Ludovic Donati (Eramet) : « Côté métiers, nous avons démystifié le rôle de facilitateur de l’IT »

Ludovic Donati est le chief digital officer du groupe minier et métallurgique français Eramet. Il détaille comment les métiers du groupe observent l’évolution de la relation avec l’IT et les implications des transformations stratégiques récentes menées par l’entreprise. Il revient aussi sur quelques indicateurs qu’il juge particulièrement utiles.

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Ludovic Donati eramet

Ludovic Donati, Directeur Transformation numérique du groupe Eramet

Alliancy. En tant que chief digital officer, quelle est votre perception de la relation IT-Métiers au sein du groupe Eramet ?

Ludovic Donati. Je suis en charge de la transformation numérique ; mais à travers mon prisme, ce n’est pas qu’un sujet IT et je suis indépendant de la DSI ! D’ailleurs mon parcours est très « métier », j’ai été par exemple ingénieur en R&D sur des sujets comme le traitement du minerai. Avec du recul, je peux dire que j’ai vécu un certain nombre de difficultés de relation dans ma carrière, avec des directions SI qui paraissaient lointaines dans leurs réponses et leurs délais, par rapport à la réalité du terrain. Quand on voit à quel point dans notre vie personnelle, les mises à jour, la sécurité etc. sont rapides et intuitives, on ne peut qu’être frappé, côté métiers, de la dichotomie avec le rythme qui était en vigueur dans l’entreprise. Les irritants très basiques comme le mauvais fonctionnement des communications, des visioconférences, doivent être évités. C’est un facteur majeur d’incompréhensions, d’autant plus quand les directions SI se sont concentrées historiquement sur la mise en oeuvre de projets bureautiques ou d’énormes ERP. Il y a un impératif d’exemplarité sur les « basics », mais ce n’est qu’un petit aspect de la relation.

La vague de la transformation numérique a-t-elle changé la donne ?

Ludovic Donati. Pour mieux prendre cette vague, nous avons en effet monté une direction de la transformation numérique. L’objectif était de structurer une vision globale, qui ne soit pas seulement technologique. Sur des métiers industriels comme les nôtres, nous avons l’obligation d’être très terre à terre. Si je veux faire bouger les lignes, je ne peux pas me contenter de dire : « Regardez, ce drone est génial pour nous ! » Je dois pouvoir argumenter en « parlant » métier et en expliquant que nous aurons, par exemple, grâce à eux, la capacité à monter une plateforme topographique, qui va nous permettre de récupérer beaucoup plus de données et de valeur pour l’exploitation. La donnée est en effet au coeur de la transformation de nos activités.

Quel exemple métier vous paraît illustrer ce changement ?

Ludovic Donati. En Norvège et en Nouvelle-Calédonie, nous avons des métallurgistes qui fondent du minerai dans des fours à plus de 1 000 °C pour en extraire le métal comme le silico-manganèse ou le ferronickel… Nous récupérons déjà énormément de données sur ces systèmes : de quelle façon mieux les exploiter ? Comment les mettre à disposition de tous les acteurs qui sauront en tirer de la valeur à l’échelle de notre groupe ?

Cette nécessité de partage nous a permis d’identifier un besoin métier clair, et donc, avec la DSI, de fédérer plus rapidement des choix technologiques en connaissance de cause… En l’occurrence basés sur le cloud.

Mais comment vous êtes-vous organisés pour y parvenir plus facilement ?

guide numérique en pratiqueLudovic Donati. Il faut garder en tête qu’il y a deux ans nous n’avions, au sein de notre Groupe, tout simplement aucune compétence sur ces nouveaux sujets liés à l’intelligence artificielle. Nous avons donc décidé de monter une « Data Foundry » composée d’une équipe data d’une vingtaine de spécialistes, et d’une équipe solution numérique, fédérée par la DSI, chargée de faire le lien entre cette démarche cloud générale et chaque entité locale, dont l’état d’avancement sur ces technologies est très variable. Il est important pour nous que cette organisation soit tirée par les usages, avec un bon équilibre technique-métier. Elle vise à harmoniser la maturité sur ces sujets pour l’ensemble de l’organisation. Par ailleurs, nous avons mené cette transformation en nous appuyant sur une méthodologie agile et nous avons pris soin de faire intervenir très tôt des UX designers pour s’assurer que les utilisateurs métiers puissent tout de suite se projeter sur l’usage et s’assurer que leurs besoins soient bien intégrés. Pour résumer: nous avons désiloté métier et IT, mais aussi les fonctions corporate du groupe et celles sur nos sites locaux. Notre conviction était qu’il fallait un exemple concret, qui soit un argument pour convaincre tout le monde. D’où nos projets en Norvège et en Nouvelle- Calédonie. Quand on célèbre des succès en commun, cela pousse tout le monde à discuter au-delà des silos historiques.

« Quand on célèbre des succès en commun, cela pousse tout le monde à discuter au-delà des silos historiques. »

Quels indicateurs vous paraissent aujourd’hui clés pour suivre ces évolutions ?

Ludovic Donati. Les succès en termes de projets sont toujours intéressants à regarder. Aujourd’hui, nous avons trois produits « data » en production, mais aussi des applications numériques qui ont été produites rapidement et qui ont répondu à des besoins utiles. Nous avons également pris conscience qu’entre les métiers et l’IT, tout le monde n’entend pas la même chose par « agile » par exemple. Un signal fort du changement a été la décision conjointe de monter des équipes communes, quel que soit le rattachement hiérarchique. Cela conduit à une modification des postures et à un changement des perceptions. C’est un indicateur subjectif mais aujourd’hui, la direction numérique et la DSI sont vues comme des accélérateurs quand les collaborateurs s’expriment. Côté métiers, nous avons démystifié le vrai rôle que doit avoir l’IT au sein de l’entreprise. Un autre bon indicateur est d’ailleurs quand les acteurs métiers se disent qu’ils veulent se relancer dans un nouveau projet avec l’IT avec les mêmes méthodes. Ce genre d’enthousiasme est un très bon signe.

Et du côté des indicateurs plus « objectifs » ?

Ludovic Donati. Il est possible de citer de nombreux indicateurs qui auront du sens à la fois pour le métier et l’IT : le nombre de mises en production, le nombre de projets POC passés en industrialisation et les gains en termes de ROI financiers rapportés par ces solutions. Historiquement, cela n’était pas observé sur des projets technologiques, car il n’y avait pas vraiment de « business case » pour le déploiement d’un ERP. Cela a beaucoup changé. Aujourd’hui, pour tout projet, nous nous assurons dès le départ que sont bien au rendez vous à la fois le bon chef de projet et product owner, un objectif business concret et une capacité de « montée à l’échelle » après le premier test – et donc les KPI qui vont avec, en prenant bien entendu en compte les aspects de cyber-sécurité. C’est ce qui permet de réaliser des phases de go/ no-go extrêmement cadencées.


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