Outre-Rhin aussi la souveraineté numérique fait des étincelles
La réussite de ChapsVision face à Palantir en Allemagne n'est qu'un signal de plus dans les recompositions numériques qui se jouent actuellement chez notre voisin, non sans difficultés.
Publié à 3h20 Lecture 5 min.
L’alignement franco-allemand est souvent présenté comme l’une des clés essentielles pour faire démarrer le moteur européen. Or, la relation entre les deux premières puissances économiques de l’Union européenne ne va pas sans frictions, comme le montre le long et douloureux feuilleton du SCAF (Système de combat aérien du futur). Pour autant, côté numérique, certaines victoires sont à souligner. Révélé cette semaine, le choix des services de renseignement intérieur allemands, le Bundesamt für Verfassungsschutz, de retenir le français ChapsVision plutôt que le (sulfureux) champion américain Palantir pour ses analyses de données critiques multisources, est ainsi une agréable surprise. Il s’inscrit dans une dynamique plus large qui voit de nombreuses sociétés de la tech courtiser les acteurs allemands, publics et privés, depuis que la posture transatlantique de notre voisin n’est plus aussi rigide que par le passé.
Atteindre la taille critique
ChapsVision contre Palantir est souvent présenté comme l’histoire de David contre Goliath. Comme le rappelait Olivier Dellenbach, le CEO de l’entreprise française, lors de l’Independence Tech Day 2025 d’Alliancy l’été dernier : « C’est une histoire symptomatique de la différence entre les États-Unis et la France. Palantir, c’est environ 2,5 milliards de chiffre d’affaires et l’État américain compte pour environ 55 % de ses achats. » Il faudrait des contrats à hauteur de 150 millions d’euros pour avoir une dynamique équivalente dans l’Hexagone ! Et le patron de souligner que beaucoup d’acteurs préfèrent encore collaborer avec ce genre de géants bien implantés, plutôt que de retenir les alternatives européennes. D’où la nécessité de faire émerger des champions crédibles de notre côté de l’Atlantique. Une vision qui justifie, pour ChapsVision, le rachat d’une trentaine d’entreprises en cinq ans, de façon à consolider le marché pour atteindre une taille critique et pouvoir faire face. « Ensemble, on a plus de chances de signer de gros contrats », argumente l’entrepreneur auprès de ses pairs. Ce travail de longue haleine finit par payer. Après avoir remporté, de façon notable, un appel d’offres de la DGSI en 2024, voilà donc que ChapsVision abat ses cartes outre-Rhin. Et au-delà du renseignement intérieur, l’éditeur figure également dans la short-list de l’armée allemande, la Bundeswehr.
"Zeitenwende"
Cette situation, à savoir le choix d’une solution européenne sur un sujet régalien critique pour l’Allemagne, s’inscrit dans un pivot majeur dans la patrie de Goethe. Après le choc de l’invasion de l’Ukraine, qui avait conduit le chancelier Olaf Scholz à parler d’un « Zeitenwende », un changement d’époque, son successeur Friedrich Merz a été confronté à la secousse plus subtile, mais néanmoins brutale, du discours désinhibé et agressif à l’égard de l’Europe du vice-président américain JD Vance lors de la conférence sur la sécurité de Munich. De quoi accélérer des choix européens « souverains ».
Mobilisation américaine
Et ChapsVision n’est pas seul à voir l’opportunité allemande. Cette semaine, deux autres annonces sont arrivées dans les boîtes mail des journalistes français, portant un coup de projecteur rare sur l’actualité germanique de la tech. Ainsi, Thales et Google ont mis en avant l’extension de leur offre de « cloud souverain » outre-Rhin, destinée aux organisations manipulant des données sensibles. À l’image de S3NS en France, une entité de droit allemand sera créée pour porter l’initiative, qui s’appuie sur les technologies américaines de Google.
Et dans la foulée, c’est AWS qui a dégainé son communiqué pour annoncer l’accélération du déploiement de son « European Sovereign Cloud », promettant « une infrastructure cloud physiquement isolée au sein de l’Union européenne, exploitée exclusivement par du personnel résidant dans l’UE et soumis au droit européen ». Avec à la clé trois clients cités : les Allemands Schufa, Diehl Metering et l’hôpital universitaire d’Essen. L’Allemagne semble donc bien être une nouvelle étoile du Nord, y compris pour les acteurs américains poussant leur propre vision de la « souveraineté numérique », à grand renfort de termes marketing.
Stratégie industrielle ou vassalisation
Les entreprises de nos voisins se rallieront-elles à cette vision ? Malgré les désillusions récentes, l’Allemagne reste fortement attachée à sa coopération historique avec les États-Unis et le réveil n’y est guère plus rapide qu’en France. Pourtant, quand Arthur Mensch, dirigeant du champion de l’IA Mistral, déclare devant la commission d’enquête sur les vulnérabilités du secteur numérique de l’Assemblée : « Dans l’IA, la France doit agir maintenant pour ne pas devenir un vassal », difficile de ne pas entendre que le message est plus globalement européen. On espère ainsi que les dirigeants d’Aleph Alpha, le « Mistral allemand », adressent actuellement les mêmes alertes aux autorités publiques outre-Rhin.
Pour finir, il ne faut pas oublier que si ChapsVision a fait les gros titres, c’est surtout du fait du « cas » Palantir, qui inquiète plus que jamais dans le cadre de cette domination technologique américaine. Trop rarement, il a été question par le passé de l’entreprise d’Olivier Dellenbach en dehors de cette opposition, malgré ses qualités. Pourtant, le patron le rappelait à Alliancy l’an dernier : « Si on me demande quel est mon plus gros concurrent, je ne sais pas si je dirais Palantir. Mon concurrent, c’est quand chaque ministère en Europe décide de développer son propre système “maison” plutôt que de se tourner vers le marché, et quand il n’y a pas de stratégie industrielle du logiciel pour permettre le développement de champions. » À bon entendeur.

