Airbus, le numérique en ligne de front entre décarbonation et souveraineté européenne
Responsable des affaires réglementaires et aéronautiques de l’Union européenne pour Airbus, Pascal Belmin décrypte les grands défis du groupe, entre décarbonation, montée en cadence, résilience et digitalisation. En toile de fond, la réglementation cloud, l’EUCS, ESTIA et la commande publique cristallisent les enjeux de souveraineté technologique.
Publié et mis à jour le 19 févr. Lecture 5 min.
Quels sont les grands enjeux actuels d’Airbus ?
Le spatial et la défense sont des secteurs essentiels au développement d’une souveraineté européenne. L’enjeu est donc de produire davantage et de manière plus intégrée au niveau européen, pour répondre à la situation géopolitique. Notre capacité d’innovation est clé pour rester des leaders mondiaux dans ce domaine stratégique.
Dans l'aéronautique civile, il y a trois défis majeurs qui occuperont les années à venir : la digitalisation, la montée en cadence de production, et la décarbonation. L’aéronautique ne représente qu’approximativement 2% des émissions globales, mais notre engagement à décarboner est fort et concret.
En quoi les enjeux de décarbonation sont-ils liés à des besoins numériques souverains ?
La décarbonation est un facteur de compétitivité fort, un élément différenciant dans une concurrence internationale intense. Nous devons nous assurer de la protection des données autour de nos innovations car elles constitueront le cœur de notre avance technologique. Le numérique sera omniprésent, de la conception de nos futurs produits et technologies (jumeaux numériques) à leur maintenance, en passant par leur production, leur opération et leur maintenance.
Avez-vous des exemples plus précis ?
Pour réduire les émissions, une stratégie efficace consiste à concevoir des trajectoires de vol plus directes, afin de consommer moins de carburant. Pour cela, le numérique peut optimiser le travail des contrôleurs aériens, qui à l’heure actuelle, se reposent sur des communications radio qui ne permettent pas véritablement cette optimisation de trajectoire. Digitaliser ce processus nécessitera le partage de données en temps réel entre compagnies aériennes, aéroports, autorités de contrôle, probablement au travers d'un cloud dédié. Celui-ci devra être souverain pour empêcher toute disruption de service, ou toute altération ou captation de données.
Dernier exemple, la montée en cadence de production, que ce soit dans le domaine aéronautique ou dans la défense, nécessitera une imbrication bien plus profonde avec notre chaîne d’approvisionnement - là encore, la création de plateformes de partage de données, par exemple un cloud dédié, sera nécessaire. La souveraineté sera donc un paramètre fondamental.
Quels sont vos usages de l’IA ?
Airbus pratique l’intelligence artificielle depuis plus de 30 ans. Les applications potentielles sont nombreuses et variées. L’IA pourrait fournir une assistance précieuse au décollage ou à l'atterrissage d’un avion ou d’un hélicoptère, et permettre au pilote de mieux se concentrer sur sa mission principale, la sécurité et les décisions stratégiques qu’il a à prendre. L’IA permet déjà d’améliorer la précision et l’interprétation des images satellites, qu’elles soient militaires ou civiles, par exemple pour des applications environnementales ou agricoles. Le numérique et l’IA seront au cœur des systèmes de défense à venir, qui intégreront les avions de combat, drones, satellites dans un ensemble cohérent reposant sur un cloud de combat. Là encore, la sécurité et la souveraineté sont à l’évidence importantes.
Comment définissez-vous la souveraineté ?
Pour Airbus, qui conçoit et fabrique des avions commerciaux, des systèmes de défense, des hélicoptères et des satellites, la souveraineté numérique est un sujet fondamental. Chez Airbus, la souveraineté numérique repose sur plusieurs piliers :
assurer la continuité des activités et des opérations, assurer le contrôle d'accès aux données, assurer la souveraineté économique et enfin la souveraineté technique : nous espérons, en tant qu'entreprise européenne, favoriser l'émergence d’acteurs européens souverains.
Quelles mesures sont-elles attendues au niveau européen de la part des acheteurs ?
Nous avons besoin d’un standard de souveraineté robuste, répondant à ces exigences opérationnelles, au niveau européen. Un standard national ne suffirait pas - nos activités sont partout, notre chaîne d’approvisionnement est mondiale, nous ne pouvons travailler sur la base de standards différents. C’était ce que devait proposer le projet de certification européenne pour les services de cloud (EUCS), lui-même tiré du Cyber Security Act. Toutes les parties ne sont pas encore parvenues à s’accorder sur les critères de souveraineté, c’est donc un chantier en cours. On retrouve cet enjeu dans le cadre du texte en préparation Cloud and AI Development Act, qui abordera la question de la définition des critères de souveraineté, la mobilisation de l’achat et du financement public au soutien de solutions souveraines.
Quelles actions Airbus a-t-il mis en place en ce sens ?
L’initiative EUCS High + réclamait un standard européen volontaire aux critères exigeants. Aujourd’hui, cette initiative se pérennise et s’élargit par la création de l’alliance ESTIA. Il s’agit d’une coalition européenne qui permettra d’informer les acteurs politiques sur les sujets de souveraineté numérique. ESTIA est au contact des acteurs institutionnels européens et nationaux, des parlementaires, de la Commission. Nous sommes à l’écoute et souhaitons fournir une explication et des éléments simples permettant de réaliser une souveraineté effective et évitant la fragmentation au niveau européen. Les membres fondateurs sont A1 Digital, Airbus, Dassault Systèmes, Deutsche Telekom, evroc, OpenNebula Systems, Orange, OVHcloud, Post Luxembourg, Schwarz Digits, Sopra Steria et Telecom Italia. Le soutien d’associations majeures, telle que l’Alliance Digital SME (qui représente plus de 50 000 PME européennes dans le domaine numérique), et de nombreux membres témoignent de l’importance du sujet. Nous appelons celles et ceux qui partagent notre conviction à nous rejoindre.
Peut-on croire en la mise en place d’une préférence européenne ?
Nous restons confiants dans l'émergence d'offres souveraines européennes qui répondront à nos besoins de continuité opérationnelle et d'immunité contre les lois extraterritoriales. Nos besoins ne sont pas spécifiques à Airbus, mais concernent de nombreuses organisations européennes, privées ou publiques, grandes ou petites. À mesure que les fournisseurs de services cloud feront face aux mêmes besoins et critères de souveraineté et de sélection à travers l'Europe, le marché deviendra suffisamment attractif pour accélérer le développement d'offres souveraines correspondantes.
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