Centres de données : la ruée, puis le mur
Un an après les annonces d’investissements massifs, l’écosystème des centres de données dresse un bilan : les milliards ne compensent pas toujours les obstacles techniques.
Publié le 18 févr. | Mis à jour le 19 févr. Lecture 4 min.
« La France a de l’avenir ». Cette phrase a été répétée comme un mantra par de nombreux intervenants lors du Data Center Nation Paris. La première édition de cet évènement dédié à l’écosystème des centres de données a eu lieu le 17 février. Un an après les annonces d’investissements du gouvernement, le nombre étourdissant de 109 milliards d’euros résonne encore. Les 850 décideurs des centres de données se disent ravis : « C’est un signal fort de la part de l’État, qu’on ne constate pas dans les autres pays européens », précise Alexandre Delaval, directeur général France de Data4. De quoi bousculer le secteur, qui témoigne d’une forte accélération. L’arrivée d’un nouveau salon est « particulièrement pertinente dans ce contexte de croissance exponentielle », reconnaît Charles Terny, directeur du département génie énergétique électrique pour Ingerop. Résultat : un besoin de recrutement se fait ressentir. L’enjeu des talents est d’ailleurs qualifié par Alexandre Delaval comme « l’un des plus gros challenges des années à venir ».
Cependant, d’autres défis subsistent et questionnent les ambitions françaises. Dans le contexte d’une course effrénée pour développer des infrastructures essentielles à l’essor de l’IA, les montants investis ne semblent pas suffire. Un goulot d’étranglement est clairement identifié par les opérateurs de centres de données. Carlos Cortadas Guasch, PDG de B-Global Tech a d’ailleurs donné une conférence sur le sujet : « Parmi les obstacles, on retrouve la lenteur de l’administration française », résume-t-il. Sans oublier les autres délais à prendre en compte. Le PDG décrit des fournisseurs débordés par les commandes. « Cette difficulté n’existe pas en Asie, car les entreprises passent par des fabricants chinois. Chose qui est encore mal vue en France, car la majorité des clients finaux sont Américains », décrypte-t-il.
Le difficile raccordement électrique
Une fois les permis et matériaux obtenus, les difficultés continuent. « La France doit rattraper son retard en termes de capacité d’hébergement informatique et de connectivité », énonce avec lucidité Sami Slim, PDG de Telehouse France. Et pour cause, les opérateurs souhaitant installer des centres de données doivent en moyenne attendre 5 à 7 ans pour être raccordé au réseau de transport d’électricité (RTE). Un véritable frein au dessein gouvernemental…. Mais qui pourrait être surmonté par le plan d’investissement annoncé par RTE et Enedis : 100 milliards d’euros sur les quinze prochaines années à venir. Néanmoins, 2040 « c’est un peu tard comparé à la vague actuelle de construction de data centers », nuance Valérie Morel, directrice adjoint chez Digital Realty.
Les demandes de raccordement des projets de data centers s’empilent actuellement avec celles d’autres acteurs, des industriels comme des producteurs d’électricité. La RTE constate d’ailleurs des situations de spéculations : des détenteurs de droit de raccordement monnayant celui-ci pour en tirer un bénéfice, preuve d’un déséquilibre sur le marché. Ce problème de connectivité peut pourtant sembler paradoxal au vu de la surproduction d’électricité française. Cette abondance d’énergie décarbonée, car nucléaire, est d’ailleurs largement mise en avant par les acteurs français. « Le coût de l’énergie est plus bas en France », affirme Umberto Sordino, coordinateur mondial de l’unité commerciale Data Center chez EAE.
Des ressources favorables
Les faibles frais énergétiques français font partie des arguments compensant les difficultés évoquées ci-dessus. Dans la manche hexagonale, on retrouve d’autres cartes tout aussi convaincantes : la souveraineté des données par exemple. « C’est devenu un plus commercial, 90% de nos clients aborde le sujet avec nous », confie Arnaud de Bermingham, PDG d’OpCore. La France peut aussi se vanter d’être le seul pays européen à posséder deux hubs, à savoir Paris et Marseille. L’installation progressive de centres de données semble d’ailleurs débloquer un autre aspect majeur : l’accord des communes. Les maires sont en effet décisionnaires de l’implantation de ces infrastructures.
« Lorsqu’on demande un permis de construction, nous devons rassurer les mairies sur les impacts sonores, environnementaux et hydriques de nos installations », explique Valérie Morel. Et, pour convaincre, les acteurs s’appuient sur un aspect caractéristique de la France : la réglementation stricte. Un levier décisif, couplé aux faibles coûts d’une électricité décarbonée et à l’absence d’extraterritorialité des données. Suffira-t-il à compenser les blocages au niveau du raccordement électrique, du recrutement ou encore de l’administration ? La balance pointe vers un équilibre délicat.

