle avait également publié
un ouvrage relatif à la place de la France sur l’échiquier mondial de l’influence : La France, un pays sous influences ? (éditions Vuibert).

* « Développer une influence normative internationale stratégique pour la France », rapport de Claude Revel (janvier 2013), accessible sur : www.commerce-exterieur.gouv.fr/renforcer-influence-france-surnormes-internationales-rapport-revel

 

 

 


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