Chronique de Mounir Chaabane, Conférencier Sécurité et Stratégie IT

Spécialiste de la sécurité informatique et des conformités juridiques sur la protection des systèmes d’information, depuis plus d’une dizaine d’année Mounir exerce en tant que responsable de la sécurité informatique. Témoin des évolutions technologiques et des organisations dans les entreprises, il s’interroge sur la place de la cybersécurité à l’ère de la transformation numérique des modèles business et des usages.

Conférencier en sécurité économique auprès de l’INHESJ, c’est par une approche transversale qu’il tente de rapprocher les regards entre les utilisateurs des technologies du numérique et les professionnels de la cybersécurité. Pour une protection positionnée « entre le clavier et la chaise », les enjeux de chacun ne doivent pas tuer le « Je ».

Mounir prépare actuellement la parution de son premier ouvrage « Digital parano ». Retrouvez dans cette chronique, en avant-première, les extraits des chapitres qui le constitueront.

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Football, un collectif numérique ?

Football, du talent et des BUGS!

Le football se joue aussi sur un terrain numérique. Derrière chaque joueur, il y a des algorithmes et des feuilles Excel remplies de statistiques et d’indicateurs de performances. Contrairement au sport mécanique, il est entièrement basé sur les performances humaines et collectives. Les joueurs de foot sont des hyper sportifs cumulant des aptitudes physiques et cognitives. Endurance, vitesse, agilité avec un ballon mais aussi empathie avec les autres joueurs, capacité à résister à la pression et aux insultes sur le terrain tout en gardant une lucidité de jeu. Mais avec une condition physique variable, un moral instable et un ego complexe, le joueur de foot reste un gros BUG numérique plein  d’incertitudes. Aligner onze joueurs à 100% dans chaque match où perdre n’est pas une option, est un véritable exploit de management. C’est pourquoi les technologies du numérique viennent assister les décideurs et les sportifs à réduire leurs zones d’incertitudes.

Une équipe de foot est comme une start-up hyper connectée. Tout y est, big data, intelligence artificielle, apps temps réel et surtout objets connectés. Il y a plus de puces sur un terrain de foot que de joueurs. A commencer par le ballon, équipé de capteurs pour calculer sa vitesse et sa position. Très utile pour connaître les statistiques de possession de balle, la précision des passes et pour valider un but entre les poteaux du gardien. Les joueurs sont aussi truffés de puces. Chaussette connectée, chaussure connectée, maillot connecté, protège tibia connecté…Une vraie smart-city où chaque objet envoi des informations au coach pour suivre en temps réel les performances de ses joueurs; la distance parcourue, la vitesse, le schéma de ses déplacements sur le terrain, le nombre de passe, les tirs cadrés… De même pour les données biométriques, rythme cardiaque, température, hydratation…

Ces données viennent assister les sélectionneurs pour adapter la composition d’une équipe et choisir les remplaçants. Une partie de l’expérience et de l’instinct d’un entraîneur peut être assistée par des algorithmes, mais on est loin de le remplacer par une Intelligence Artificielle. Le Football est un sport  basé sur le collectif humain, trop complexe pour le mettre en équation.

Bien sur, l’usage de toutes ces technologies est réglementé durant les compétitions. Les Fédérations ont définis des standards techniques. Et les règlements officiels sont assez souples sur le sujet. (voir l’article 4 de l’International Football Association Board. La limite est mise sur l’interdiction de communiquer avec les joueurs. Les entraîneurs doivent se contenter de hurler et de gesticuler depuis le banc de touche pour donner des instructions. Seuls les arbitres ont des oreillettes et des montres connectées, notamment pour suivre le ballon et valider un but. L’acteur le plus concerné par la transformation numérique, c’est l’arbitre de touche. Avec la vidéo et les capteurs du ballon, pas vraiment besoin de lui pour siffler un hors jeu, une touche ou un corner.

Le terrain de foot se transforme en une communauté d’utilisateur de solutions numériques, jouant avec des données pour marquer des buts.

Entre deux matches

Le numérique est encore plus présent en dehors des matches. Lors des entraînements, chaque joueur dispose d’applications mobiles connectées au ballon pour améliorer ses trajectoires, notamment pour les coups franc. Des applications pour les appareils de musculation et les balances connectées permettent d’adapter les séances de musculation et la nutrition. Toutes ses applications permettent au staff technique de suivre en temps réel l’évolution des joueurs.

N’oublions pas que les joueurs sont aussi des produits marketing et de ce fait ils héritent de toute l’innovation du commerce digital. Le nombre de fans et de « Like » que génère un joueur sur les  réseaux sociaux sont des marqueurs de sa valeur commerciale, si chère à leurs agents pour négocier les contrats avec les clubs. Un seul joueur peut influencer les paris sportifs, la vente de billet et de tee-shirts.

Toutes ces données sont la propriété du Club. La vie privée d’un joueur de foot fait partie intégrante  de son CV et de son contrat. Aussi bien sécurisées que des brevets, on peut toutefois se poser la question du RGPD dans ce contexte. Bref, même hors du stade, le joueur est un utilisateur du numérique… et en ce sens nous ressemble plus qu’on ne le pense, nous, utilisateurs partout dans les entreprises ! Tout comme de simples utilisateurs, les joueurs sont des sources de données qui se transforment en produits.  Mais dans le foot, c’est pas gratuit.

Sur le terrain de la consommation, du footballeur au consommateur

La masse d’information collectée permet au football d’utiliser des techniques de profilages très avancées pour recruter les joueurs, pour prédire leur carrière, leurs performances et leurs prix. Cela vous rappelle quelque chose ? Transposées dans un modèle de consommation, ces techniques permettent aux entreprises de calculer la carrière du consommateur et son potentiel à produire de la richesse en consommant.

Les équipementiers sont les acteurs majeurs de ce modèle. Du terrain de football à nos foyers, tous les accessoires sont disponibles à la vente. Chaussures et maillots connectés, applications de coaching sportif et de nutrition, avec des balances connectées pour le suivi médical du poids. Toutes ces données sont collectées par les équipementiers et analysées au travers de big data et d’algorithmes. Une mine d’or d’information pour la revente aux entreprises. Profilage de l’activité du consommateur pour adapter une offre. Profilage de l’état de santé pour les assurances. Et bien sûr géo-localisation pour proposer le meilleur restaurant ou magasin à proximité. Les domaines d’applications sont innombrables. Offrir une chaussette ou une montre connectée est très utile pour certains parents souhaitant suivre le parcours de leurs enfants pour mieux les « coacher ».

A l’heure ou l’Union Européenne met en émoi les entreprises sur la protection des données personnelles, les accessoires connectés sont déjà un marché difficilement contrôlable. Il suffit de consulter les conditions d’usage de certains équipementiers pour constater l’ampleur des enjeux.

Même l’industrie des jeux vidéo participe à ce modèle ! Une compétition de football est l’occasion de vendre des produits ludiques. En partenariat avec les fédérations, les données récoltées sur les joueurs sont de précieuses informations pour les développeurs de jeux vidéo. Avec un objectif de rendre l’expérience plus réaliste en tenant compte des footballeurs selon leur personnalité et leurs statistiques. Certains jeux sont devenus si réalistes que les sportifs les utilisent pour leurs entrainements. Un phénomène amplifié avec les lunettes de réalité virtuelle. Les jeux vidéo ont aussi rajouté des techniques de profilage et d’analyse comportementale des consommateurs. Selon sa manière de jouer, il est aujourd’hui possible de déterminer la personnalité et le profil d’un joueur vidéo. Mais cela méritera sûrement une chronique dédiée au profilage dans les jeux vidéo. Bref, sur un terrain de jeu réel comme dans un stade virtuel, la donnée est partout et le match est rude entre les utilisateurs qui la fournisse et ceux qui veulent s’en emparer.

Au final, les terrains du numérique n’ont rien à envier aux pelouses des stades. La compétition y est féroce et l’arbitrage encore timide. Les réseaux sociaux sont devenus des arènes où chacun peut devenir une star avec son flux de supporters, à commencer par les entreprises. . Le numérique ne fait que renforcer l’engouement collectif pour l’innovation. A l’image des joueurs de foot, chaque individu peut faire basculer le résultat d’une compétition par son talent et sa capacité de création dans un jeu collectif.

Mais dans cette économie du numérique, la notion d’équipe n’est pas claire, notamment pour les consommateurs de solutions au quotidien. Sont ils de simples supporters fournisseurs de données, ou de réels joueurs précieusement encadrés?


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