Ines Besbes : quand la trajectoire dépasse le scénario
Fondatrice de Seedext en 2022, Ines Besbes a construit sa vision entre Amsterdam, Pékin et Hong Kong. Passée par Google et la cyber, elle développe aujourd’hui, un assistant vocal pensé pour transformer la parole des entreprises en décisions.
Publié et mis à jour le 27 févr. Lecture 6 min.
Il y a des trajectoires, qui, une fois couchées sur le papier, paraissent presque irréelle, de l’ordre d’un scénario hollywoodien. Non par leur vitesse ou leur démesure, mais par l’enchaînement aussi inattendu que déroutant des lieux, des rencontres et des circonstances. Et quand le réel s’emballe, il donne naissance à des parcours qui sortent de l’ordinaire, à l’image de celui d’Inès Besbes. À 19 ans, la jeune parisienne rejoint Tsinghua, la prestigieuse université du président chinois, devenue la vitrine académique et stratégique du pays en matière d’excellence technologique. Le président de la République populaire de Chine, Xi Jinping, soucieux de mettre en lumière sa capacité à attirer des jeunes talents venus du monde entier, a orchestré un spectacle au casting hors-norme : les cerveaux d’aujourd'hui, délégation ministérielle, dirigeants à la tête de grandes filiales internationales, et figures majeures de l’innovation mondiale, viennent à la rencontre des cerveaux de demain, appelés à porter l’avenir de la tech. Sur la scène d’un amphithéâtre à taille humaine, Elon Musk, Mark Zuckerberg ou encore l’industriel indien Ratan Tata partagent l’affiche. Inès est là, assise dans les gradins, figurante en apparence, témoin privilégiée en réalité. “Ils adoraient mettre en avant des étudiants étrangers intégrés à la culture. Par conséquence et par opportunité, je me suis retrouvée dans les mêmes salles que des entrepreneurs milliardaires au cœur de l'innovation”, raconte-t-elle. Le spectacle agit comme une révélation pour la jeune étudiante en business, la tech n’est plus un décor mais une force capable de transformer des systèmes entiers, vite et à grande échelle. “Je me suis dit, mais en fait, le monde est plein d'opportunités, je peux aller à l'infini”, déclare l’entrepreneuse. Le script change alors sous ses yeux. Le business devient un levier, la tech le terrain de jeu. Inès cesse d’observer depuis la salle et commence à penser comme une architecte, prête à passer de spectatrice à actrice du futur.
Acte 1 : quitter la tour de verre
Hors de question d’utiliser la petite porte, Inès vise grand. La jeune femme entre dans la tech par les GAFAM direction Google. Sur place, elle constate des process réglés comme du papier à musique, une hyperspécialisation des équipes et des décisions calculées à la métrique près. L’expérience lui plaît. Elle y apprend la rigueur des grandes architectures et la précision des engrenages bien huilés. Mais très vite, une autre évidence s’impose : l’entrepreneuse en puissance a envie de tenir sa propre barre. Non par rejet du cadre, mais par appétit d’autonomie. Inès ne compte pas rester à l’arrière-plan d’un scénario déjà établi. Elle veut être sur le plateau, caméra à l’épaule, là où les décisions se prennent, pas juste figurante dans un processus parfaitement huilé. Les conseils de son père, lui-même entrepreneur, agissent comme un moteur supplémentaire : ne jamais craindre l’échec et valoriser chaque apprentissage. La jeune femme quitte donc le confort de Google, pour rejoindre une scale-up à Hong Kong. L’entreprise devient alors un terrain d’expérimentation. Inès choisit un rôle dans l’IoT et en cybersécurité, aux intersections de la logistique mondiale et des infrastructures critiques. La tech cesse d’être un concept pour devenir une mécanique tangible. “J’aime la vitesse, la densité, la manière dont les décisions façonnent le monde”, explique alors la jeune diplômée. Face à la diversité des usages de la tech et à la liberté d’action du milieu, l’entreprenariat pourrait bien devenir un levier et sa féminité un atout pour transformer la vigilance en compétence stratégique.
Acte 2 : composer avec le chaos
La scène de Pékin, le départ vers Hong Kong, rien n’arrive par hasard. Explorer les paysages et les opportunités constitue son ADN. “J’ai compris très tôt que le monde n’était pas cloisonné, qu’on pouvait toujours passer une frontière de plus”, partage la fondatrice de Seedext. À 17 ans déjà, Inès s’était mise en tête d'hisser les voiles, direction les Pays-Bas, puis la Chine, l’Australie et finit sa course aux États-Unis, enchaînant les expériences comme on aiguise un instinct. La mobilité lui permet de comparer les marchés, tester des produits et des usages. 2020, la crise du Covid éclate, elle se retrouve rapatriée en France. Un atterrissage forcé depuis les États-Unis, presque à contre-temps. Mais, l’entrepreneuse transforme le chaos en matière première. Un décalage lui saute aux yeux : en entreprise, l’information circule mal, tout repose sur l’oral, les réunions, les intuitions... puis tout se perd. Cette inefficacité invisible se dévoile comme terrain immense, un continent inexploité. "J’avais passé des années à voir comment on optimisait le moindre process. Et là, je retrouvais des boîtes qui perdaient 80 % de leurs échanges au moment même où ils se produisaient”, s'étonne Inès Besbes. Cette faille, si banal qu’on ne la voit plus, devient son point de départ. Le premier prototype de Seedext naît dans ce moment suspendu : un retour subi, une pandémie mondiale, et une graine de startup qui germe.
Acte 3 : transformer l’instinct en système
Le prototype est posé, il reste encore tout à construire. Et Inès, seule aux commandes, comprend que l’instinct ne suffit pas, il faut une méthode. “Être solo founder, c’est vivre les montagnes russes sans copilote”, résume-t-elle. Les cycles de vente qui s’éternisent ? Elle en fait un processus strict : cycles test courts, critères tranchés, rendez-vous de décisions verrouillés. Elle apprend à tenir la barre seule. Chaque faux pas nourrit la stratégie. Surprise, les investisseurs n’attendent pas d'Excel, ils l’attendent elle et sa trajectoire. “Être une femme dans la tech, c’est une force, ça permet de nous démarquer. On nous voit gérer mille paramètres à la fois”, relate Inès Besbès. Et le oui finit par tomber. Le jour où des investisseurs décident de miser sur elle, Seedext transforme l’essai. De l’amphi de Tsinghua aux salles de réunion parisiennes, un fil se resserre, celui d’une jeune femme qui a cessé d’observer la tech pour la modeler. Elle a prouvé qu’elle pouvait tenir la barre seule et qu’elle avançait plus vite quand le vent se lève. Elle l’avait compris tôt : les frontières ne sont pas des limites. Seulement des points de passage.

