Coopération stratégique

Face aux géants, la culture française organise ses données 

Avec Techné, les acteurs culturels français mutualisent leurs données au sein d’espaces de données (dataspaces) pour mieux comprendre leurs publics et créer de nouveaux services. 

Publié et mis à jour le 11 mai

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Partager ses données n’a rien d’un réflexe naturel. Les entreprises ont plutôt tendance à les conserver jalousement, tant elles constituent un levier de différenciation stratégique. Pourtant, dans certains contextes, leur mise en commun peut générer une valeur bien supérieure à celle qu’elles produiraient isolément. C’est tout l’enjeu des espaces de données, ou dataspaces : des cadres organisés permettant à plusieurs acteurs de partager et d’exploiter des données de confiance. 

Conserver la maîtrise de ses données 

Contrairement à une plateforme centralisée, où les informations seraient déposées dans un réservoir commun, l’espace de données fonctionne comme un écosystème fédéré. Chaque participant conserve la maîtrise de ses données, tout en pouvant les rendre accessibles aux autres selon des règles sécurisées et encadrées. L’ensemble s’articule autour de cas d’usage précis, pensés pour répondre à des besoins opérationnels communs. “La valeur réside dans l'usage partagé des données pour créer de nouveaux services, et non dans une simple logique de marché de données”, définit Joëlle Toledano, professeure de l’université Paris-Dauphine-PSL. Et c’est précisément cette capacité à créer de la valeur via ces cas d’usages qui incite les acteurs à collaborer et à partager leurs précieuses données.  

Reconnecter les publics de la culture 

C’est le pari qu’a fait une large partie de l’industrie culturelle et créative avec le projet Techné. Dès juin 2023, des acteurs français du livre, de la musique et des médias se sont réunis autour d’une préoccupation commune : reprendre la main sur leurs données face aux géants technologiques. Jusqu’ici, les structures culturelles dépendaient de billetteries externes, souvent opaques, qui limitaient leur capacité à suivre et comprendre les parcours de leurs publics. Pour mieux saisir le cheminement des internautes avant l’achat d’un billet ou l’accès à un événement, les établissements culturels et les médias ont décidé d’unir leurs forces. “Nous reconnectons les audiences, les publics, les bases de données des uns et des autres pour comprendre la circulation de l’offre culturelle entre le support et la transaction”, s’enthousiasme Fayrouze Masmi Dazi, avocate et co-porteuse du projet Techné.  

Un agenda culturel national comme premier grand service 

Officiellement lancé en janvier 2026, Techné ne se limite pas à l’analyse des parcours utilisateurs. Le projet ambitionne aussi de faire émerger de nouveaux services, à commencer par un agenda culturel national. « Aujourd’hui, il n’existe pas de vision exhaustive de l’offre culturelle en France », souligne Fayrouze Masmi Dazi. Pour bâtir un tel outil, il faut être capable d’agréger et de diffuser, en temps réel, les données de l’offre culturelle française, notamment vers les moteurs de recherche. Le chantier est considérable. Il ne s’agit pas, pour les membres du projet, de céder leurs bases de données ni de partager les informations personnelles de leurs spectateurs, dans le strict respect du RGPD. L’objectif repose plutôt sur l’interopérabilité et la standardisation des données, grâce à la mise en place d’un référentiel commun entre billetteries, sites web et médias. À cela s’ajoute un autre défi de taille : automatiser la circulation de ces informations entre les différents acteurs de l’écosystème.  

Un modèle coopératif pensé pour faire émerger de nouveaux usages 

Sur le plan économique, Techné ne repose pas directement sur la monétisation de la valeur créée par les données elles-mêmes. « Le dataspace est structuré autour d’une société coopérative d’intérêt collectif, un véhicule particulièrement intéressant puisqu’il permet à une grande diversité d’acteurs -publics comme privés - de devenir membres », précise Fayrouze Masmi Dazi. Le modèle s’appuie sur trois sources de financement : les cotisations des membres, proportionnelles à leur taille, une commission sur les transactions internes et des subventions publiques destinées à soutenir la phase d’amorçage. À terme, d’autres cas d’usage pourraient émerger de ce type d’organisation. À l’heure de l’IA agentique, on imagine aisément l’intérêt que pourraient représenter de tels espaces de données structurés, capables d’alimenter des services intelligents reposant sur des informations fiables, interopérables et contextualisées.