Chronique de Mounir Chaabane, Conférencier Sécurité et Stratégie IT

Spécialiste de la sécurité informatique et des conformités juridiques sur la protection des systèmes d’information, depuis plus d’une dizaine d’année Mounir exerce en tant que responsable de la sécurité informatique. Témoin des évolutions technologiques et des organisations dans les entreprises, il s’interroge sur la place de la cybersécurité à l’ère de la transformation numérique des modèles business et des usages.

Conférencier en sécurité économique auprès de l’INHESJ, c’est par une approche transversale qu’il tente de rapprocher les regards entre les utilisateurs des technologies du numérique et les professionnels de la cybersécurité. Pour une protection positionnée « entre le clavier et la chaise », les enjeux de chacun ne doivent pas tuer le « Je ».

Mounir prépare actuellement la parution de son premier ouvrage « Digital parano ». Retrouvez dans cette chronique, en avant-première, les extraits des chapitres qui le constitueront.

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Moteurs de recherche ou bennes à réponse ?

Avec le numérique émerge de nouvelles compétences, les spécialistes des moteurs de recherches. Des experts de l’exploitation des algorithmes de recherche capables de trouver des réponses sur tout, même sur les sujets les plus complexes, plus vite qu’un thésard dans une bibliothèque. Ce sont des profils fraîchement diplômés d’universités où Google et Wikipédia sont aussi performants que les profs. Redoutables d’efficacité, ils exploitent la connaissance disponible pour en créer une richesse. En théorie.

Moteurs de Recherches ou Bennes à Réponses ? Les moteurs de recherches sont devenus si performants qu’ils ne servent plus à chercher de l’information mais à livrer directement les réponses. Au travail et dans la vie privée, plus besoin d’écrire pour communiquer de l’information, un simple copier-coller suffit, c’est l’art du « Re-Use » ; réutiliser la connaissance disponible. Inutile de rédiger ou de concevoir soi-même, d’autres s’en chargent, il suffit de puiser dans les bennes à réponses !

Une tendance assumée ?

Il n’est plus rare dans une réunion de voir des présentations PowerPoint entièrement faites de copier-coller de textes, d’images et de vidéos issus d’internet. Au grand dam du droit d’auteur. Idem, pour argumenter ou débattre, il est de bon ton d’étayer ses propos à coups de liens et de références internet aussi bien pour étaler sa culture que pour démontrer sa crédibilité. Cette tendance est même perçue comme innovante.

Une tendance qui se retrouve même dans l’enseignement. Certains enseignants universitaires constatent avec effroi la montée des pratiques de plagiats des étudiants. Des mémoires sont mêmes constitués à 90% de copier-coller depuis des sources internet. Certains étudiants ne font même plus l’effort de modifier le texte. Mais la nouveauté est que c’est entièrement assumé par les étudiants fautifs ; ils ne voient pas en quoi cela est un problème puisque le vrai travail consiste à faire l’effort de chercher la bonne référence sur Internet. Faisant passer les profs pour des attardés moyenâgeux réfractaires au progrès. La détection du plagiat est devenue un véritable enjeu pour les enseignants, obligés de passer des heures dans les moteurs de recherche pour vérifier les sources mais surtout pour les corriger et apprendre aux étudiants à respecter le droit d’auteur sans s’octroyer la propriété. Certains enseignants poussent le vice jusqu’à publier de fausses informations, juste pour voir comment les étudiants vont les exploiter. Pour rappel, Wikipédia est bourré d’erreurs, volontaires ou non… et c’est en tout cas un lieu de lutte acharnée autour de la connaissance, comme on peut le découvrir dans l’onglet « voir l’historique » de chaque article.

De l’université à l’entreprise, la tendance se poursuit, certains collaborateurs n’ont aucune gêne à vous fournir des livrables issus directement des moteurs de recherche. Ici aussi la pratique est assumée, ils le font ouvertement, histoire de bien montrer leurs compétences et leur efficacité, un coup de Google et hop, job done ! Cette tendance est même devenue un modèle économique pour certains cabinets de consulting qui recrutent leurs consultants sur leurs maitrises des moteurs de recherche et leurs capacités à faire du « Re-Use » plutôt que de la rédaction. Ce modèle consiste à vendre des prestations de consultants qui s’improvisent expert en tout grâce aux moteurs de recherches et qui peuvent facturer à plusieurs clients le même document copier-coller juste en changeant l’en-tête et l’auteur. Un modèle redoutable et rentable où les sphères de compétences n’ont plus de frontières. Il suffit de fouiller dans les bennes à réponses pour y trouver le savoir et le revendre. Une pratique très appréciée par les hackers et les escrocs en tout genre qui pillent sur Internet la documentation des entreprises pour étudier leurs failles et même pour leur revendre leurs biens.

Entre vitesse d’exécution et temps de réflexion

Pour les générations formatées aux livres papier, difficile de faire face à cette vague de « copier-coller ». Les moteurs de recherches ont transformé nos méthodes d’accès aux savoirs, l’algorithme ayant remplacé la bibliothécaire. Les moteurs de recherche ne sont que des algorithmes conçus pour répondre aux requêtes. Maitriser la formulation des requêtes permet d’obtenir les meilleures réponses, c’est le principe de tout langage informatique. Il est donc normal de voir émerger des professionnels des requêtes de recherche, capable d’utiliser tous les canaux disponibles et toutes les langues possibles. Leur périmètre de recherche est plus étendu que la moyenne et leurs temps passé à chercher est parfois plus rentable que le temps passé à rédiger. Ils exploitent à fond la plus value offerte par le numérique, le gain de vitesse.

C’est un compromis entre vitesse d’exécution et vitesse de réflexion et c’est justement l’apport fondamental du numérique, utiliser des algorithmes pour faire plus vite et pour décider plus vite. Les moteurs de recherche se transforment en bennes à réponse quand le temps d’exécution éradique le temps de réflexion. C’est tentant pour la productivité. Il suffit de savoir lire et si possible en plusieurs langues. Les bennes à réponses permettent d’éviter le temps de réflexion et le temps de rédaction. Redoutable si le résultat est pertinent.

Cette pratique des moteurs de recherche pose tout de même deux questions, quelle est la part de temps consacrer à valider la véracité de l’information récoltée et, que cette information soit douteuse ou non, quelle place donnons-nous au droit d’auteur ?

Vue la masse d’information disponible, la solution à la première question est peut-être dans l’intelligence artificielle qui va justement se nourrir dans les moteurs de recherches avec une capacité d’analyse et de tri plus performante. L’IA fera les requêtes de recherche à notre place et validera l’information plus efficacement que nous. Quant au droit d’auteur, le mouvement est déjà en marche, journalistes, thésards, chercheurs et même les artistes dénoncent cette pratique du « Ré-use ». Le Parlement Européen planche déjà sur des directives de régulations « COM(2016)593 » mais qui remettent en cause la liberté d’accès à l’information et même toute la structure des contenus internet.

L’efficacité du numérique change notre effort intellectuel. Le phénomène des Fake news ou Infox, démontre déjà l’impact de la vitesse d’exécution des bennes à réponses sur notre capacité à traiter l’information. Les moteurs de recherche sont des outils incontournables et précieux pour l’enseignement et l’éducation. Les enseignants sont obligés d’en tenir compte dans leurs approches pédagogiques en favorisant les compétences d’analyse. Nos cerveaux vont devoir faire un effort journalistique, vérifier les sources, constater les preuves et démontrer ses propos. Pour faire face aux vendeurs de « copier-coller », le numérique nous impose un temps de réflexion encore plus long.


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