Chronique

En 2026, l'IA sort des écrans pour transformer le monde physique

Le CES 2026 qui s'est tenu à Las Vegas début janvier l'a prouvé : de l'IA logicielle à l'IA industrielle, la rupture est moins un changement de technologie qu'un basculement structurel des approches, explique notre chroniqueur Stéphane Gervais.

Publié le 19 janv. | Mis à jour le 23 janv.

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L'épisode du CES 2026 à Las Vegas le prouve : l’intelligence artificielle n’est plus abordée comme un outil logiciel ou un levier d’optimisation ponctuel. Elle s’impose désormais comme une capacité centrale, intégrée aux machines, aux véhicules, aux infrastructures industrielles et aux systèmes critiques. Robots humanoïdes en usine, engins industriels pilotés par IA, véhicules définis par logiciel, jumeaux numériques utilisés en production : les annonces convergent vers un même constat. L’IA sort des écrans pour agir directement dans le monde physique, avec des effets à mesurer sur la productivité, l’organisation du travail et la compétitivité des entreprises. Pour les organisations, l’enjeu n’est plus d’expérimenter l’IA, mais plutôt d’en structurer le déploiement industriel, la gouvernance et le passage à l’échelle. J'ai en particulier noté trois grandes tendances au CES 2026 qui vont dans ce sens.

L’IA devient une infrastructure

Au CES 2026, l’IA s’affirme comme une infrastructure transverse, au même titre que le cloud ou la cybersécurité. Elle irrigue les systèmes industriels, les plateformes numériques et les architectures IT étendues. Siemens et Dassault Systèmes illustrent cette évolution à travers les jumeaux numériques, les plateformes industrielles et la convergence IT/OT. Dans les secteurs plus opérationnels, Caterpillar, John Deere ou Komatsu montrent comment l’IA s’intègre directement aux chaînes de valeur physiques, de la conception à l’exploitation. L’IA agentique, la simulation et les systèmes de décision temps réel deviennent des briques standards de l’industrie.

Le monde physique devient software-defined

Deuxième tendance clé : la transformation du monde physique en systèmes pilotés par logiciel. Véhicules, machines agricoles, engins de chantier et robots industriels deviennent programmables, évolutifs et connectés. Cette dynamique est portée par John Deere et Kubota dans l’agriculture, Oshkosh Corporation et Bobcat Doosan dans la sécurité civile et le BTP, Qualcomm, Mobileye et SoundHound AI dans les plateformes embarquées, ou encore Sony Honda Mobility dans l’automobile. Le logiciel devient un facteur déterminant de performance, de sécurité et de différenciation.

L’industrialisation remplace l’expérimentation

CES 2026 consacre la fin de la phase exploratoire exclusive. Les technologies présentées ne sont plus des démonstrateurs, mais des systèmes conçus pour être déployés à grande échelle, opérés dans la durée et intégrés aux organisations existantes. La robustesse, la gouvernance et la viabilité économique deviennent des critères structurants.

De l’IA applicative à l’IA systémique

Jusqu’à récemment, l’IA était principalement ajoutée aux produits comme une couche logicielle. Au CES 2026, elle devient constitutive des systèmes physiques, au même titre que l’électronique ou la mécanique. Ce basculement se traduit par l’intégration directe de l’IA dans les machines et équipements mobiles, la montée en puissance de modèles capables de raisonnement et de planification, ainsi que la généralisation de plateformes combinant calcul, données, simulation et action. Les acteurs capables de maîtriser simultanément matériel, logiciel et usages prennent une avance structurelle sur les approches purement logicielles.

IA industrielle : la convergence matériel–logiciel s’impose

La convergence entre matériel et logiciel devient un axe central de compétitivité industrielle. Des groupes comme Bosch illustrent cette évolution à travers des architectures by-wire, des logiciels de pilotage dynamique et des capteurs intelligents intégrant de l’IA embarquée. En parallèle, Siemens, PTC et Dassault Système démontrent comment les jumeaux numériques et la simulation permettent de piloter conception, production et maintenance dans une logique continue. Dans tous les cas, l’IA devient un levier de transformation opérationnelle, bien au-delà de l’optimisation incrémentale.

Le compute se rapproche du terrain

L’industrialisation de l’IA impose de rapprocher le calcul des environnements physiques. Les infrastructures centralisées restent essentielles, mais ne suffisent plus à répondre aux contraintes de latence, de résilience et de souveraineté. Des acteurs comme AMD, Intel et Qualcomm accélèrent sur l’IA embarquée et l’edge computing, tandis que les plateformes cloud évoluent vers des architectures hybrides combinant cloud, edge et on-device AI. Cette évolution est déterminante pour l’industrie, la mobilité et la robotique, où le temps réel devient critique.

Nouvelle génération de plateformes IA : NVIDIA mise sur l’efficacité et l’open source

À CES 2026, NVIDIA a précisé sa stratégie d’industrialisation de l’IA avec Rubin, sa première plateforme extreme-codesigned, conçue pour répondre à un enjeu central : produire plus d’intelligence avec moins de ressources. Rubin intègre calcul, réseau, stockage et logiciels dans une architecture unifiée. NVIDIA annonce des performances atteignant 50 pétaflops en inférence NVFP4 et surtout une division par dix du coût de génération des tokens, condition clé du passage à l’échelle de modèles plus multimodaux et orientés raisonnement.

Cette évolution redéfinit les critères de performance. Le rendement par watt, la densité de calcul par rack et la réduction des besoins de refroidissement deviennent prioritaires, avec un impact direct sur la consommation énergétique et l’empreinte hydrique des data centers. La soutenabilité du calcul s’impose ainsi comme un facteur de compétitivité de l’IA industrielle. En parallèle, NVIDIA renforce sa stratégie d’open source avec des modèles et briques logicielles couvrant le raisonnement, l’IA multimodale, la robotique, la simulation et l’autonomie. Cette approche accélère l’expérimentation et l’adoption industrielle, tout en ancrant l’innovation sur des infrastructures maîtrisées.

Agents persistants et IA contextuelle

Avec des approches comme Motorola Qira, Lenovo met en avant une IA persistante, capable d’accompagner l’utilisateur sur plusieurs appareils et dans différents contextes. Cette logique préfigure des agents capables d’interagir avec des environnements physiques, en conservant continuité, mémoire et contexte d’usage, au-delà du simple assistant conversationnel.

Robotique industrielle : de la démonstration à la production

Surement ce qui est le plus marquant : le CES 2026 marque un point d’inflexion pour la robotique humanoïde et collaborative. Des acteurs comme Boston Dynamics, Agility Robotics, UBTech ou Fourier Intelligence montrent que l’humanoïde et le robot avancé quittent progressivement le stade de la démonstration pour entrer dans des environnements industriels réels. L’objectif n’est plus la performance spectaculaire, mais la flexibilité industrielle : absorber des tâches pénibles, répétitives ou à risque, tout en s’intégrant aux processus existants. Dans l’agriculture et l’industrie lourde, John Deere, Komatsu, et Caterpillar poursuivent une trajectoire d’autonomie progressive, où l’IA agit comme un copilote opérationnel plutôt que comme un substitut total à l’opérateur.

Hyundai et Boston Dynamics : l’humanoïde entre en production

À CES 2026, Hyundai Motor Group a clairement repositionné Boston Dynamics comme un levier industriel stratégique. Avec le robot Atlas, le groupe dépasse la démonstration technologique pour entrer dans une logique de déploiement opérationnel. Conçu pour s’intégrer dans des environnements industriels existants, Atlas vise des usages concrets : manutention, opérations répétitives ou à risque, flexibilité des lignes de production. L’enjeu n’est pas l’autonomie généralisée, mais la productivité et la continuité opérationnelle dans un contexte de tension sur la main-d’œuvre. C’est une première entrée de la robotique humanoïde portée par des acteurs capables d’aligner technologie, production et stratégie industrielle.

Mobilité : le véhicule devient un système logiciel critique…sur roues

Le véhicule n’est plus un produit électronique enrichi de services numériques, mais un système logiciel critique, dont le comportement physique dépend directement du code. L’image du « smartphone sur roues » cède la place à celle du logiciel sur roues. Le logiciel pilote la dynamique du véhicule, les architectures by-wire, la perception de l’environnement et les fonctions avancées d’assistance à la conduite. Cette évolution est visible chez Sony Honda Mobility avec AFEELA, mais aussi chez des constructeurs premium comme Benz-Mercedes et BMW, qui utilisent le CES comme plateforme d’expression de leur stratégie software-defined vehicle.

Autre exemple, chez BMW, le logiciel devient l’élément structurant de l’expérience de conduite, de l’interface homme–machine et de l’évolution fonctionnelle du véhicule dans le temps, avec une forte emphase sur l’architecture logicielle, les mises à jour à distance et l’intégration d’IA embarquée. En parallèle, plusieurs constructeurs asiatiques, notamment Geely et Great Wall Motor, présents au CES 2026, accélèrent sur des architectures centralisées et des stacks logiciels intégrés, illustrant une convergence mondiale vers le véhicule défini par le logiciel. La différenciation ne repose plus uniquement sur la mécanique ou le design, mais sur la qualité des architectures logicielles, la capacité à faire évoluer le véhicule sur l’ensemble de son cycle de vie et la maîtrise de la chaîne logicielle, devenue un enjeu stratégique majeur de la compétition automobile mondiale.

Un CES de consolidation stratégique

CES 2026 ne projette pas un futur lointain. Il révèle une technologie arrivée à maturité, prête à être déployée à grande échelle sur de multiples segments. Pour les entreprises, le message est clair : l’IA devient industrielle, la robotique devient opérationnelle et la création de valeur repose désormais sur la capacité à orchestrer matériel, logiciel et données. CES 2026 n’annonce pas ce qui pourrait arriver, il montre ce qui est déjà en train de s’installer dans tous les secteurs.