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Alternatives numériques : un avenir pour l’offre européenne ?
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Quelle place pour l’Europe dans la course aux licornes ?

La course aux licornes essaime de plus en plus l’Europe et s’impose comme un point de référence indispensable pour identifier les secteurs d’innovation les plus prometteurs. Mais une licorne a besoin de bien plus qu’une solution disruptive si elle souhaite atteindre le milliard de valorisation boursière. Philippe Herbert, co-fondateur du Pass FrenchTech, se base sur plusieurs critères pour détecter ces nouvelles pépites numériques et nous explique les raisons pour lesquelles l’Europe reste minoritaire dans le domaine face aux Etats-Unis et la Chine.

L’effort financier n’est pas le seul vecteur d’émergence de licornes. C’est aussi et surtout une question de maturité des start-up

L’effort financier n’est pas le seul vecteur d’émergence de licornes. C’est aussi et surtout une question de maturité des start-up.

Avec 1,952 milliards d’euros levés en 333 opérations, la France a augmenté de 61% ses investissements pour l’année 2018. Une nouvelle encourageante pour la “French Tech” mais qui reste nuancée étant donné le nombre très restreint de start-up qui lèvent de grosses quantités de fonds. Par définition, une licorne est une start-up de moins de dix ans, spécialisée dans les nouvelles technologies et valorisée à plus d’un milliard de dollars avant même d’être cotée en Bourse. Elles seraient 356 à travers le monde selon le décompte en temps réel de la société de conseil CBinsights.

Mais leur répartition reste fortement inégalitaire. Selon une étude publiée en juin 2018 par la banque d’affaires britannique GP Bullhound, l’Europe ne compterait que 16 % des licornes mondiales, contre 48 % pour les États-Unis et 36 % pour l’Asie. L’écart se creuse lorsqu’il s’agit du continent européen : alors que les Etats-Unis comptent 162 licornes et la Chine 91, le Royaume-Uni en compte 16, l’Allemagne 9 et la France 5.

Licornes en France : Voici une liste non exhaustive des licornes françaises. A savoir qu’il y a toujours débat sur la définition même d’une licorne. Par exemple, la société de ciblage publicitaire en ligne Criteo n’est techniquement pas vraiment une licorne puisqu’elle aurait été introduite au Nasdaq (bourse américaine) en octobre 2013.

Blablacar, une plateforme de covoiturage qui a atteint une valorisation de 1,6 Md$ en septembre 2015.

– La plateforme de rendez-vous médicaux Doctolib qui a dépassé le milliard de dollars en mars 2019.

Deezer, le service de streaming musical, après une nouvelle levée de fonds de 160 millions d’euros en août 2018.

– Le site de vente à distance Vente-privee.com (Veepee), considéré depuis plusieurs années comme une licorne. La qualification de licorne fait d’ailleurs débat puisque l’entreprise a été créée en 2001, donc difficile de la voir encore comme une start-up.

– L’hébergeur de sites internet OVH qui a dépassé le milliard de valorisation à la suite d’une levée de fonds de 250 millions d’euros € à l’été 2016. Mais même problème que pour Vente-privee.com, OVH a été créée en 1999.

“Avoir un nombre satisfaisant de licornes au niveau européen serait déjà une bonne chose”

Selon Philippe Herbert, co-fondateur du Pass French Tech, un programme destiné à soutenir les entreprises d’hypercroissance, si les Etats-Unis restent les grands vainqueurs dans cette course aux licornes, c’est avant tout car ils ne jouent pas sur le même terrain de jeu : leur marché étant 6 fois plus grand que celui de la France. “Nous n’aurons jamais autant de licornes qu’aux Etats-Unis ou qu’en Chine parce nous n’avons pas le même volume d’investissements, ni la même capacité de création d’entreprise ou d’empreinte sur le marché mondial…” précise-t-il. “Avoir un nombre satisfaisant de licornes au niveau européen serait déjà une bonne chose”. Par ailleurs, Philippe Herbert note tout de même un rattrapage de la France au niveau européen qui reste derrière le Royaume-Uni mais se place désormais devant l’Allemagne.

Baromètre EY de l'investissement des entreprises innovantes 1er semestre 2018

Baromètre EY de l’investissement des entreprises innovantes 1er semestre 2018

Mais est-ce que la course aux licornes demeure pour autant un indicateur clé pour définir l’attractivité d’un pays et sa capacité propre à innover dans le domaine des nouvelles technologies ? Pour Philippe Herbert, le concept de licornes est “une référence non absolue” qui s’apparente au milieu du sport. “Il y a des sports qui s’imposent au niveau mondial mais qui ne sont pas partagés par tous, ajoute-t-il. Les licornes c’est un peu un sport mondial et dans ce cas, le village gaulois entre dans le village mondial.” La course aux licornes est donc un “bout de référence” reposant sur des règles du jeu qui ne sont pas partagées par tous.

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Si les licornes en Europe peinent à émerger, c’est avant tout une question de financement. Et dans cette course effrenée, Philippe Herbert espère voir émerger entre 5 et 10 nouvelles licornes dans les prochaines années notamment grâce à des véhicules d’investissements comme le Pass French Tech. Ce programme national créé il y a 5 ans se donne pour objectif d’amplifier le développement d’entreprises en hypercroissance et à très fort potentiel. Il permet de “cultiver et chouchouter” les start-up afin qu’elles deviennent des licornes. Un objectif qui ne peut être atteint sans efforts dans toutes les étapes du financement, de l’amorçage à l’innovation.

Un besoin de maturité, d’ambition et de patience

L’effort financier n’est pas le seul vecteur d’émergence de licornes. C’est aussi et surtout une question de maturité des start-up. “Si la start-up européenne représente en moyenne 25 millions de valorisation boursière, c’est surtout à cause d’un manque de maturité globale, d’ambition, d’écosystèmes et d’investisseurs” affirme Philippe Herbert. Puisqu’il faut en moyenne 5 à 10 ans pour devenir une licorne, les entrepreneurs européens doivent s’armer de patience et d’ambition pour “aller jusqu’au bout”. Pour Philippe Herbert, l’exemple le plus probant d’entrepreneur ambitieux serait Jean-Baptiste Rudelle, CEO de Criteo, qui, même après plusieurs levées de fonds, aurait déclaré vouloir aller encore plus loin.

Il est donc trompeur de se baser uniquement sur la levée d’argent comme seul indicateur pour détecter une licorne. “Ce n’est voir les licornes que par le petit bout de la lorgnette” ajoute Philippe Herbert. En effet, il est aussi nécessaire de déceler leur capacité à avoir une croissance récurrente, à accéder au marché international et à grossir en termes de compétences en interne. Tous ces facteurs déterminent la capacité d’une licorne à lever de l’argent et non l’inverse.

Si globalement la majorité des secteurs d’innovation sont monopolisés par les Gafam, “les jeux ne sont pas faits” en ce qui concerne les solutions industrielles. “Tout ce qui tourne autour des offres de solutions du monde industriel en Europe et en France est un potentiel qui n’est pas assez exploité.” estime Philippe Herbert. Bien loin l’idée de rattraper les géants américains, l’Europe peut espérer se démarquer notamment sur le domaine de l’optimisation des process industriels car elle détient les compétences, l’expertise, les moyens financiers et le marché.

Historiquement d’ailleurs, la France et l’Allemagne ont toujours fait partie du top 5 des pays qui soutiennent l’innovation dans le domaine industriel. L’émergence de l’industrie 4.0 est un marché de rupture prometteur qui laisse le champ libre aux entrepreneurs français et européens pour innover et devenir – peut être – une des prochaines licornes européennes.


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