EU Inc veut sauver le soldat startup
La création d'un 28e régime harmonisé pour faciliter la vie administrative des entreprises européennes est enfin sur les rails, mais il ne sera pas une baguette magique.
Publié et mis à jour le 20 mars Lecture 4 min.
Henna Virkkunen, vice-présidente exécutive de l’UE chargée de la souveraineté technologique, de la sécurité et de la démocratie
―NICOLAS TUCAT / AFPQuel est le taux de perte acceptable pour des pionniers dans la bataille mondiale de la tech ? Le monde des startups regorge d’exemples de celles qui ont mis la clé sous la porte, faute d’avoir trouvé leur marché, leurs compétences, leurs premiers financements ou pour de nombreuses autres raisons encore : vouloir innover dans le numérique, c’est prendre des risques. D’autant qu’en Europe, la complexité réglementaire et la fragmentation du marché en 27 blocs nationaux complexifient largement l’équation pour se lancer et réussir.
Début 2026 au Forum économique mondial de Davos, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a donc dévoilé l’initiative « EU Inc. » qui doit apporter rapidement une simplification. En apparence, l’enjeu est simple : créer un « 28e » régime, européen, pour créer son entreprise directement et démultiplier la création de jeunes pousses. Le tout au pas de charge : en précisant mercredi 18 mars le contenu de ce statut, la Commission veut tenir un calendrier serré qui doit voir un vote du Parlement européen avant la fin de l’année et un déploiement à l’échelle dès janvier 2027. On saluera l’ambition, tout en notant qu’un tel dispositif n’est qu’un tout petit bout de la réponse quand on considère les préoccupations actuelles des jeunes sociétés technologiques sur lesquelles repose notre avenir.
Faciliter l'expansion sur les marchés européens
EU Inc vise en effet à favoriser la création et la croissance d’entreprises qui se sentent rapidement à l’étroit sur leurs marchés nationaux : faire face aux régimes administratifs des autres pays européens demande du temps, de l’argent, des traductions, l’appui de notaires ou d’avocats… De quoi mettre à l’arrêt une expansion européenne, qui devrait au contraire être une garantie de disposer d’une « masse critique » de clients disponibles. Le nouveau statut passera lui via une procédure numérique simplifiée, avec des formalités réduites pour une création d'entreprise en 48 heures et pour 100 euros. À partir de là, il ne sera plus nécessaire de recourir à des procédures différentes pour s’installer dans d’autres pays de l’Union. De même, la gestion de la « fin de vie » d’une start-up en cas d’échec sera facilitée afin de donner envie aux fondateurs de rebondir plus rapidement et de retenter l’expérience avec un nouveau projet. De quoi séduire plus de 300 000 entrepreneurs supplémentaires en dix ans, d’après Bruxelles.
Plus de création d'entreprises ou plus de champions ?
Démultiplier les créations d’entreprises permet statistiquement d’augmenter les chances de faire émerger ces champions technologiques, dont l’Europe manque encore cruellement. Pour autant, au-delà du chiffre des défaillances souvent observé de près, un autre ratio ne peut que préoccuper : celui qui estime qu’environ un tiers des jeunes entreprises réussissant brillamment, jusqu’à devenir des licornes valorisées à plus d’un milliard, partent ensuite du Vieux Continent, pour être cotés aux États-Unis. Être une machine à créer des idées et des innovations pour ensuite voir la valeur filer outre-Atlantique, voilà qui n’est pas un avenir très enviable.
EU Inc veut proposer des réponses pour limiter ce phénomène, avec des facilités numériques pour mettre en place les opérations de financement et le transfert d’actions. Le futur règlement prévoit également la possibilité d’entrées sur les bourses nationales des startups créées sous le nouveau régime. Mais cela sera-t-il suffisant ? Les frictions administratives sont certes un des aspects du problème européen ; pour autant, c’est aussi la concentration des capitaux et la nature des structures américaines — avec de puissants fonds de pension — qui donnent du poids à leurs marchés financiers et rendent leur cotation attractive. Régler cette partie de l’équation demandera plus qu’une « démarche simplifiée » à l’échelle européenne.
Une mise à jour qui aurait dû être une "feature" de base
D’autant qu’EU Inc est aussi regardé avec une certaine méfiance par les États membres. Malgré les assurances répétées de la Commission et le statut facultatif du « 28e régime », les pays craignent des contournements sur leurs propres droits fiscaux et sociaux. En théorie, une entreprise créée avec le nouveau statut restera soumise aux règles du pays dans lequel elle est née, mais la création d’un nouvel outil peut toujours amener des effets de bord. La capacité à surveiller le nouveau système et à en mesurer les résultats concrets sera déterminante pour rassurer.
Pour le reste, on peut regretter qu’il ait fallu attendre 2026 pour voir un tel mécanisme apparaître, tellement celui-ci semble être de l’ordre du bon sens. Ce « socle commun à minima » pour faciliter la vie des entreprises a semblé demander beaucoup de travail, alors qu’il aurait pu être conçu comme une "feature" de l’économie européenne presque dès le départ. Les visions opposées des pays membres expliquent bien entendu cela… Elles font d’autant plus craindre pour notre capacité à passer les étapes bien plus déterminantes et engageantes qui nous séparent d'un véritable marché unique.

