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Isabelle Collet (Univ. de Genève) : “Il faut offrir aux enseignants une vraie formation à l’égalité des sexes.”

Malgré les mesures prises en termes de parité ces dernières années, la part des femmes dans le secteur numérique français est en baisse. Pour tenter de comprendre ce phénomène, Alliancy s’est entretenu avec Isabelle Collet, une experte des questions de genre. L’informaticienne et enseignante-chercheuse à l’université de Genève a consacré la majeure partie de son travail à la recherche de solutions viables pour endiguer le problème.

Isabelle Collet, informaticienne et enseignante-chercheuse à l’université de Genève.

Isabelle Collet, informaticienne et enseignante-chercheuse à l’université de Genève.

Alliancy : La carence de femmes dans le monde numérique reste toujours alarmant… la situation a-t-elle changé ?

Isabelle Collet. Le manque de femmes dans le numérique existe depuis plus de vingt ans. À ce moment là il n’y avait pas encore de réelle transformation numérique et on pensait simplement que les femmes ne s’y intéressaient pas, que dans un sens, c’était leur faute. Mais depuis 2015, le discours a changé et nous essayons de comprendre pourquoi ce milieu est réservé aux hommes. 

En France, le retard reste important : les femmes ne représentent que 30% des effectifs dans le numérique, et seulement 15% s’occupent de fonctions techniques. De la même manière, les femmes ne sont en moyenne que 12% à intégrer les écoles d’ingénieurs en informatique et on descend facilement en dessous de la barre des 10% dans les DUT. Des efforts sont faits notamment à l’INSA qui affiche 50% de femmes dans ses nouveaux inscrits. Mais encore une fois, ces filles se tournent souvent vers des filières autres que techniques comme la biologie.

Foncièrement, si il n’y a pas de femmes en informatique, ce n’est pas parce que ca ne les intéresse pas mais c’est parce que c’est un milieu encore profondément discriminant. Et pourtant, tout le monde veut travailler en contexte mixte. La présence des femmes permet aux hommes de sortir de leur entre-soi. Cette mixité est importante dans les entreprises et il faut la pousser vers la hiérarchie. 

Il faut aussi questionner la démarche de rôle modèle. Une personnalité historique comme la chercheuse Marie Curie ou encore fictive, comme Lisbeth Salander (héroïne du roman Millénium, ndlr), sont souvent mises en avant mais ce ne sont pas les meilleurs exemples. Il est important de mettre en valeur des femmes qui ont réussi des projets à leur échelle, des projets moins ambitieux mais tout aussi intéressants. 

Pourtant les solutions ne manquent pas…

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Ce sujet est une priorité ? Vous aimeriez rencontrer la personnalité interviewée ? Vous souhaiteriez partager votre expérience sur le sujet ? 

Isabelle Collet. Dans les années 2000, j’avais déjà mené de nombreuses recherches sur cette problématique, s’agissant de la France et l’Europe. Mais je me suis dit que ce n’était pas suffisant de faire des constats, il fallait entrevoir des solutions. Donc je me suis mise à étudier des cas d’universités comme la NTNU (Norwegian University of Science and Technology) en Norvège ou Carnegie-Mellon aux Etats-Unis qui ont réussi à atteindre 30% de femmes en seulement trois ans. 

D’un côté, le NTNU a voulu sortir du discours essentialiste en prouvant que l’informatique est plus féminin que l’on ne pense et que les geeks n’apportent qu’une seule sorte de compétence. Donc l’université a mis en place une politique de quotas en se donnant l’objectif de 30% de femmes dans leurs effectifs. Aujourd’hui, ils ont réussi à se débarrasser des quotas et tiennent un seuil de 40% de manière stable.

De l’autre, Carnegie-Mellon a opté pour une transformation de leur culture en profondeur et un effort considérable en termes de sensibilisation. Elle a tout d’abord communiqué sur le fait que pour intégrer le milieu de l’informatique, il ne faut pas seulement des compétences techniques. Très souvent au moment du recrutement, le background technique est très demandé et les garçons en sortant du lycée avaient déjà un avantage considérable du fait de leur sociabilisation. 

Dans un second temps, l’université a aussi voulu éviter le décrochage, notamment des classes populaires. Elle a donc mis en place des groupes de niveau et des cours de mise à niveau pour les élèves en retard. Enfin, elle a favorisé l’émergence d’une culture plus inclusive en féminisant le personnel et en formant les enseignants du secondaire. Aujourd’hui, avec 50% de femmes en son sein, Carnegie-Mellon est devenue un des meilleurs centres de formation pour les femmes au monde.

Que conseillez-vous aux écoles qui ont du mal à passer le pas ?

Isabelle Collet. Les discours qui consistent à dire qu’il n’y a pas assez de femmes compétentes pour atteindre la parité est faux. Les talents féminins existent et ce n’est pas impossible d’atteindre un objectif de 30%. Pour les écoles à moins de 10%, des mesures volontaristes sont nécessaires. La première année les mesures de quotas ne seront peut être pas encore effectives mais avec le temps, il s’avère que c’est un moyen rapide d’atteindre des résultats satisfaisants. 

La logique de quotas ne reste pour autant pas ma préférée. De manière générale, il y a de plus en plus d’efforts pour présenter l’informatique comme accessible à tous. Mais nous avons besoin de plus. Il faut réinventer la vision que l’on a de l’informatique et offrir aux enseignants une vraie formation à l’égalité des sexes. Une formation un peu plus poussée que celle prévue depuis la loi de refondation de l’école de 2013. Cela nécessite donc plus de moyens pour permettre aux enseignants de transmettre une vision plus mixte aux élèves et donner à tous et toutes les chances de réussir dans ce domaine. 

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