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Israël se spécialise en cybersécurité

Vue aérienne du campus de l’université de recherche interdisciplinaire Ben-Gourion.

La ville de Beer-Sheva, au sud du pays, met en place les conditions d’accueil d’un pôle économique, dont la vocation est de devenir la référence mondiale.

Guillaume Mollaret, envoyé spécial à Beer-Sheva (Israël)

Entre tirs de roquettes et cessez-le-feu, la ville de Beer-Sheva vit depuis cet été au rythme des alertes. Parce qu’elle est une ville stratégique, l’Etat israélien y prépare le pays entier à une autre guerre, d’ordre technologique. Début 2014, le Premier ministre Benyamin Netanyahou a affiché les nouvelles ambitions de la Start-up Nation (lire aussi « Start-up : la France puise dans le vivier israélien ») en matière de cybersécurité. « Quand on parle cybersécurité, je veux que l’on pense Israël », avait-il lancé, en janvier, depuis Beer-Sheva*.

Afin d’honorer cette ambition, l’armée va prochainement concentrer ses services dédiés à la sécurité informatique dans cette ville du sud du pays, aux portes du désert de Néguev. Forces armées spécialisées, université Ben-Gourion et parc technologique privé (CyberSpark), dont un seul bâtiment est à ce jour occupé, cohabiteront dans un espace séparé de quelques centaines de mètres par la voie ferrée débouchant sur une toute nouvelle gare, à une heure de Tel-Aviv.

La réussite de cette conquête des marchés de la cybersécurité revêt un double enjeu pour l’Etat juif, deuxième acteur mondial du secteur derrière les Etats-Unis. L’un est démographique : le désert de Néguev couvre 60 % du territoire hébreu et n’abrite que 10 % de la population. Les gouvernements successifs n’ont eu de cesse de chercher à peupler cette région à laquelle les entreprises et les travailleurs ont toujours préféré le climat balnéaire de Tel-Aviv. Le second est économique : le poids de la cybersécurité est estimé à 2,7 milliards d’euros dans le pays, soit 5 % du marché mondial.

« En l’espace de cinq ans, au moins dix-huit multinationales ont racheté des spécialistes israéliens du secteur pour un montant total de 1,7 milliard d’euros », avance Yoav Tzurya, consultant pour le fonds d’investissement local Jerusalem Venture Partners (JVP). Parmi les acquisitions les plus marquantes, la prise de contrôle par IBM, en 2013, de Trusteer, un fournisseur de logiciels antifraudes, pour près de 440 millions d’euros ! Autre fait marquant : la vente du logiciel de codage de messagerie Navajo à l’Américain Salesforce, éditeur de logiciels de gestion de la relation client (CRM).

Le choix de la Silicon Wadi

L’an dernier, Cisco a annoncé son intention de créer son propre incubateur sur la Terre promise, tandis qu’un autre géant américain, General Electric, a investi plusieurs millions de dollars, aux côtés de JVP dans le fournisseur de solutions de sécurité, ThetaRay. « Nous ne sommes pas dans le mythe, mais dans la réalité des affaires », insiste Yoav Tzurya, représentant d’un fonds qui prévoit d’investir environ 100 millions d’euros d’ici à 2018 pour le développement de start-up dans le domaine de la cybersécurité. Anticipant l’arrivée de l’armée sur place, JVP a monté son propre incubateur au rez-de-chaussée d’un bâtiment accueillant déjà les bureaux d’IBM, Oracle, Lockheed Martin, EMC, ou encore Deutsche Telekom.

Dans le secteur, l’opérateur allemand fait figure de pionnier en Israël. Présent depuis 2004 à Beer-Sheva dans le cadre d’une collaboration avec l’université Ben-Gourion, le leader européen des télécommunications vient d’inaugurer le T-Labs, un laboratoire de recherche particulièrement innovant en termes de structure mixte public/privé. C’est au cœur de la « Silicon Wadi » (en référence à la Silicon Valley) que l’entreprise a choisi d’implanter son premier centre de R & D hors d’Allemagne il y a dix ans, avec l’objectif de travailler sur la sécurisation des données mobiles et, plus récemment, sur les systèmes Android.

Auprès des consultants de Deutsche Telekom, une centaine d’universitaires et une soixantaine d’étudiants cohabitent dans une ambiance « start-up », sur un plateau ouvert doté d’une salle de sport. « Nous développons ici des technologies nouvelles, jusqu’à arriver à une preuve de concept, détaille le professeur Bracha Shapira, directrice de projet au sein du T-Labs. La plupart de nos recherches ont un lien avec la cybersécurité, mais l’ensemble de nos travaux ne sont pas réalisés pour le compte de Deutsche Telekom. Quand des entreprises sont en quête d’analyses, nous répondons à des appels d’offres. Dans mon équipe, nous avons déposé l’an dernier une douzaine de brevets », détaille-t-elle. L’universitaire restera cependant discrète sur le montant investi par le géant allemand pour le développement du T-Labs israélien. Elle ne sera guère plus diserte sur la répartition des royalties perçue pour l’exploitation des brevets développés par les chercheurs.

Secteur où la discrétion fait loi, la cybersécurité n’est-elle pas trop sérieuse pour être confiée à des étudiants ? « La scolarité universitaire est précédée par des années de service militaire obligatoire », rappelle Dominique Bourra, conseiller en cybersécurité pour la Chambre de commerce France-Israël (lire ci-contre). Barack Chizi, directeur de recherche au sein du laboratoire, complète : « Beaucoup d’étudiants au laboratoire viennent des divisions informatiques de l’armée. Demeurer discret sur leurs travaux n’est pas un problème. C’est quelque chose qu’ils ont intégré depuis longtemps et qui va de soi. »

Véritable intelligence autour des systèmes d’information

Engagement patriotique et développement économique semblent être intimement liés en Israël. Pays, qui compte, informatiquement, parmi les plus attaqués au monde au regard de sa petite taille, mais il a su développer une véritable « intelligence » autour de la question de la sécurisation des données et des systèmes d’information. « Tsahal investit énormément dans ce secteur, constate Yoav Tzurya. Quand ils sortent de l’armée, les jeunes israéliens qui ont travaillé dans la cybersécurité ont une telle maturité, que l’on ne trouve aucun capital humain de ce niveau ailleurs dans le monde, à part peut-être aux Etats-Unis », commente-t-il.

Bien au-delà des aides gouvernementales à l’emploi de cadres, promises aux sociétés emménageant à Beer-Sheva, c’est bien l’installation des services informatiques de l’armée et sa proximité avec l’université qui doit inciter le secteur privé à venir s’implanter dans le Néguev. Dans cette perspective, Liran Tancman, ingénieur en biologie, sortant des services informatiques de l’armée a développé l’entreprise Cyactive en levant 1 million d’euros auprès de JVP. Il s’est installé dans l’incubateur créé par le fonds d’investissement. Partant du constat que « la plupart des pirates utilisent la même souche pour développer leurs virus », cette société développe des protections à même de détecter une évolution possible des malwares. « Nous travaillons sur des algorithmes d’intelligence artificielle inspirés de la santé, en faisant des prédictions de l’évolution de ce virus », explique le directeur général.

« Quand on parle de cybersécurité, je veux que l’on pense Israël », avait lancé, en janvier, depuis Beer-Sheva, le Premier ministre, Benyamin Netanyahou.

L’armée israélienne se révèle donc une pépinière de talents. Au lieu de passer par des années de théorie universitaire avant de se frotter à la réalité de l’entreprise, les jeunes israéliens, par leur passage au sein de Tsahal, sont directement plongés dans une réalité de terrain. On prête d’ailleurs à l’une de ses unités la paternité du virus Stuxnet, ayant infecté des systèmes d’information industriels (notamment nucléaires) en Iran. « Des indices découverts dans les algorithmes du programme Stuxnet, ayant infecté, entre autres, les systèmes informatiques iraniens, feraient référence à l’héroïne biblique Esther », relève Le Figaro, dans un article, daté de 2012, consacré à l’unité 8200, dont les anciens membres sont nombreux à travailler dans le secteur IT du pays.

Véritable réseau, cette communauté d’anciens joue à plein régime quand il s’agit de lever de l’argent frais ou de recruter. Pour Yoav Tzurya qui, avant d’intégrer le fonds JVP, a passé six ans dans l’armée de l’air en officiant à la gestion de la sécurité, les choses sont nettes : « Ce que vous avez fait à l’armée, c’est une ligne essentielle de votre CV que tout recruteur qui se respecte ne saurait ignorer. »

* Du 9 au 12 novembre, à Tel-Aviv, a eu lieu le salon international Homeland Security 2014.

Trois questions à Dominique Bourra :

« L’armée constitue un espace collaboratif sans précédent »

Consultant et organisateur d’un salon dédié à la cybersécurité pour la Chambre de commerce franco-israélienne, Dominique Bourra décrypte pour Alliancy, le mag, les ressorts de l’économie de la cybersécurité en Israël.

Propos recueillis par Guillaume Mollaret

D’où vient l’idée pour Israël de devenir leader mondial dans le domaine de la cybersécurité ?

Le Premier Ministre Benyamin Netanyahou a dit qu’Israël avait les capacités de production d’une nation d’un milliard d’habitant en matière de cybersécurité. C’est un propos très provocant, mais il cadre une ambition liée à des impératifs de défense, car c’est l’un des pays les plus cyberattaqués au monde. Il doit donc être en mesure de se défendre, d’attaquer et de contre-attaquer.

Quel est le rôle de l’Armée dans la structuration de cette économie ?

Absolument capital. L’Armée est le centre de gravité de la cybersécurité. Ce qui définit la culture technologique israélienne, c’est le mash-up, c’est-à-dire un cumul et une agrégation des compétences à un moment donné. Dans le domaine qui nous intéresse, on parle de l’armée comme d’un espace collaboratif sans équivalent en Occident. Durant la durée de leur service militaire [trois ans pour un homme et vingt-deux mois pour une femme, ndlr], de jeunes experts signent un contrat avec leur pays, qui les forme. La valeur patriotique est telle, qu’il n’y a pas de concurrence. Ensuite, les innovations mises au point par un individu dans le cadre de son service militaire sont nettes de droit. C’est une des clés. Quand il finit son service militaire, l’innovateur peut donc récupérer cette technologie afin de développer son propre business grâce à elle. Il a déjà constitué autour de lui une équipe qui a travaillé ensemble, sur une technologie qui a servi. Il lui reste alors à lever quelques millions de dollars pour développer cette idée.

Est-ce plus, ou moins, difficile en Israël qu’en France ?

C’est plus facile ! Un certain nombre de fonds de capital-risque sont des fonds experts, dont les consultants sont issus de Tsahal. Ces fonds ne vont pas seulement verser de l’argent. Leurs consultants s’investissent au conseil d’administration, valident les investissements et aident l’entreprise dans ses choix stratégiques.

Installé depuis dix ans à Beer-Sheva, Deutsche Telekom semble faire figure de pionnier…

Son rôle est extrêmement important. Là aussi, c’est un partenariat atypique en forme de pentagone : gouvernement, recherche universitaire, industrie, capital-risque et armée. Il peut s’expliquer par le fait que l’Allemagne a beaucoup moins de prévenances que d’autres pays tels que la France ou les Etats-Unis à travailler sur des technologies duales pouvant avoir une vocation civile ou militaire [l’Allemagne n’a que des fonctions défensives, ndlr]. L’implication de Deutsche Telekom a également été rendue possible par le fait que les entreprises sont les bienvenues dans le financement de programmes. Cette approche anglo-saxonne lui a permis de jouer les locomotives. Elle en récolte aujourd’hui les fruits, ce sont les meilleurs qui travaillent avec Deutsche Telekom.

Des partenariats avec des entreprises françaises sont-ils envisageables ?

Ils sont possibles. Il y a des technologies à valoriser en Israël, car les compétences des uns et des autres sont très complémentaires. La France a notamment beaucoup à faire valoir en matière de recherche fondamentale, notamment sur des secteurs de niche. L’autre clé pour faire du business là-bas, c’est d’aimer Israël. Sinon, cela ne peut pas fonctionner. Il faut une authentique empathie. D’autre part, les valeurs patriotiques sont telles, qu’il est très mal vu de critiquer la politique du pays, même quand votre interlocuteur s’y amuse. Beaucoup d’affaires ne se font pas à cause d’une simple réflexion mal placée.

 

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