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Antoine Petit (CNRS) : «Avoir un lien avec le monde socio-économique pour les chercheurs est très important»

 

A l’heure où les relations entre le monde industriel et celui de la recherche sont parfois sous-estimées, Alliancy a rencontré Antoine Petit, PDG du CNRS, pour un état des lieux. Il était accompagné de Jean-Luc Moullet, directeur général délégué à l’Innovation, un poste créé au printemps dernier.

Antoine Petit (cnrs)

Antoine Petit, PDG du CNRS

Alliancy. Bruno Le Maire, ministre de l’Economie, lors de l’une de ses récentes interventions, a déclaré : « La faiblesse française est là : dans la cloison étanche qui sépare encore trop le monde de la recherche du développement industriel et de l’entreprise ». Une réaction ?

Antoine Petit. Nous l’avons entendu évidemment. Mais, je trouve cela presque positif que le ministère en charge de l’Economie et des Finances y voit un réel sujet. Après, il y a sûrement une sous-estimation de ce que font déjà le CNRS et la recherche française plus largement avec les entreprises… Mais, c’est vrai qu’il faut qu’on en fasse davantage.

Quels leviers voyez-vous pour y parvenir ?

Antoine Petit. Faire plus, cela veut dire par exemple que nous nous sommes rapprochés de plusieurs Comités Stratégiques de Filière (CSF), actuellement labellisés au sein du Conseil National de l’Industrie. L’idée est de comprendre ensemble comment on peut faire plus à un niveau de recherche très amont où les acteurs ne sont pas encore en concurrence… Il est vraiment important d’arrêter des choix collectifs sur des sujets comme l’hydrogène ou les substrats pour le photovoltaïque par exemple. Ensuite, nous réfléchissons en direct avec de grands industriels pour avoir des partenariats qui soient plus stratégiques que ce que nous avions jusqu’ici.

« Stratégiques », dans quel sens ?

Antoine Petit. Nous essayons de nous fixer une feuille de route partagée, pluriannuelle, y compris sur des sujets de recherche fondamentale qui intéressent ces industriels. On a signé très récemment un accord avec EdF ; on travaille à un nouvel accord avec Total, on discute avec Naval Group ou Solvay… Nous avions déjà de multiples relations avec ces groupes, notamment entre eux et certains de nos laboratoires, mais on voit bien qu’elles évoluent.

C’est-à-dire ?

Antoine Petit. Entre le CRNS et ces industriels, il manquait jusqu’ici la vision consolidée et partagée de l’ensemble, avec une feuille de route moyen/long termes clairement définie. Il s’agit de donner une dimension stratégique au sens noble du terme à des relations qui existaient déjà. Ce qui ne nous empêchera nullement d’avoir des opérations plus ponctuelles de recherche sur un sujet donné, mais le fait d’arrêter des priorités de travail communes à échéance 5 ou 10 ans, sur des axes très amont ou à l’inverse plus proches des applications, sont deux façons de travailler ensemble totalement complémentaires. Ici, il ne s’agit pas d’argent ou de propriété intellectuelle, mais bien d’essayer de donner du contenu. D’ailleurs, les groupes, avec lesquels nous avons eu ces discussions, le reconnaissent et sont finalement demandeurs de cette vision plus transverse et globale.

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Qu’en est-il de l’aspect RH ?

Antoine Petit. Il y a évidemment cet aspect où l’on pousse à plus de mobilité, dans les deux sens. D’un côté, les chercheurs peuvent passer 2 ou 3 jours par semaine chez l’industriel, mais on souhaite également que des personnels de ces groupes viennent dans nos labos en parallèle. Cela séduit beaucoup, mais ce n’est pas toujours si simple à mettre en œuvre sur le plan administratif…. En intelligence artificielle, la question peut réellement se poser. En Amérique du Nord par exemple, en parallèle de passer 1 jour ou 2 par semaine dans l’entreprise, les chercheurs restent dans leurs laboratoires, d’une part pour continuer leurs travaux, mais aussi pour enseigner et former les chercheurs de demain…

Aujourd’hui, le CNRS génère entre 80 et 100 start-up par an. Quelle est votre stratégie les concernant ?

Antoine Petit. D’ici à cinq ans, nous voulons arriver à 150 start-up par an, créées sur des inventions nées dans les laboratoires du CNRS, mais l’important n’est pas le chiffre… Nous voulons mieux identifier les éventuelles start-up de croissance pour s’associer par la suite avec les acteurs les plus pertinents, afin qu’ils exploitent au mieux ce potentiel au niveau commercial. Nous devons avoir un accompagnement plus « personnalisé », en fonction des besoins. Aujourd’hui, il faut trouver les moyens d’augmenter la DIRD des entreprises, qui n’est qu’à 1,44 %. Il faut donc plus d’entreprises à fort potentiel de croissance sur des secteurs où il y a de la R&D. C’est cela que l’on cherche à faire, en choisissant notamment les bons partenaires pour les accompagner dans leur développement.

Le @CNRS revendique la création d’une centaine de #startup par an, mais souhaite monter à 150 d’ici à cinq ans dans les secteurs du numérique, de la biologie, de la santé… Cliquez pour tweeter

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Comment comptez-vous avancer ?

Antoine Petit. Notre travail est de détecter et de faire éclore des projets à partir des inventions nées dans les laboratoires du CNRS. Pour y parvenir, nous avons un programme de pré-maturation qui, depuis 2014, accompagne financièrement les chercheurs qui souhaitent se lancer dans l’entrepreneuriat, avec un montant moyen est de 100 000 euros. Mais notre idée est d’aller plus vite pour obtenir davantage de licornes à terme. En 2019, nous avons soutenu 45 projets… On compte doubler ce chiffre l’an prochain et l’on réfléchit également à un accompagnement sur le long terme avec les start-up créées, de façon à ne pas rompre les liens entre elles et le CNRS…

Et les chercheurs sont partants ?

Antoine Petit. C’est un cercle vertueux ! Il faut en effet que les chercheurs dans les laboratoires voient cela comme un parcours possible. Certains instituts ont aussi plus de potentiel que d’autres… En augmentant l’offre, on pense augmenter la demande. Enfin, opposer recherche fondamentale du meilleur niveau international avec relations avec le  monde industriel n’a pas beaucoup de sens… Le fait d’avoir un lien avec le monde socio-économique pour les chercheurs est très important, même s’il n’est pas question de ne faire que du court terme… Il suffit de regarder l’exemple d’Albert Fert, prix Nobel de physique en 2007, qui a fait toute sa recherche au sein de l’unité mixte de physique CNRS/Thales sur le plateau de Saclay…

Après les grands groupes, ETI et start-up… Qu’en est-il de vos relations avec les PME ?

Antoine Petit. C’est le plus difficile, même si l’on est convaincu que l’on peut mieux faire. Nous disposons d’une offre « CNRS Formation Entreprises », dont elles bénéficient largement… et nous avons plusieurs laboratoires communs. Nos plateformes leur sont également ouvertes pour conduire un certain nombre de travaux d’expérimentation, c’est clairement du partage de matériels. Tout ceci forme un vivier potentiel d’entreprises avec lesquelles on peut progressivement construire d’autres types de relations, avoir des laboratoires de R&D en commun… Tous nos laboratoires sont en lien avec les universités par exemple… Ils sont donc une bonne porte d’entrée pour trouver les meilleurs interlocuteurs.

Vous préparez votre contrat d’objectifs et de performance pour les cinq années à venir avec l’Etat, quelles en seront les priorités ?

Antoine Petit. Nous avons identifié une quarantaine de priorités scientifiques, ce qui est assez classique, mais également six grands défis sociétaux auxquels nous avons l’ambition de contribuer. Il s’agit du changement climatique, de la transition énergétique, l’intelligence artificielle, la santé et l’environnement, le territoire du futur et les inégalités éducatives. La science a un éclairage à apporter pour enrichir le citoyen sur tous ces sujets, comme pour permettre aux politiques la prise de décisions plus rapide… C’est essentiel et cela va dans le même esprit quand on dit que l’on travaille davantage avec le milieu industriel. Il est également important de pouvoir dire parfois que l’on ne sait pas… C’est une position qui déplaît à certains, mais la crédibilité de la parole scientifique passe par là.

Vis-à-vis du monde industriel, cela se traduit comment ?

Antoine Petit. Les industriels le comprennent bien. D’ailleurs, dans les contrats cadres que l’on signe avec eux, il y a surtout une obligation de moyens avant une obligation de résultats. Quand on parle de recherche fondamentale, on ne peut pas savoir la finalité à l’avance… C’est pour cela que tout ce qui va augmenter la bande passante entre nous et les industriels est bénéfique. Pour rappel, au-delà des 160 structures communes créées sur le long terme avec le CRNS et le secteur privé, nous signons chaque année 1 300 contrats ponctuels avec des entreprises de toutes tailles que ce soit sur un sujet de recherche donné comme sur diverses prestations de services…

Le CNRS, le plus grand centre public de recherche en Europe

  • Création du Centre national de la recherche scientifique en 1939.
  • Dépendant du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, le CNRS dispose d’un budget de 3,4 milliards d’euros.
  • Domaines : toutes les sciences.
  • 32 000 chercheurs, ingénieurs et techniciens (fonctionnaires et contractuels), dont 5 000 environ de nationalité étrangère.
  • 1 100 laboratoires en France et 36 à l’étranger.
  • Plus de 90 nationalités sont recensées parmi les permanents, majoritairement issus des pays de l’Union européenne.
  • Depuis 1950, 23 prix Nobel et médailles Fields ont été décrochés par des chercheurs étant passés durant leur carrière par le CNRS.
  • Par ailleurs, le CNRS compte 160 structures de recherche communes (dont 16 unités mixtes) avec des entreprises de toutes tailles et a signé 21 accords-cadres avec de grands groupes industriels (Total, Safran, Solvay, EdF, Thales…). Près de 2 000 articles scientifiques ont été publiés en 2018 en coopération avec des industriels (sur environ 50 000 articles publiés chaque année).

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