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Christel Heydemann (Schneider Electric France) : « Nous allons vers un monde systémique où tout est interdépendant »

Christel Heydemann, la présidente de Schneider Electric France, membre du comité exécutif de Schneider Electric depuis avril 2017 revient sur la transformation digitale en cours au sein du groupe, mais aussi chez ses clients et dans son écosystème d’innovation, en pleine évolution. Tour d’horizon sur les changements actuels dans la filière.

Alliancy. Comment définiriez-vous un écosystème d’affaires aujourd’hui et en quoi a-t-il évolué ces dernières années ?

Christel Heydemann, la présidente de Schneider Electric France,

Christel Heydemann, présidente de Schneider Electric France

Christel Heydemann. Nous sommes dans un monde où l’on a longtemps construit des bâtiments sans prendre en compte les usages qui allaient y être faits. Toute une filière immobilière, construction ou autre… doit travailler en écosystème plus large que ce que l’on a toujours fait, c’est-à-dire uniquement avec des fournisseurs de technologies, des plombiers, des électriciens… et tout cela mis en œuvre par des maîtres d’œuvre pour des maîtres d’ouvrage.

Désormais, il faut aller beaucoup plus loin car, en pensant usages,  nous allons vers des modèles où le bâtiment doit offrir une certaine flexibilité dans le temps, avec des utilisations qui peuvent passer du monde professionnel au monde résidentiel. Une recherche de flexibilité que l’on voit d’ailleurs dans tous les pans de l’économie, si on veut aller aussi vers du « plus durable »… Enfin, pour répondre aux attentes qui sont de plus en plus volatiles, de la part des entreprises comme des consommateurs, toute cette filière se réorganise et le digital va apporter des niveaux d’offres et de confort qui permettront de pousser aussi ces usages là où auparavant, il était impossible de le faire.

Qui sont vos partenaires indispensables dans ce nouvel écosystème ?

Christel Heydemann. Il y en a beaucoup ! En phase amont, on trouve les bureaux d’études car la mise en œuvre des technologies et la conception partent des experts de ces entités, grandes ou petites. Un savoir-faire et des compétences qui passent par la formation évidemment.

Ensuite, on trouve toutes les filières métiers que l’on doit aussi former sur les enjeux technologiques et ce, autant dans nos métiers (en phase de conception produits) pour adopter des standards ouverts, mettre des plateformes qui vont pouvoir interagir plus facilement.

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C’est aussi former les metteurs en œuvre, c’est-à-dire les installateurs, les intégrateurs… sur tous les enjeux de l’énergie. Enfin, c’est l’écosystème des usagers des bâtiments qui peuvent être les Facility managers, les gestionnaires d’énergies, les gestionnaires de bâtiments, tous les propriétaires de parcs immobiliers… Tout cela au service de l’usager du bâtiment, qui sera employé d’une entreprise, le patient du médecin, le client de la grande distribution, le livreur de la plateforme logistique… Dans ce bâtiment évidemment, nous allons utiliser la technologie pour apporter des services qui dépendront de son usage final.

Ne parle-t-on pas trop de technologies malgré tout, plutôt que des usagers de ces bâtiments ?

Christel Heydemann. Oui, en partie, car nous venons des technologies… Mais l’expérience prouve, et pas seulement dans le bâtiment, que la technologie n’est qu’un moyen, facile à comprendre et à mettre en œuvre et que les enjeux majeurs sont plutôt autour de la formation, de l’accompagnement du changement de filières, de confiance, de mises en œuvre dans la conformité… D’où l’importance de travailler en mode ouvert et collaboratif, apprendre à se connaître pour parler un langage commun, y compris avec l’IT. Je ne parle pas là de l’écosystème des start-up qui lui peut être sur des technologies, mais aussi de nouveaux business models ou de nouveaux services… encore plus disruptifs.

Travailler avec des start-up, est-ce synonyme de construction d’écosystème ?

Christel Heydemann. Tout dépend ce que l’on met derrière « start-up », terme qui a une connotation très tech et digitale. Chez Schneider Electric, nous considérons, dans nos métiers, que l’électricien qui se lance en indépendant, est aussi un autoentrepreneur… Notre filière regorge de ces petites structures, qui vivent, qui meurent, qui se développent. Nous sommes donc dans un écosystème de petits acteurs, notamment dans les services. Et, de plus en plus, quand on va dans le digital, apparaissent de nouveaux acteurs qui se positionnent sur les plateformes de services.

Nous les incluons tous dans notre écosystème car on voit bien que les bâtiments de demain vont être techniques et proposer divers services aux usagers… Aussi, de même qu’il y a des facitity managers, nous aurons besoin demain d’acteurs tiers pour gérer cet écosystème digital sur l’utilisation des données, sur les applications diverses du type gestion des parkings, du chauffage… Dans le monde du bâtiment aussi, on voit des attentes en termes de personnalisation du service de la part des occupants et il va falloir y répondre.

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Qui voyez-vous pour piloter ces nouvelles relations ?

Christel Heydemann. Il n’y a pas « un » pilote, c’est aussi cela la difficulté. Nous, Schneider Electric, jouons clairement notre rôle sur la partie qu’est le bâtiment, en étant très actifs pour pousser le modèle technologique de plateformes avec des systèmes interopérables et innovants. Il faut que ces technologies soient mises en œuvre et utilisées au maximum de la puissance qu’elles peuvent apporter. Ce qui veut dire former des filières et prendre conscience collectivement du possible. Nous ne pourrons pas le faire seuls, cela passe forcément par les électriciens, les installateurs, les occupants, mais aussi par de nouveaux modèles d’affaires à imaginer.

Nous sommes donc dans une démarche de co-construction. D’autres acteurs, des grands de l’immobilier, du digital ou de la techno… s’intéressent aussi au potentiel de cette filière. Nous sommes un des maillons d’un secteur très fragmenté, mais également très normé pour des raisons de sécurité et de formation, domaines que nous suivons également de près. Il faut donc trouver la juste ligne entre la norme et la plateforme digitale où l’on veut développer des API, des systèmes ouverts, évidemment interopérables… Telle notre plateforme EcoStruxure™ Building (IOT) multiservices au service du bâtiment et de ses occupants.

Par rapport à l’IT, vous avez signé un accord stratégique avec Microsoft. Comment voyez-vous l’intégration de tels acteurs dans votre écosystème ?

Christel Heydemann. Nous ne sommes pas du tout sur les mêmes métiers. Nos technologies sont à l’origine de la création de nombreuses données dans le bâtiment. Les acteurs IT se positionnent soit sur l’hébergement de ces données, soit sur les outils qui vont nous permettre de les analyser, ou encore comme pour Microsoft, sur des outils que nous-mêmes nous utilisons pour développer des applicatifs métiers… On est clairement dans la collaboration, avec peu de zones de recoupement. Ce ne sont pas les mêmes métiers. Par ailleurs, le monde de l’IT est déjà très présent dans le bâtiment, virtuellement ou physiquement (wifi, connectivité, cloud…), et nos technologies sont de plus en plus digitales et utilisent des standards ouverts du monde de l’IT.

Construire un bâtiment intelligent ne veut pas dire « quartier intelligent » ou « ville intelligente ». Qu’en pensez-vous ?

Christel Heydemann. Aujourd’hui, le bâtiment est une maille. Ce que l’on voit de plus en plus dans le tertiaire, mais aussi dans le résidentiel, ce sont des enjeux de transport… Donc les infrastructures autour du bâtiment sont clés, comme ceux de l‘alimentation en énergies, de l’hébergement de données… La maille bâtiment va enfin devenir une brique de consommation et/ou de production d’énergies au sein d’un réseau… On voit que l’on va vers un monde systémique où tout est interdépendant. Ce sujet transport-bâtiment est pris en compte depuis longtemps et c’est déjà la même chose demain à la maille des réseaux d’énergies, de télécoms…

Nous avons parlé d’un écosystème à l’échelle française. Peut-on dire la même chose à l’échelle internationale vous concernant ?

Christel Heydemann. On voit des dynamiques différentes selon les pays. Certains pays ont commencé plus récemment leur urbanisation, donc appliquent directement les smart cities. Je pense aux Emirats Arabes Unis ou même à certains pays en Europe. Quant au marché américain, il est très différent. Pour autant, les tendances sont les mêmes partout.

Le bâtiment intelligent traite énormément de données. L’échange de ces datas se fera-t-il facilement ?

Christel Heydemann. C’est un sujet compliqué, mais déjà en place avec la gestion technique du bâtiment par exemple… Mais ce ne sont pas des données exploitées pour rendre des usages différents au bâtiment que ce pour lesquels le système a été conçu. Demain, avec le jumeau numérique qui se met peu à peu en place, on voit qu’il y a des passages de relais qui ne se font pas bien par manque de standards, de formation… Mais on y travaille.

Ensuite, il y a la gestion des données pour optimiser le confort à l’usager, la prestation de services, optimiser son occupation… Ce sont des pans entiers d’innovation pour l’instant qui restent encore peu explorés. C’est pourquoi nous poussons « l’indice de maturité digitale du bâtiment » au sein de la filière, avec le Gimelec et au niveau européen, car c’est relativement simple à mettre en œuvre…

Au-delà de cet indice de maturité, sur quoi d’autres mettez-vous l’accent ?

Christel Heydemann. Nous travaillons beaucoup sur le développement technologique de nos offres pour qu’elles soient interopérables et sur la formation des installateurs/intégrateurs à les mettre en oeuvre. Nos plateformes permettent aussi le développement d’un écosystème applicatif, autour du monitoring de l’utilisation des espaces, de la qualité de l’énergie sur un bâtiment, de la partie opérationnelle pour les Facility Managers. Ensuite, on s’améliore sur la formation de filières métiers via des webinars, avec le Gimelec et l’Education Nationale.

De même qu’il y a des facitity managers, nous aurons besoin demain d’acteurs tiers pour gérer cet écosystème digital sur l’utilisation des données, sur les applications diverses du type gestion des parkings, du chauffage…

Comment situeriez-vous la France par rapport à d’autres pays où vous êtes présents ?

Christel Heydemann. Nous sommes plutôt avancés quand on regarde le monde de l’immobilier et du bâtiment, y compris celui des bureaux d’études, car nous avons la chance d’avoir des acteurs de grande taille qui agissent à l’échelle internationale. Après, nous avons à gérer une problématique de parc existant bien plus forte que d’autres pays. Par contre, sur la prise en compte de l’usager, on voit des demandes dans le marché tertiaire, plus avancées en France que dans d’autres pays…

Comment évolue la maturité des petits acteurs sur les sujets évoqués ?

Christel Heydemann. La progression digitale dans notre secteur n’est pas toujours optimale. Il y a deux raisons à cela : le besoin de formation et la maturité des offres qui n’était pas là… Aujourd’hui, c’est plutôt le marché qui tire la filière. Mais il n’y a pas de logique unique. Certaines entreprises sont très « moteur » et l’on voit des PME très engagées et très dynamiques. Et il y a plutôt des attentes de leur part pour aller vers ce type de plateforme à condition d’apporter plus de valeur à l’usager final.

Nous avons surtout parlé innovation incrémentale. Quand est-il de l’innovation de rupture ?

Christel Heydemann. Dans le monde du bâtiment, c’est le consommateur qui va tirer et non la filière ou les fournisseurs de technologies. D’où le fait que nous nous intéressons beaucoup aux usages et travaillons avec des laboratoires de recherche, des start-up ou partenaires sur ces sujets. Personne n’a le monopole des bonnes idées et les bonnes idées sont partout. D’où l’enjeu de l’écosystème ! Pour voir à plus long terme, on travaille sur des projets externes avec des universités en France et à l’international, des instituts d’intelligence artificielle du monde entier… Nous accueillons aussi beaucoup de doctorants. Il y a aujourd’hui une vraie prise de conscience sur ces grands enjeux d’innovation, avec tous types d’acteurs et de chaînes de valeur. La réussite passe forcément par la collaboration. D’où le fait que les frontières et les écosystèmes sont beaucoup plus larges qu’auparavant.

Pour animer ces écosystèmes, faut-il intégrer de nouvelles compétences ?

Christel Heydemann. On le voit dans tous nos métiers. Nos développeurs produits doivent de plus en plus s’appuyer sur nos fournisseurs pour faire de l’innovation, pour embarquer de l’électronique dans nos produits par exemple, ou de nouveaux matériaux… On a toujours eu cet ADN de penser la valeur de celui qui va mettre en œuvre nos technologies, mais de plus en plus, nos équipes Supply Chain en usines doivent intégrer non seulement la qualité du produit, mais la qualité du produit installé, y compris dans un écosystème plus complexe… Pour les commerciaux, c’est la même chose. Nous parlons beaucoup plus de valeur finale et usages que produits aujourd’hui… Tout cela nécessite beaucoup de formation continue, notamment sur des sujets de base auxquels on n’avait pas forcément pensé… et c’est vrai à tous les niveaux hiérarchiques dans l’entreprise.

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