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L’Afrique réduit sa fracture numérique

[REDIFFUSION]

Le continent rattrape son retard en se raccordant à l’Internet mondial. L’implantation massive des géants de l’IT et l’explosion de la téléphonie mobile révèlent un grand potentiel technologique.

Cette année, le développement du Web en Afrique franchit une étape importante. Une grande partie du continent est désormais connectée à l’Internet haut débit mondial. Après la mise en service, en mai 2012, du câble sous-marin WACS (West Africa Cable system) qui relie par fibre optique l’Afrique du Sud au Royaume-Uni en longeant la côte occidentale du continent, c’est désormais au tour d’un autre câble sous-marin, Africa Coast To Europe (ACE), de raccorder depuis peu l’Afrique à la France.

ACE, qui déroule près de 12 000 kilomètres de fibre optique, permet de connecter treize pays de la côte ouest africaine au réseau international. Son prolongement de cinq mille kilomètres connectera six pays supplémentaires (Bénin, Cameroun, RD Congo, Angola, Namibie et Afrique du sud). « Le contour de l’Afrique par fibre optique est quasiment bouclé. Il faut maintenant déployer les réseaux haut débit dans les pays intérieurs pour connecter l’ensemble du continent », souligne Laurent Benzoni, associé à Tera Consultants, cabinet conseil en infrastructures de réseaux.

Consciente du problème, l’Union Africaine a lancé le programme Axis, qui vise à équiper trente-trois pays de points d’échanges Internet. Mis en place par l’Internet Society (Isoc), une dizaine de pays sont déjà pourvus d’un ou plusieurs points d’échange. « L’objectif d’Axis est de fournir à chaque pays concerné un point d’échange pour que le trafic Web reste national, puis de trouver des zones carrefour pour installer des points d’échange afin d’interconnecter les pays », précise Franck Simon, directeur général de France-IX, société mandatée par l’Isoc pour sensibiliser et former les fournisseurs d’accès et opérateurs de télécommunications à l’installation de points d’échange dans une quinzaine de pays francophones.

Ce programme est primordial en raison du coût exorbitant, en Afrique, de la connectivité au réseau international. Les opérateurs du Net achètent du coup un minimum de capacité, entraînant une mauvaise qualité d’accès au réseau et de téléchargement. « L’alternative est de constituer des réseaux haut débit sans fil à l’intérieur du continent », glisse Laurent Benzoni. Malin, Google serait en train de mener un projet de la sorte visant à rendre accessible Internet à plus d’un milliard de personnes dans les pays émergents. Le géant américain prévoirait de développer des réseaux sans fil en Afrique subsaharienne, à l’aide de ballons dirigeables à haute altitude, dans les zones rurales et faiblement connectées.

 

Le sans-fil favorisé

En attendant, ce manque d’infrastructures de réseau n’entrave pas l’explosion de la téléphonie mobile en Afrique qui fonctionne sur des couvertures 2G et peu à peu 3G déjà déployés dans certains pays (Sénégal, Tunisie, Maroc, Afrique du Sud, Kenya, etc.). « Le mobile représente 90 % du chiffre d’affaires des opérateurs et 95 % des abonnés », selon Laurent Benzoni. « Ce secteur est le premier employeur du continent en création d’emplois directs et indirects », ajoute Jean-Michel Huet, directeur associé chez Bearing Point, conseil en technologies.

Si l’Internet mobile est encore balbutiant, le paiement par mobile connaît un essor considérable ! Favorisé par le faible taux de bancarisation de nombreux pays africains, ce service remporte un énorme succès commercial. Lancée en 2007 par l’opérateur Safaricom, l’offre M-Pesa, service de paiement mobile, a fait aujourd’hui 14 millions d’adeptes au Kenya. Dans la foulée, tous les grands opérateurs multipays s’y sont mis. Fort de son succès dans son pays d’origine, le Sud-Africain MTM a étendu son service de paiement mobile en Afrique australe et de l’Ouest. Et le français Orange enregistre 7 millions de clients dans treize pays sur son offre Orange Money, avec l’objectif d’atteindre 30 millions à l’horizon 2015 dans les dix-huit pays africains où il est implanté.

« On lance cette année notre service en Egypte, où nous comptons treize millions de clients, et en RD Congo », indique Frédéric Bléhaut, directeur Orange Money, chez Orange Amea (Afrique, Middle-East, Asie). Ce service est utilisé pour trois opérations principales : le transfert d’argent, le règlement de factures et l’achat de crédit téléphonique. Les pratiques de virement se font entre comptes mobiles d’un même opérateur, même si des partenariats avec des banques dans chaque pays garantissent la liquidité de la transaction.

Les entreprises ne sont pas en reste face à un tel engouement technologique. Les géants des hautes technologies se ruent sur le continent et multiplient les annonces d’investissement. Intel s’apprête à lancer son smartphone Yolo au Kenya, avec l’opérateur local Safaricom. Dans la foulée, Microsoft lance un mobile avec le chinois Huawei destiné à l’Angola, l’Égypte, la Côte d’Ivoire et le Nigeria. Alors qu’IBM ouvre un centre de recherche sur le mobile au Ghana, quand le français Gemalto a été choisi pour sécuriser les listes électorales au Bénin et au Gabon et pour fournir des cartes d’identité électroniques à l’Afrique du Sud. Enfin, Cisco multiplie les centres de formation Afralti sur place, en partenariat avec le français CFAO Technologies dans les pays francophones.

« Les grands groupes informatiques s’implantent pour fournir leurs solutions aux multinationales occidentales et aux grandes entreprises panafricaines. Les équipementiers, comme Huawei, ont tout intérêt à suivre pour des raisons de bas coûts et de proximité des projets », analyse Jean-Michel Huet. Ces multinationales profitent aussi des financements des grands bailleurs de fonds (Banque mondiale, Banque africaine de développement) pour développer des technopoles.

 

La ruée des géants

Si celles-ci se multiplient au Maghreb, notamment au Maroc et en Tunisie, et en Afrique australe, elles ont plus de mal à démarrer en Afrique francophone subsaharienne. « Les projets traînent dans cette région en raison d’un manque de raccordement jusqu’à présent à l’Internet. Mais grâce aux câbles sous-marins, désormais en fonctionnement, ils verront le jour en 2016- 2017 », nuance Jean-Michel Huet. En revanche, les accélérateurs et incubateurs de start-up, ou les centres technologiques, notamment dans le numérique, fleurissent déjà dans de nombreux pays. Près d’une centaine existerait sur le continent, pour ne citer que Iceaddis en Ethiopie, The Innovation Hub ou JoziHub en Afrique du Sud, Co-Création Hub au Nigeria et i-Hub au Kenya…* Ils se développent dans la logique d’une aide à la constitution d’un écosystème numérique qui doit regrouper tous les acteurs du secteur. Ils attirent les financements publics et privés pour créer des emplois locaux et soutenir l’innovation.

En témoigne le CTIC de Dakar. Lancé en 2011 et financé par l’Etat sénégalais et la Banque mondiale, cet incubateur d’une trentaine de start-up nationales spécialisées dans les TIC, se veut « un modèle pilote d’équilibre économique et d’excellence technologique pour être dupliqué dans tous les pays de la sous-région subsaharienne », selon son directeur Omar Cissé. Soutenu par le technocentre d’Orange à Abidjan, qui sélectionne et coordonne les projets d’incubateurs dans les pays concernés, le modèle CTIC se déploie en ce moment au Niger et devrait l’être bientôt au Mali.

 

* Lire aussi :
AfriLabs : ce réseau milite pour l’expansion et le développement du secteur technologique en Afrique depuis 2010 (https://www.afrilabs.com/)
Les posts du développeur et blogueur Pierre-Yves Koty, sur le webzine Analyze Thiz. 

 

Photo: Michael Hanson/Corbis

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