Laura Hassan : Démonter pour comprendre, histoire d’une vocation
Écartée de la tech, détour par la santé et l'enseignement. Laura Hassan construit sa trajectoire hors des chemins tracés avant de diriger Epitech et repenser la formation.
Publié et mis à jour le 26 mars Lecture 12 min.
Odeur de métal chauffé. Bois fraichement coupé. Une machine bourdonne au fond de la pièce. La lumière blanche des néons accroche les copeaux de sciure répandus dans l’atelier. Sur les établis s’entassent planches en bois, circuits imprimés et tournevis. C’est mercredi, le jour des enfants. Dehors, tous se précipitent au parc, prêts à escalader la structure en bois, mais pas Laura Hassan. La petite fille se faufile dans ce laboratoire d’un collège parisien. Une pièce ordinaire pour les collégiens. Un monde à part pour elle. Celui de son grand-père, professeur de technologie. “Le mercredi, il me gardait et m’emmenait dans les labos du collège”, raconte la directrice générale d’Epitech. Ici, rien n’est figé. Les machines s’ouvrent. Les objets se démontent. Les idées circulent. Laura observe, manipule et pose mille questions. De simple après-midi de jeu, le jour des enfants se transforme en fabuleuses expérimentations. L’éveil de ce souvenir ravive encore cette étincelle dans les yeux de la directrice. Ensemble, ils bricolent des skate board maison. Artisanaux, certes, mais électriques tout de même. Et pas pour faire des figures. Pour comprendre. Pourquoi la planche ne plie pas ? Pourquoi ça roule ? Pourquoi ça casse ? L’apprentissage se fait par l’essai, l’erreur et la curiosité. Une pédagogie instinctive, presque ludique mais empirique. “Mon grand-père m’a toujours mis dans un esprit maker”, explique Laura Hassan. Les ordinateurs posés sur les établis se présentent comme un nouveau terrain à explorer. On enlève les vis, on soulève le capot, on observe. Mise à nue, la machine cesse d’être intimidante. Elle devient compréhensible. “Il me disait : démonte les ordinateurs, remonte-les", se souvient-elle, le sourire aux lèvres. Une discipline proche de l’art martial sublimé par le jeu de la découverte. Et si, à cet âge-là, la technologie n’est pas encore synonyme de carrière, c’est d’abord une manière d’apprivoiser le monde.
Le monde dans une poignée de disquettes
Mais l'esprit maker du mercredi après-midi ne s’arrête pas à la porte du laboratoire. Ce que Laura Hassan apprend dans l’atelier de son grand-père - ouvrir, tester, comprendre - la suit jusque dans sa chambre. Dans la famille, pourtant, rien ne prédestine à l’informatique. Son père est coiffeur. Sa mère institutrice. L’ordinateur posé sur le bureau de l’enfant ressemble presque à une anomalie domestique dans la France de la fin des années 80. “J’étais peut-être la seule enfant de deux ans à avoir un ordinateur”, se rappelle la directrice générale d’Epitech. L’objet fascine mais résiste. L’écran noir affiche des lignes de commande semblables à une langue étrangère. Jusqu’au jour où un cousin, adolescent, arrive avec un petit trésor : une pile de disquettes copiées. Pour elle, une révélation. Jeux vidéo, programmes, nouvelles manipulations. Il lui montre comment écrire quelques instructions pour lancer un jeu. “Si tu tapes RUN, le jeu se lance”, lui a expliqué son cousin. L’écran s’anime. Enfin. Les fichiers apparaissent, les programmes se lancent. La machine cesse d’être un mystère. Elle devient un territoire. “J’avais l’impression qu’on me donnait le monde”, revit Laura. Derrière les caractères monochromes, elle découvre une idée simple mais vertigineuse : les machines obéissent à ceux qui savent les comprendre. Une intuition fondatrice. À ce moment-là, pourtant, rien ne laisse encore présager que cette fascination deviendra un métier. Chez elle, l’informatique ressemble davantage à une activité parmi d’autres, au même titre que le piano ou le sport. Une passion tolérée par ses parents.
Créteil Soleil
Découvertes, expérimentation, fascination... La jeune fille déploie petit à petit une vocation. La fin du lycée approche et, avec elle, le choix de l’orientation post-bac. Après un parcours en section scientifique, Laura se dirige naturellement vers la filière informatique. En terminale, elle passe seule les tests d’entrée d’Epitech. Admise, la trajectoire s’aligne. Mais, à la maison, la réponse tombe net. Les parents se renseignent, découvrent l’environnement, le manque de filles, l’inconnu du secteur. L’inquiétude prend toute la place. “Tu es une fille et tu seras la deuxième de l’école”, lui dit-on. Puis viennent les projections, plus intimes, plus fermées : “tu es trop féminine, tu es trop sociable, tu aimes trop parler”. L’informatique ne va pas disparaître de sa vie, mais rester à une place de loisir. Et non d’avenir. Quelques semaines plus tard, tout bascule dans l’urgence. Pas de vœux formulés sur parcoursup, pas d’inscription officielle. Reste une dernière possibilité. Direction la faculté de médecine de Créteil, le dernier jour des inscriptions. “Ma mère m’a littéralement traînée en me tirant par la main”, raconte Laura Hassan. Elle signe, le choix ne lui appartient plus. Les journées s’organisent aussitôt autour d’un nouveau rituel : le bus du matin, le même trajet en direction de l’université. La destination, elle, se dérobe. Quelques arrêts avant l’université se dresse un bâtiment, le centre commercial Créteil Soleil. Immense bloc de béton, escalators, vitrines éclairées dès le milieu de matinée. Et, au dernier étage, les salles de cinéma. Elle descend là. S’installe dans les salles obscures pendant que les amphithéâtres se remplissent ailleurs. Film après film. Une manière silencieuse de résister sans rompre. “Mes parents me voyaient monter dans le bus tous les matins”, a-t-elle précisé. Puis les résultats du premier semestre tombent. Et la surprise est totale. Malgré son absence studieuse, elle est classée. “Mon malheur, c’est que j’ai fini classée au premier semestre”, a déclaré la directrice générale d’Epitech. L’absurde s’impose. Continuer reviendrait à accepter. Alors elle coupe net et ne se présente pas aux épreuves suivantes. Échouer, ici, devient un choix. Peut-être le premier qui lui appartient pleinement depuis des mois.
Laura Hassan, interviewée au Parc des Princes à Paris
L’optométrie, coûte que coûte
Sortir de médecine ne règle rien. Il faut choisir, de nouveau, et, cette fois, sans compromis ni compromission. Laura Hassan s’oriente vers l’optométrie. Une discipline technique, précise, exigeante, mais sans véritable place en France. La formation existe, le métier, lui, reste flou. Ce décalage attire presque autant qu’il inquiète. Elle avance quand même. “Je me retrouve avec un diplôme reconnu, mais un métier qui n’existe pas”, explique-t-elle. La réaction ne tarde pas. Le jour de la rentrée en BTS, tout s’arrête. Plus de carte. Plus de téléphone. Plus d’argent. “Quand j’ai choisi l’optométrie, mon père m’a coupé les vivres”, a-t-elle déclaré. Il faut trouver les moyens de payer l’école, de vivre, de tenir. Elle mobilise ses économies, enchaîne les stratégies, vise l’alternance pour ne pas décrocher. Une seule règle s’impose désormais. Passer major. Les meilleures places ouvrent les seules portes accessibles. Elle s’y accroche. Dans ce contexte, l’optométrie dépasse le cadre d’une spécialisation. Elle devient un territoire à reconquérir. Mesurer un œil, corriger des déformations, concevoir des solutions, les cas non pris en charge par les parcours classiques. Elle s’investit jusqu’à défendre la discipline, participer aux débats, former à son tour. Le paradoxe reste entier. “Je me suis battue pour la reconnaissance de l’optométrie”, affirme Laura Hassan. Une voie sans reconnaissance claire, mais une maîtrise retrouvée. Dans ce choix incertain, Laura Hassan retrouve un point d’ancrage. Décider pour elle-même.
La prof qui code
Sans reconnaissance officielle du métier d’optométriste, Laura Hassan décide d’enseigner la discipline. Elle transmet son savoir, mais, très vite, quelque chose résiste. Les schémas tracés au tableau s’accumulent, les traits se superposent, les étudiants décrochent dès qu’un détail leur échappe. Elle le voit. Une minute d’inattention, et tout se brouille. Alors elle change les règles. Elle recommence à coder. Non pas pour elle, mais pour eux. “J’avais codé des applications pour mes étudiants”, explique-t-elle. Des outils simples, conçus pour reconstruire un raisonnement étape par étape, faire apparaître un schéma progressivement. Dans ses cours, les feuilles deviennent interactives. Elle enregistre aussi ses corrections, filme ses démonstrations, publie le tout sur une chaîne YouTube. “Je me filmais en train de corriger”, dit-elle. Les étudiants peuvent revoir, revenir, ralentir. Elle pousse plus loin encore. Les QR codes envahissent ses polycopiés. Puis la réalité augmentée remplace tout. Un téléphone au-dessus d’une feuille, et la correction apparaît. L’explication surgit directement sur le support. Mais l’innovation ne circule pas toujours aussi vite que les idées. Dans l’établissement, l’initiative dérange plus qu’elle ne séduit. On l’observe, parfois avec distance. “Si vous avez du temps pour faire ça, c’est que vous l’avez pris sur autre chose”, lui lance-t-on. Elle persiste. Parce que, pour elle, la question ne se pose pas autrement. Comment améliorer ce qui ne fonctionne pas ? Comment rendre l’apprentissage plus lisible, plus direct, plus concret ? Peu à peu, ses méthodes attirent l’attention. On lui confie un rôle de coordinatrice digitale au sein de l’établissement. Elle structure, organise, diffuse. Derrière chaque outil, une conviction s’installe. Une école ne peut plus transmettre comme avant. Elle doit observer le réel, comprendre les usages, ajuster ses contenus. “Il faut interroger les entreprises pour savoir de quelles compétences elles ont besoin”, explique Laura Hassan. Cette idée, elle la porte tôt, souvent seule, parfois à contre-courant. Elle l’impose sans bruit, par la pratique. Comme toujours.
Laura Hassan remet les diplômes de fin d'étude aux étudiants du groupe Ionis
Le retour par la grande porte
Le numérique finit par la rattraper là où elle ne l’attendait plus. Le groupe IONIS, qui rassemble plusieurs écoles du numérique, cherche à développer une nouvelle structure tournée vers les métiers émergents du digital : Epitech Digital School. L’établissement est encore modeste. Une centaine d’étudiants à peine. Mais l’ambition est claire : former des profils hybrides capables de comprendre à la fois la technologie, les usages et les besoins des entreprises. Le projet intrigue Laura Hassan. Le numérique qu’on lui avait déconseillé au moment de choisir ses études revient soudain au cœur de sa trajectoire. Elle accepte de prendre la direction de l’école. Très vite, le chantier s’accélère. Programmes repensés, nouvelles formations, recrutement d’intervenants issus du monde professionnel. Elle avance avec une idée en tête, simple et directe. “Je ne voulais pas rester la DG de la plus petite école du groupe”, a-t-elle revendiqué. Le cap se fixe. 500 étudiants. Le délai, lui, ne lui convient pas. On lui parle de quatre ou cinq ans. Elle réussit à réduire l’échelle à deux ans. Les équipes suivent, le modèle prend. Les effectifs montent, rapidement, puis dépassent l’objectif. “On est passé de 100 à plus de 500 étudiants”, résume-t-elle. Derrière cette croissance, il y avait plus qu’un résultat. Dans les bureaux de la direction, une idée a commencé à circuler : appliquer cette méthode à une échelle plus large. L’école, qui avait été jugée trop masculine pour elle vingt ans plus tôt, s’apprête à lui confier les clés de sa direction.
La boucle se referme
Après avoir développé Epitech Digital School, le groupe IONIS lui propose cette fois de prendre la direction générale d’Epitech. L’école refusée par ses parents, revient dans sa trajectoire. Mais le point d’entrée a changé. Mais cette fois ce n’est pas elle qui postule, on vient la chercher. “On m’a dit : ce que vous avez fait pour la petite école, faites-le maintenant pour Epitech”, a raconté Laura Hassan. Le défi est d’une autre ampleur. Epitech forme chaque année plusieurs milliers d’étudiants et s’est imposée comme l’une des références françaises de l’enseignement informatique. Un modèle pédagogique atypique à faire évoluer sans le dénaturer. Il faut adapter les programmes à des technologies qui évoluent en permanence, intégrer des sujets comme l’intelligence artificielle ou la robotique, renforcer les liens avec les entreprises tout en conservant l’ADN de l’établissement. Pour Laura Hassan, la logique reste familière. Si un problème se pose, on cherche à le résoudre. “Je vois la vie comme des problèmes à solutionner”, illustre la directrice générale d’Epitech. Sa manière de travailler repose sur la méthode héritée de son grand-père, celle de l’atelier : observer, comprendre, expérimenter. À la différence près que les machines ont été remplacées par des organisations entières. Mais l’idée demeure. Derrière chaque système se cache une architecture à décoder. Et parfois, un chemin détourné pour y parvenir.
Le rôle modèle inattendu
Longtemps, Laura Hassan n’a pas cherché à incarner quoi que ce soit. Son parcours s’est construit sans stratégie d’image, sans volonté d’exemplarité. Avancer suffisait. Travailler, résoudre, enchaîner. “On m’a toujours dit travaille et tu auras un retour derrière”, explique-t-elle. Cette logique, elle la tient en partie de son environnement familial. D’une mère qui menait de front l’éducation de ses quatre enfants et son métier d’institutrice, en refusant de privilégier l’un au détriment de l’autre. D’un quotidien où l’engagement ne se racontait pas, mais se vivait. Elle grandit dans cette autonomie sans distinction. Monter des meubles, tirer des câbles, se débrouiller seule. “J’ai même été traitée comme un garçon manqué”, confie-t-elle. Et pourtant, plus tard, elle observe les mêmes biais revenir. Chez sa propre fille. Et là, plus de doutes, plus de retenue. Un jour, une scène la frappe. À l’école, son fils accède à la salle informatique après un exercice de maths. Sa fille, elle, reçoit un coloriage. “C’est parce que tu es une princesse”, lui explique la maîtresse. C’est dans ces décalages que le rôle modèle doit prendre forme. Pas dans une volonté de représentation, mais dans la nécessité de corriger cet écart de traitement. Laura accompagne des jeunes filles, les emmène avec elle en conférence, les expose à des environnements où elles ne se projettent pas encore. Elle leur parle moins de réussite que de trajectoires possibles. “Demain, ce sera vous”, leur dit-elle. Ce statut ne lui apparaît pas comme une simple reconnaissance du milieu. Mais plutôt comme un devoir. Si elle peut servir d’exemple, il faut continuer. Montrer que les trajectoires ne suivent pas une ligne droite. Que les détours n’annulent rien. Et que, parfois, il suffit d’un exemple concret pour déplacer une frontière.
Laura Hassan donne une conférence au Global Leadership

