Edito

Résultats de Nvidia : quand l'IA fait la pluie et le beau temps sur l'économie

L'annonce d'excellents résultats par le géant des puces IA américain est l'arbre qui cache une forêt d'interrogations et de doutes sur le futur de l'économie IA.

Publié le 27 févr.

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LIONEL BONAVENTURE / AFP

Cela devient un marronnier. Avec l’annonce, mercredi, de ses résultats, le géant des puces IA, Nvidia, a de nouveau fait mieux qu’attendu par le consensus des analystes de marché. Les chiffres donnent le tournis. Sur un an, le bénéfice net de l’entreprise augmente de 94 % pour atteindre 42,96 milliards de dollars. Elle améliore également de façon claire son taux de marge brute, tandis que le chiffre d’affaires du quatrième trimestre bondit lui aussi de 73 %, pour atteindre 68,1 milliards de dollars de ventes. Jensen Huang, l’emblématique patron du groupe au logo vert, a rappelé que la demande de capacité de calcul pour faire tourner les IA génératives et, dorénavant, la multiplication d’agents IA travaillant « durant des minutes, voire des heures » au service de tâches complexes, était « en croissance exponentielle ».

Éditeurs de logiciels malmenés

De quoi justifier la valorisation stratosphérique de Nvidia, à plus de 4 750 milliards de dollars. Le succès de l’entreprise porte d’ailleurs, avec dans une moindre mesure les six autres « Magnificent Seven », les indices phares américains comme le S&P 500. Mais, à y regarder de plus près, le « S&P 493 », c’est-à-dire le reste des entreprises observées, n’est pas en aussi bonne santé. La réussite de Nvidia incarne en effet aussi la profonde recomposition économique qui s’opère sur le marché de la tech. Les valeurs des éditeurs de logiciels, en particulier, ont été malmenées depuis le début de l’année. À la mi-février, ce sont par exemple plus de mille milliards de dollars de valeur boursière qui ont été effacés sur les marchés, notamment par crainte que les modèles économiques actuels du logiciel et du conseil informatique ne tiennent plus la route dans la nouvelle ère IA qui s’annonce.

5200 milliards d'investissement d'ici 2030

Les investisseurs mesurent bien, d’un côté, les immenses opportunités amenées par l’accélération de l’IA. Des entreprises comme Nvidia ne cessent de booster leur cycle de développement produit pour suivre le rythme. Sa puce phare, Blackwell, n’a même pas un an que le spécialiste des semi-conducteurs a annoncé la suivante, Rubin, pour répondre à des besoins de capacités de calcul qui deviennent « mille fois plus élevés qu’avant », selon Jensen Huang. Tant et si bien que Nvidia peut même se permettre d’exclure de ses prévisions le marché chinois, la vente de ses puces dans l’Empire du Milieu étant soumise aux aléas géopolitiques trumpiens. De son coté, le chinois DeepSeek, qui doit annoncer prochainement la v4 de son modèle n'a pas présenté son modèle aux fabricants de puce américains, contrairement à l'usage en vigueur jusqu'alors. En se recentrant sur les fournisseurs nationaux, l'entreprise qui avait défrayé la chronique il y a un an, signale l'augmentation des tensions avec le bloc occidental. La « prime au premier » pour les leaders qui s’imposeront dans quelques années est en effet promise comme faramineuse et justifie des niveaux d’investissement encore jamais vus. Les analystes de McKinsey estiment qu’ils pourraient atteindre, en cumulé au niveau mondial, 5 200 milliards de dollars d’ici quatre ans.

Schizophrénie sur les marchés

D’un autre côté, ces mêmes investisseurs, schizophrènes, se méfient des dégâts attendus chez les éditeurs de logiciels qui peineraient à se transformer. Plus encore qu’un supplément aux modèles SaaS en vigueur, l’IA commence à être perçue comme une substitution : les agents IA pouvant devenir les principaux « utilisateurs » des solutions. Le coût réel de cette utilisation de l’IA semble aussi aujourd’hui camouflé, de nombreux analystes estimant que les corrections du marché feront apparaître le prix juste pour les entreprises seulement dans quelques années, quand les principaux vendeurs partiront à la recherche d’un second souffle en termes de rentabilité.

Bénéfice net et enjeu énergétique

Plus généralement, c’est aussi l’impact sur le reste de l’économie qui préoccupe. En début de semaine, une note prospective signée Citrini Research a présenté un scénario « dystopique », pour citer Reuters, qui imagine dès 2028 un chômage américain dépassant la barre des 10 % et un S&P 500 qui baisserait d’au moins 40 % dans le même temps. Si des critiques se sont immédiatement élevées pour contester l’analyse, celle-ci incarne bien les craintes persistantes que le « bénéfice net » de l’IA sur le long terme soit moins marqué et que de la destruction de valeur soit au rendez-vous, notamment lorsqu’on y intègre la question des équilibres globaux de l’emploi. Ces inquiétudes sont renforcées par la méfiance vis-à-vis d’une création illusoire de PIB par le secteur, alors que des flux importants d’échanges semblent se faire en vase clos entre les leaders du mouvement, qui se trouvent être à la fois les principaux clients et investisseurs les uns des autres. Enfin, les anticipations en matière de conflit d’usages autour de la consommation énergétique des datacenters nécessaires pour motoriser les intelligences artificielles ne sont pas pour rassurer. Y compris au sommet de l'État américain : lors de son grand discours sur l’état de l’Union, Donald Trump a laissé entrevoir un nouveau bras de fer avec les big techs, autour des sources d’approvisionnement en électricité : « Nous disons aux grandes entreprises technologiques qu'elles ont l'obligation de subvenir à leurs propres besoins en énergie, afin que les prix n'augmentent pour personne ».