Politique publique

La Suite Numérique : l’État peut-il devenir éditeur de logiciels ? 

Face à la dépendance aux suites US, la DINUM lance une alternative open source. Un choix stratégique qui relance le débat sur le rôle industriel de l’État et la concurrence.

Publié le 3 mars

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La Suite, parfois appelée « La Suite numérique », est une suite collaborative bureautique open source développée par l’État français, portée par la Direction interministérielle du numérique (DINUM). Initiée dans une démarche de communs numériques et de coopération européenne, elle vise à offrir aux agents publics une alternative souveraine aux suites commerciales dominantes, en fournissant un ensemble d’outils pour la collaboration, la production documentaire et la communication interne.  

La Suite comprend des applications couvrant les usages essentiels du travail collaboratif : messagerie instantanée basée sur le protocole Matrix (Tchap), un éditeur de texte collaboratif (Docs), un tableur collaboratif (Grist), un service de visioconférence (Visio), un service de transfert de fichiers et un espace de stockage partagé. Ces composants s’appuient sur des technologies open source et sont accessibles via une authentification sécurisée. Ils sont hébergés soit dans des clouds qualifiés SecNumCloud, soit sur des infrastructures souveraines gérées par l’État.  

400 000 utilisateurs actifs pour la Suite et 100 000 pour le projet allemand OpenDesk 

« Nos prédécesseurs avaient acheté deux suites bureautiques, une propriétaire et une open source. Elles ont atteint une centaine de milliers d’utilisateurs actifs, mais sans que nous puissions leur attribuer la qualité de substitut possible à Microsoft. L’état du marché français à l’époque ne permettait pas de nous débarrasser de cette dépendance. C’est la raison pour laquelle nous nous sommes dit qu’il fallait faire quelque chose de supplémentaire », explique Pierre Pezziardi, Conseiller auprès de la directrice (DINUM) et Directeur par interim de l’EDIC Digital Commons, lors d’une table ronde organisée sur le salon Open Source Experience fin 2025 à Paris. 

« Nous avons trouvé dans l’Allemagne un partenaire qui avait la même idée, celle de ‘booster’ ce projet avec des communs numériques, c’est-à-dire des composants open source, et une communauté de contributeurs. Nous avons pris des briques open source existantes, et sur les segments les plus faibles, notamment les tableurs, les traitements de texte et la visioconférence, nous sommes allés chercher d’autres communs numériques que nous avons assemblés. Aujourd’hui, nous en sommes à 400 000 utilisateurs actifs pour la Suite et 100 000 pour le projet allemand OpenDesk », complète-t-il. 

Le risque de créer une substitution par l’État subventionnée par nos impôts 

Lors de cette même table ronde, Michel Paulin, Président du Comité Stratégique de Filière « Solutions et Logiciels Numériques de Confiance », adopte une position critique à l’égard de la Suite. Sans remettre en cause l’objectif d’autonomie stratégique, il conteste la pertinence d’un État qui se positionnerait comme éditeur de logiciels. « Chacun à sa place ! », lance-t-il. « Nous avons des éditeurs de logiciels, faisons-leur confiance et ne commençons pas à créer une substitution par l’État subventionnée par nos impôts. Tout le monde ne s’improvise pas éditeur de logiciel du jour au lendemain, même avec des communs numériques ». 

Michel Paulin plaide plutôt pour un État à la fois stratège et acheteur exemplaire, capable d’orienter la commande publique vers des solutions européennes existantes. « Le rôle de l’État est d’établir des doctrines, d’appliquer les règles et de mieux commander aux éditeurs français », note-t-il. « J’ai toujours maintenu qu’il n’y avait pas besoin d’un changement radical du cadre législatif pour avoir un plan d’action ambitieux et réaliste sur le sujet de la commande publique, en matière d’innovation et de numérique. Au contraire, il y a déjà beaucoup trop de réglementations et de certifications dans tous les sens. Appliquons ce que nous avons déjà à notre disposition. Et ayons un peu le courage et la discipline de tenir les doctrines très claires qui ont déjà été définie par l’État, comme la doctrine Cloud au Centre, plutôt que de laisser des exceptions naître partout ». 

Ne pas générer d’ambiguïté stratégique vis-à-vis des acteurs privés 

Même levée de bouclier pour François-Luc Doyez, Délégué général de la FnTC, qui exprime une réserve nette à l’égard de la Suite et, plus largement, de l’idée d’un État éditeur de logiciels. Selon lui, le développement par l’État d’outils collaboratifs ou de visioconférence crée une ambiguïté stratégique vis-à-vis des acteurs privés que les pouvoirs publics affirment pourtant vouloir soutenir. « La priorité devrait porter sur la structuration d’un marché par la commande publique, afin de consolider l’écosystème existant et d’accroître sa solidité industrielle. L’enjeu n’est donc pas de contester la finalité souveraine, mais de clarifier la répartition des rôles pour garantir une cohérence d’ensemble », commente-t-il. 

Pour Olivier Vallet, P-DG de Docaposte, la transformation numérique et la souveraineté ne peuvent être atteintes sans un partenariat structuré entre acteurs publics et privés. Selon lui, l’État ne doit pas systématiquement développer ses propres solutions lorsqu’une offre industrielle existe déjà sur le marché. « La priorité devrait consister à analyser les solutions disponibles avant de lancer des développements internes, afin d’éviter une concurrence frontale avec des entreprises françaises qui investissent pour structurer des alternatives crédibles. Le risque tient à des projets publics qui peinent ensuite à passer à l’échelle ou à assurer un support pérenne », analyse-t-il. 

Impulser une dynamique, mais ne pas rester durablement éditeur 

Gaël Menu, Directeur Général de SCC, adopte une position nuancée. L’initiative de développer des solutions souveraines lui semble pertinente, car elle a permis d’impulser une dynamique et de créer un socle commun pour les administrations. En revanche, il estime que le rôle de l’État ne consiste pas à rester durablement éditeur. « La phase d’amorçage peut être légitime pour structurer l’écosystème, mais la maintenance et l’évolution de ces solutions devraient être confiées à des industriels. Le maintien en condition opérationnelle et l’innovation continue représentent en effet des coûts et des contraintes que l’État n’est pas nécessairement le mieux placé pour absorber. Nous plaidons pour un modèle dans lequel l’État initie et oriente, puis transfère progressivement la responsabilité à des acteurs industriels français capables d’assurer la pérennité et l’innovation », analyse-t-il. 

Enfin, pour Christophe Lesur, CEO de Cloud Temple, l’État est légitime lorsqu’il développe des outils pour assurer ses missions régaliennes et garantir son autonomie opérationnelle. « L’utilisation de solutions souveraines peut se justifier par le risque de dépendance à des acteurs soumis à des lois extraterritoriales. En revanche, la question se pose lorsqu’il s’agit de proposer ces solutions au-delà du périmètre de l’État. Le développement logiciel, la maintenance en conditions opérationnelles et les engagements de service constituent des métiers spécifiques, coûteux et complexes », souligne-t-il. « L’État gagnerait à mettre à disposition en open source les technologies financées par l’impôt afin que l’écosystème d’éditeurs puisse s’en emparer et les industrialiser. Cette approche permettrait de concilier mission régalienne et soutien au tissu industriel », conclut-il.