Chronique

Comment l’Arabie saoudite construit un système d’exploitation numérique à l’échelle d’une nation

Notre chroniqueur Stéphane Gervais a rencontré Ali Alhussein Hamidaddin, chief digital & information Officer de la Special Integrated Logistics Zone Company développée par Riyadh Integrated. L'occasion de comprendre comme l'Arabie saoudite se pense comme un "Royaume de l'IA".

Publié le 3 févr.

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En quelques années, l’Arabie saoudite a fait de la transformation numérique un levier de puissance industrielle à part entière. IA intégrée, infrastructures massives, exécution rapide : le Royaume ne se contente plus d’annoncer une vision, il la déploie comme un véritable système d’exploitation national. À travers le cas emblématique de SILZ, se dessine un modèle dont l’Europe ferait bien de mesurer la portée. L’Arabie saoudite envoie aujourd’hui un message limpide : la transformation numérique n’est plus une politique publique parmi d’autres, elle devient le système d’exploitation national du Royaume.

Avec l’IA intégrée aux chaînes logistiques, des infrastructures intelligentes déployées à grande échelle et l’installation accélérée des hyperscalers, le pays démontre ce que peu d’États ont réellement réussi à faire : transformer une vision nationale en exécution industrielle coordonnée et pilotée par la technologie. Beaucoup de pays parlent de devenir des « nations de l’IA ». L’Arabie saoudite, elle, est en train d’en construire une. Cette bascule est particulièrement visible au sein de SILZ (Special Integrated Logistics Zone Company), qui développe Riyadh Integrated, le premier hub logistique nouvelle génération du pays, directement connecté à l’aéroport international. Pour comprendre cette transformation de l’intérieur, j’ai échangé avec Ali Alhussein Hamidaddin, Chief Digital & Information Officer de SILZ. Ses éclairages révèlent l’alliance entre ambition stratégique et pragmatisme opérationnel qui caractérise l’accélération saoudienne.

Une accélération numérique intégralement financée

L’Arabie saoudite avance à une vitesse rarement observée dans les transformations numériques nationales. En quelques années, le pays a :

  • investi 14,9 milliards de dollars dans les technologies numériques,

  • déployé 1 300 MW de capacité de data centers,

  • connecté le territoire via 20 câbles sous-marins,

  • fixé l’objectif d’une économie numérique à 76 milliards de dollars d’ici 2030.

Cette accélération n’est ni fragmentée ni opportuniste. Elle aligne infrastructures, talents, investissements et diversification sectorielle sous un cadre unique : Vision 2030. SILZ incarne cette stratégie par une approche claire : faire de Riyad un hub logistique mondial, fondé sur des infrastructures intelligentes et une IA intégrée dès la conception. « Nous construisons l’ossature numérique d’une économie logistique connectée », résume Hamidaddin. Riyadh Integrated, développé et opéré par SILZ, s’étend sur 3 millions de m², propose 100 % de propriété étrangère, 50 ans d’exonérations fiscales, et bénéficie d’un accès direct à l’aéroport King Khalid. La première phase est presque entièrement occupée, avec déjà Lenovo, iHerb, Unipart Logistics, DHL, Chalhoub Group ou Sapphire.

L’IA comme moteur de productivité immédiat

Chez SILZ, l’IA n’est pas un concept mais un outil opérationnel. La logistique, fortement structurée par le droit et les standards, offre un terrain particulièrement favorable : « C’est l’un des secteurs les plus adaptés à l’IA, car les données propres font déjà partie du processus. » estime le dirigeant. L’IA permet ainsi la génération automatisée de déclarations, la production de documents juridiques de transport, l’optimisation des processus administratifs, une visibilité prédictive sur l’ensemble des flux...

L’application la plus innovante concerne cependant l’accueil des investisseurs. SILZ prépare le lancement, en 2026, d’un concierge IA agentique pour accompagner les entreprises étrangères dans leur implantation. « Les investisseurs pourront littéralement dialoguer pour s’implanter en Arabie saoudite. » m'explique-t-il. Réduction des frictions, accélération du time-to-business, expérience d’investissement fluide : l’IA est utilisée là où elle crée un avantage concret.

Souveraineté technologique : un pragmatisme assumé

Sur la dépendance aux technologies étrangères, Hamidaddin évite toute posture idéologique : « Nous utilisons des technologies globales, mais nous construisons, entraînons et opérons localement. » Cette approche combine montée en compétences nationales et attractivité internationale. « Les hyperscalers viennent non seulement parce que nous avons besoin d’eux, mais parce qu’ils veulent être ici. » assène-t-il. Développer les capacités locales tout en attirant l’excellence mondiale : peu de pays parviennent à tenir cet équilibre.

Concevoir pour 2035, pas pour 2025

La stratégie de SILZ se distingue par sa discipline de long terme : « Quand on construit en 2025, on construit en réalité pour 2035. ». Standards ouverts, architectures évolutives, anticipation des usages futurs : la logique est celle du “future-proofing by design”. Sur l’IA responsable, la ligne est claire : « Notre première responsabilité est de protéger les données des citoyens et la propriété intellectuelle. » Innovation et responsabilité avancent ici de concert.

Ce que l’Europe doit comprendre

L’accélération saoudienne n’est pas une simple réussite d’un marché émergent. Elle annonce un déplacement structurel des centres de gravité industriels. L’Arabie saoudite montre ce qui se produit lorsqu’un pays aligne :

  • vision stratégique,

  • infrastructures massives,

  • services publics conçus “AI-first”,

  • modernisation logistique,

  • partenariats globaux,

  • planification de long terme.

Cet alignement crée de l’élan…et l’élan redéfinit l’influence. Le Royaume se positionne désormais au cœur des chaînes de valeur mondiales de nouvelle génération. La question n’est plus de savoir si cette transformation est réelle, mais qui saura s’y engager tôt, et qui se contentera de réagir trop tard.