Entretien

Contenus numériques illicites : « Nous comptons sur l’engagement des entreprises »

L’association Point de Contact, spécialisée dans la lutte contre les contenus numériques illicites, publie son rapport annuel. L’occasion pour sa directrice, Alejandra Mariscal-Lopez, de décrire à Alliancy le changement d’échelle auquel son organisation est confrontée et de lancer un appel à l’action aux entreprises.

Publié à 5h03 | Mis à jour à 5h25

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Le rapport d’activité 2025 de Point de Contact, qui sort fin mai, propose un tour d’horizon très riche sur les enjeux actuels des contenus numériques illicites. Mais quel a été pour vous le point marquant de l’année passée ?

Nous avons obtenu de la part de l’Arcom le statut de signaleur de confiance en mars 2025 ; c’est une étape clé de notre développement. Ce statut oblige les plateformes en ligne à traiter en priorité nos signalements de contenus illicites. La vitesse de traitement va donc augmenter sensiblement. Ce statut est assez nouveau : il a été créé dans le cadre du Règlement sur les services numériques (Digital Services Act, entré en vigueur en 2023, NDLR). Pour autant, Point de Contact existe depuis 1998 ! Entre-temps, nous avons dû nous débrouiller pour mettre en place des coopérations avec les grandes plateformes numériques. Ces dernières s’engageaient à agir quand elles recevaient des signalements ; maintenant, elles en ont l’obligation. Ce statut implique également que nous publiions un rapport de transparence sur la façon dont nos signalements ont été traités. Cela permet de mettre en lumière les modérations réelles des différentes plateformes, en détaillant les actions prises par chacune, en fonction du type de contenu. Il faut toutefois noter que tous les services numériques ne sont pas concernés par cette obligation, mais seulement les grandes plateformes numériques. Et tous les acteurs ne sont pas à la hauteur. Dans le cas du réseau social X, par exemple, tous les contenus relevant de la haine en ligne affichent des taux de retrait très bas à ce jour, même lorsqu’il s’agit de contenus manifestement illicites. Ce statut va donc nous aider, mais nous sommes encore loin d’une coopération parfaite avec les plateformes.

Votre rapport fait état d’une augmentation considérable des signalements reçus en 2025. Comment l’expliquer ?

Effectivement, les signalements ont presque été multipliés par trois : 122 317 en 2025, contre 42 713 en 2024. Cela s’explique en partie par la visibilité accrue dont a bénéficié notre association : l’équipe s’est beaucoup mobilisée sur la communication, et le statut de signaleur de confiance a encore renforcé la crédibilité de notre démarche. Mais il faut également souligner qu’il existe un contexte global de conflictualité croissante. Celui-ci conduit à une banalisation des contenus choquants et virulents. Cela ne veut pas dire pour autant qu’ils sont tous illégaux. On observe qu’autour des conflits très médiatisés, comme celui en Palestine, les propos très émotionnels et polarisants se multiplient. Ainsi, le nombre de signalements de messages de haine en ligne a presque quadruplé depuis un an et, parmi ceux-ci, le taux de contenus illicites est passé de 8 à 12 %. Notre rapport consacré à la haine en ligne détaille les principaux groupes ciblés et les causes les plus fréquentes.

Qu’en est-il des autres types de contenus illicites ?

Concernant les cyberviolences sexistes et sexuelles, leur signalement a augmenté de près de 250 % depuis 2024. Environ trois signalements sur quatre concernent la diffusion non consentie de contenus intimes. C’est très important. On constate par ailleurs le caractère très genré de ces violences : dans huit cas sur dix, ce sont des femmes et des filles qui en sont victimes.

Il faut aussi souligner le cas particulier des contenus pédocriminels. La spécificité de Point de Contact, c’est qu’en plus d’être signaleur, nous sommes aussi le référent et la « hotline » française du réseau INHOPE, qui regroupe des associations luttant contre l’exploitation sexuelle des enfants en ligne dans une cinquantaine de pays. Nous utilisons un outil mutualisé et nous prenons en charge les actions qui concernent des contenus hébergés en France. En 2025, chaque jour, environ 100 contenus pédocriminels ont été identifiés. Et 100 % de ceux hébergés en France ont été supprimés. Pour aller plus loin, notre outil est mis à disposition d’Interpol afin de faciliter l’identification des auteurs à travers la base ICSE (International Child Sexual Exploitation database).

Quels sont les délais pour qu’un contenu illégal soit retiré ?

Selon les services numériques avec lesquels nous échangeons, les délais sont plus ou moins longs. Les grands hébergeurs comme OVHcloud, avec qui nous collaborons étroitement grâce à la mise en place d’une API permettant de leur transmettre les signalements, agissent immédiatement, avec des retraits effectués en quelques heures au maximum. Mais ce n’est pas le cas de tous les acteurs, surtout à l’étranger, d’où l’intérêt d’un réseau comme INHOPE. D’ailleurs, les délais s’allongent lorsqu’il ne s’agit pas de contenus pédocriminels ou terroristes, car nous ne pouvons pas nous appuyer sur ce genre de réseau. Dans le cas des contenus haineux ou des violences sexistes, l’asymétrie dans le traitement devient très forte. L’une de nos préconisations auprès de la puissance publique consiste d’ailleurs à rendre obligatoire le traitement prioritaire de nos signalements pour l’ensemble des services en ligne, plutôt que de le limiter aux grandes plateformes. Nos chiffres et nos actions concernent l’ensemble des services numériques, mais les contraintes réelles ne pèsent que sur quelques plateformes. Il faut parvenir à déployer à grande échelle les processus bien rodés qui existent déjà pour les contenus pédocriminels.

Quels sont les défis de Point de Contact pour les prochains mois ?

Ils peuvent se résumer en quelques chiffres. Sur les plus de 122 000 contenus signalés en 2025, en nette augmentation donc, nous avons pu en traiter 80 000. Et 57 % d’entre eux étaient illicites : c’est un pourcentage élevé. Face à la croissance des signalements, nous avons besoin de renforcer nos effectifs. Actuellement, une équipe de cinq personnes s’occupe de l’analyse des contenus au sein de l’association.

D’autant que nous avons également un rôle pédagogique à jouer. Nous recevons régulièrement des signalements de contenus qui ne sont pas, en eux-mêmes, illégaux. Nous devons apporter des réponses à ceux qui nous les ont transmis et détailler les contours de la liberté d’expression en France, qui est une liberté fondamentale que nous défendons. C’est une mission qui nous tient à cœur car, en parallèle de nos efforts en matière de transparence, elle permet de renforcer la confiance des citoyens dans les processus de signalement. Or, nous sommes tous concernés par cet enjeu de citoyenneté numérique. Face aux grands acteurs américains ou chinois et aux usages qu'ils généralisent, nous faisons face à un enjeu démocratique global.

De nombreuses entreprises peuvent avoir l’impression qu’elles n’ont pas de prise ou de rôle à jouer sur de tels sujets de citoyenneté numérique. Quel message leur faites-vous passer ?

Nous avons besoin d’elles à plusieurs niveaux. D’abord, en tant qu’association, nous avons besoin de soutien. Nous avons dû mener des développements techniques pour répondre aux exigences de notre nouveau statut de signaleur de confiance, notamment en matière d’efficacité des traitements. Nos obligations se sont renforcées, mais pas nos moyens. Nous ne sommes pas davantage financés qu’il y a un an… Notre plaidoyer aujourd’hui est donc simple : donnez-nous des moyens à la hauteur de notre mission d’intérêt général ! Les entreprises peuvent s’engager auprès d’associations comme la nôtre dans le cadre de leurs programmes RSE.

En parallèle, nous cherchons à développer la sensibilisation des professionnels, salariés comme dirigeants. Tous peuvent être confrontés à des contenus illicites, dans leur sphère privée comme professionnelle, et il ne faut pas qu’ils ferment les yeux. Nous menons des actions de sensibilisation, des formations et des webinaires afin que les entreprises soient mieux outillées face à ces enjeux citoyens. Les organisations peuvent donc s’appuyer sur nous pour agir de façon pédagogique en interne. Nous allons d’ailleurs mettre en place un large réseau de bénévoles Point de Contact afin de renforcer cette dynamique de mobilisation individuelle et les initiatives issues des programmes RSE. Nous comptons sur l’engagement des entreprises.