Chez SNCF Connect & Tech, le développeur devient “chef d’orchestre” des agents
Face à l’essor de l’IA générative et agentique, SNCF Connect & Tech transforme ses méthodes de delivery. Emmanuel Cordente, CTO de SNCF Connect & Tech, détaille les gains, les limites et les nouveaux équilibres à trouver.
Publié et mis à jour le 16 avr. Lecture 8 min.
Quel est l’impact de l’accélération de l’IA, générative et agentique, sur les équipes de SNCF Connect & Tech ?
C’est un sujet sur lequel on travaille depuis plusieurs années. Nous avons commencé par étudier l’impact de l’IA générative sur les métiers du delivery dans leur ensemble. Il n’est pas seulement question des métiers du développement, mais aussi de tous les métiers autour du développeur. Début 2024, nous avons décidé de généraliser les « assistants de développement », car nous avons constaté une maturité suffisante des outils pour en tirer des effets à grande échelle. Les usages ont commencé à évoluer nettement sous cette influence. Au départ, nous utilisions des outils d’auto-complétion pour gagner un peu de temps : il s’agissait d’écrire du code un peu plus vite. Mais les agents sont arrivés rapidement ensuite, et c’est la posture du développeur qui a dû changer. Dans ce contexte, il n’est plus totalement celui qui écrit directement le code : il bascule dans une logique de discussion avec l’agent. et doit donc avant tout le guider =. En 2025, ce concept de « vibe coding » s’est généralisé.
Quels sont les enseignements de cette expérimentation ?
Nous avons observé que malgré le temps gagné, l’activité reste centrée sur une conversation par nature itérative… On peut donc rapidement se retrouver dans des situations improductives : dès qu’il y a un manque de précision, le développeur est obligé de demander des corrections, des évolutions… Cela plonge dans des problématiques où le LLM commence à oublier certains éléments et à perdre la vision globale. C’est dans la nature de ces outils. Résultat : on peut perdre rapidement en qualité et, paradoxalement, du temps pour obtenir le résultat final. L’humain est donc indispensable pour faire preuve d’esprit critique, questionner et challenger les productions obtenues.
Vos équipes avaient bien conscience de ce défi ?
Nous l’avons vu assez vite, oui. Il a été rapidement nécessaire de mieux travailler sur l’expression des besoins et de remettre la documentation au cœur des projets. Plutôt que de décrire petit à petit dans une conversation, il est nécessaire de fournir une description de référence globale, pour servir de point de départ à l’agent, et ainsi limiter les aléas. La littérature et les savoir-faire sur le sujet ont beaucoup évolué en quelques mois. Nous avons donc pu intégrer rapidement cette méthodologie dite « spec driven development » dans notre fonctionnement. En octobre dernier, nous avons pu lancer un premier projet de développement de composant à part entière avec cette méthode.
Vous insistez sur le fait que ce n’est pas seulement le développeur qui est concerné par la transformation en cours ?
Je pense qu’il est très important d’aller chercher de la valeur en amont du métier de développeur, notamment sur les métiers du produit, les product owners et les product managers. La transformation connue par les développeurs se transpose assez bien. Les agents sont capables d’aider un PO à mûrir sa vision produit, à formaliser des exigences, une spécification fonctionnelle, à créer de la documentation… C’est ce qui permet ensuite de gagner beaucoup lors de la phase de développement. Je pense qu’on ne parle pas assez de cette approche globale. Les retours d’expérience sur le « spec driven development » se concentrent souvent sur les développeurs. C’est pourquoi nous avons réalisé notre propre REX sur cette partie produit.
Le moteur de notre organisation et de l’entreprise, c’est l’innovation. Chez SNCF Connect & Tech, notre raison d’être est d’ailleurs d’innover pour rendre les mobilités durables accessibles à tous/ On veut donc avoir une approche résolument basée sur l’expérimentation. C’est pourquoi on ne veut pas se contenter de surfer sur l’effet de mode : on teste beaucoup le niveau de valeur réellement apportée par l’IA générative. Il est évident qu’il faut la mettre au bon endroit et mesurer la valeur concrète générée pour savoir jusqu’où aller. Nous allons réinjecter ces apprentissages de 2025 dans nos autres cycles d’expérimentation.
Quels sont les principaux enseignements pour vous ?
Déjà, il faut que l’organisation ait une bonne capacité à apprendre, car ces technologies évoluent toutes les semaines. Au-delà, je vois plusieurs leçons importantes. D’abord, que la valeur viendra souvent d’une intervention très en amont dans la chaîne de valeur, jusqu’au niveau de l’idéation..
Ensuite, il faut savoir remettre en question des pratiques anciennes. On constate qu’il y a eu une sédimentation dans les pratiques de delivery. Même sans parler de l’IA, les pratiques ont beaucoup évolué ces dernières années. Or, ces nouvelles pratiques, qui se sont installées, ont été créées pour traiter des problèmes qui existaient dans un monde de développement humain. Aujourd’hui, certaines peuvent être contre-productives quand le code est généré en partie ou directement par l’IA. Elles amènent aussi une forme de complexité qu’il faut savoir remettre en question. Nous nous sommes notamment interrogés sur le TDD (développement piloté par les tests, NDLR) : est-ce que cette pratique reste pertinente ? faut il la faire évoluer ? Elle est apprise dans les écoles… mais si on réfléchit à l’ère de l’agentique, pour faire quoi exactement ? On doit ouvrir de nouveaux chemins. Désapprendre ce que l’on a appris, y compris parfois à l’école pour ceux qui en sont sortis il n’y a pas si longtemps, c’est le plus difficile.
Quelle est la plus grande difficulté pour vos équipes vis-à-vis de l’IA ?
Un point de vigilance majeure concerne la gestion du contexte. Ce qui est envoyé à l’IA en amont, c’est vraiment le nerf de la guerre. Il faut éviter les redondances, et tout ce qui n’est pas strictement nécessaire, afin de ne pas diluer les résultats qu’elle fournit. Dès lors, pour les équipes la question qui se pose est : comment bien faire le tri de ce qui est utile ? Il faut développer l’esprit critique. De manière générale, c’est toujours une recommandation avec l’IA générative. C’est d’ailleurs l’un des moteurs majeurs pour SNCF Connect & Tech : se poser en permanence la question de ce qui a vraiment de la valeur, rester ouvert, ne pas craindre d’essayer…
Comment ces changements ont-ils été accueillis en interne ?
C’est un changement global pour toutes les entreprises. Il peut surprendre ou même faire peur au début, mais ce que l’on voit avec nos propres équipes, c’est qu’elles basculent rapidement vers les nouvelles capacités et l’usage de ces outils. Elles voient bien qu’avec un peu de vigilance et de méthode, elles peuvent augmenter la qualité et performance de leur travail. Cela leur ouvre aussi un nouveau terrain de jeu, et pour des passionnés de la tech, c’est enthousiasmant. Tout l’enjeu est de garder la tête froide et de rester en maîtrise de ce qui est produit : l’activité de conception, d’architecture, de raisonnement global est le sujet clé.
À quel point votre engagement sur les sujets IA contribue-t-il à l’attractivité de l’entreprise ?
Il est certain que pour intéresser des développeurs, il faut leur montrer ce que l’on fait, que nous avons des approches aussi innovantes que nos technologies. Nous avons fait des choix structurants autour du cloud et de l’IA… pour montrer qu’on est à la manœuvre de façon volontariste. L’impact se voit sur nos trois bassins d’emploi, nantais, lillois et parisien. Nous essayons de partager au maximum ces expériences pour attirer. L’image et l’aura de notre entreprise dans le milieu de la tech français sont importantes, on veut capitaliser dessus.
L’adoption de l’IA va-t-elle changer la nature de vos recrutements ?
Nous n’avons pas encore suffisamment de recul pour avoir des certitudes. Je ne suis pas intrinsèquement pessimiste sur l’emploi dans la tech, même si j’entends qu’il y a une inquiétude et que le questionnement est légitime. Si L’IA générative constitue une évolution technologique majeure, elle ne dispense ni de l’apprentissage des fondamentaux ni de la construction d’une expertise métier. Par ailleurs, je trouve que pour une entreprise, il y a toujours beaucoup de valeur à faire entrer des profils qui ont un « mindset vierge » en termes d’expériences, car ils auront souvent moins à désapprendre que d’autres.
Quel regard porte-t-il sur les défis en matière de dépendances technologiques vis à vis des fournisseurs IT à l’ère de l’IA ? Et sur l'évolution des discours chez les décideurs politiques et économiques vis à vis de la "souveraineté numérique" ? Cela a-t-il un impact au quotidien pour un CTO ?
La souveraineté est un enjeu que nous prenons très au sérieux. Dans un environnement technologique très concurrentiel, notre responsabilité est de trouver le bon équilibre : ne pas nous couper des technologies les plus performantes pour proposer, à grande échelle, des solutions numériques robustes, fiables et sécurisées, tout en restant extrêmement vigilants sur la protection des données, la conformité française et européenne et la maîtrise de nos architectures. C’est pourquoi nous inscrivons l’ensemble de nos pratiques dans le cadre fixé par la CNIL et les autorités européennes.
Dans le même temps, en tant qu’entreprise tech, nous restons attentifs aux évolutions du marché et aux solutions qui émergent, afin d’évaluer en continu les alternatives possibles.

