Yves Bamberger (Académie des technologies) : « Les conclusions de l’Ademe doivent être prises avec une très grande prudence »

Ancien patron de la R&D chez EdF, aujourd’hui membre de l’Académie des technologies, Yves Bamberger, expert du domaine de l’énergie, revient sur les raisons qui poussent cette institution à émettre la plus grande prudence suite à l’étude de l’Ademe sur le « Mix énergétique futur », qu’elle vient de publier.

Ancien directeur d’EDF R&D, Yves Bamberger (photo) est l’un des membres fondateurs de l’Académie des technologies.

Ancien directeur d’EDF R&D, Yves Bamberger (photo) est l’un des membres fondateurs de l’Académie des technologies.

Alliancy. L’Académie des technologies estime que les conclusions de l’étude de l’Ademe concernant le « Mix énergétique futur », doivent être prises avec une très grande prudence. Pourquoi ?

Yves Bamberger. L’Ademe a mis en exergue ses conclusions sur le sujet, en insistant notamment sur une des trajectoires, mais nous n’avons aucun élément détaillé. Et, comme dans une autre de leurs études précédentes sur le « Mix électrique 100 % renouvelable » datant de 2015, nous n’avons pas le modèle. On ne peut donc rien vérifier, ni modifier ou débattre leurs hypothèses… Les logiciels d’Artelys, qui leur permettent de faire ces calculs, ne sont pas publics. Ce n’est pas une approche scientifique et c’est ce qui nous pousse aujourd’hui à réagir.

Vous auriez un exemple qui vous semble discutable ?

Yves Bamberger. Prenez par exemple l’éolien, dont le parc actuel en France tourne à 21-22 % du temps. Dans son étude, l’Ademe fait l’hypothèse à terme d’un fort accroissement du facteur de charge de l’éolien, entre 28 et 30 %. Cependant, leur cahier d’hypothèses, qui est annexé à la synthèse, prévoit une baisse progressive du facteur de charge, du fait de la nécessaire prise en compte de moins bons sites… C’est en totale contradiction.

Mais ne tiennent-ils pas compte des évolutions technologiques dont pourraient bénéficier ces matériels ?

Yves Bamberger. Estimer que des éoliennes avec des pales telles qu’elles tourneraient à leur maximum avec un vent extrêmement faible… C’est probable que ce sera très difficile à obtenir. Cela reviendrait à augmenter leur facteur de capacité de 25 %… L’hypothèse sur ce point est très limite.

D’autres hypothèses posent-elles question ?

Yves Bamberger. Ils envisagent de prolonger jusqu’à 50 ans certaines centrales nucléaires actuelles, mais ils veulent limiter la durée de vie de l’EPR, conçu pour 60 ans, à 40 ans… De même, ils veulent développer massivement l’électrolyse de l’hydrogène, encore très peu utilisée dans le monde en raison des coûts… Mais le rendement de cet électrolyseur étant faible, qui ira investir dans ce domaine ? Au-delà, c’est vraiment une question de cohérence globale de cette étude qui nous semble fausse.

C’est-à-dire ?

Yves Bamberger. C’est une question éthique. Dans cette étude, sont présentées sept trajectoires, 6 avec un même niveau de consommation d’électricité et une dernière avec un niveau nettement plus bas, absolument pas crédible. Pour autant, le niveau de consommation supposé dans les 6 premières hypothèses reste encore trop bas, si l’on pense à l’électrification à venir de l’industrie ou des transports… Et cela, même si l’on évolue sur la transition énergétique dans le bâtiment. Aussi, considérer que la consommation d’électricité va rester au niveau actuel, surtout quand on raisonne à 2060 avec l’évolution de la population mondiale, cela ne nous semble pas crédible. Il faut garder davantage d’humilité face à de telles hypothèses… Vu l’échéance et les nombreuses incertitudes, on ne peut pas conclure. Enfin, les trajectoires qu’ils préconisent dans cette étude, ne disent en rien si l’on parviendra à la neutralité carbone en 2050-2060… Ce qui est pourtant l’un des objectifs du gouvernement et des Accords de Paris.

Au vu d’un écart de coûts très faible des trajectoires de l’Ademe (moins de 3 %) à un horizon si lointain, les conclusions de cette étude sont prématurées. Selon l’Académie des technologies dans ses commentaires

Face à ces contradictions que vous relevez, que peut-on en conclure ?

Yves Bamberger. L’Ademe dans ses rapports successifs fait une promotion systématique des renouvelables et cherche tous les paramètres de telle sorte que cela conduise à baisser le nucléaire et l’arrêter le plus vite possible. Que ce soit un organisme public qui sortent des documents sur ce sujet qui n’ont pas la rigueur nécessaire pose problème. Il se doit d’abord d’être neutre pour permettre ensuite à des militants de militer, des politiques de décider… L’Ademe n’a pas à promouvoir un certain nombre de solutions, mais doit donner des éléments factuels, voire publier un rapport rigoureux et vérifiable. Ce qui n’est pas le cas.

Pourquoi l’Académie prend-elle une telle position ?

Yves Bamberger. Pour deux raisons. D’une part, ce document n’est pas scientifique et l’Ademe ne contribue absolument pas au débat en publiant une telle étude. Il faut respecter le public et le gouvernement. D’autre part, le secteur de l’énergie nécessitera de très gros investissements dans les 40 années qui viennent. Il est donc très important pour notre pays et les générations futures d’avoir des documents de référence consistants pour permettre de prendre les bonnes décisions. On ne peut pas laisser dire des choses fausses face au niveau de dépenses que cela va induire.


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