À l’UNESCO, la féminisation du numérique change d’échelle
Le 11 février 2026, à l’UNESCO, la 4e édition des Assises nationales de la féminisation des métiers et filières du numérique a réuni 1 400 participants sur place et 4 300 en ligne. Institutions, entreprises et associations ont lié parité, souveraineté technologique et performance économique.
Publié et mis à jour le 12 févr. Lecture 6 min.
Élisabeth Moreno, présidente de la fondation Femmes@Numérique
―Fiona Slous / AlliancyDans la grande fabrique du numérique, l’angle mort du genre est devenu une dette stratégique que l’industrie ne peut plus se permettre d'ignorer. Le 11 février 2026, à l’UNESCO, cette réalité a été posée sans détour lors de la 4e édition des Assises nationales de la féminisation des métiers et filières du numérique. 1 400 participants en présentiel, 4 300 en ligne. Un record. L’an dernier, ils étaient quatre cents dans une salle parisienne. Le changement d’échelle sonne comme un signal. Il intervient alors que la France revendique une ambition industrielle forte dans les technologies critiques. Autrement dit, au moment où chaque talent scientifique compte. “Aujourd’hui, les femmes représentent seulement un tiers des chercheurs dans le monde”, a rappelé Lidia Brito, sous-directrice générale pour les sciences naturelles à l’UNESCO. Ce chiffre, dans une économie fondée sur la connaissance, interroge directement la qualité des productions scientifiques. “L’égalité des genres en science n’est pas une question secondaire, c’est une priorité mondiale”, a-t-elle insisté, avant d’ajouter : “La question n’est plus pourquoi, mais que faisons-nous concrètement ?” Sous la lumière bleutée de l’amphithéâtre comble, la parité a cessé d’être une revendication. Elle est devenue un paramètre stratégique.
La ministre a relié parité et souveraineté
Le débat aurait pu rester moral. Il est devenu industriel. “Le manque de compétences constitue un obstacle majeur à notre compétitivité et à notre autonomie”, a affirmé Anne Le Hénanff, ministre déléguée à l’Intelligence artificielle et au Numérique. Pour elle, la féminisation de la filière tech s’inscrit directement dans le registre des enjeux de souveraineté. Elle a rappelé des chiffres qui traduisent une fragilité structurelle : “Seules 7 % des jeunes filles s’intéressent aux métiers du numérique, contre 29 % des garçons”, tandis que “23 % des emplois du secteur sont occupés par des femmes” et “seulement 2 % des levées de fonds bénéficient à des équipes exclusivement féminines”. Cette asymétrie ne relève pas d’un détail sociologique.
Anne Le Hénanff, ministre déléguée à l’Intelligence artificielle et au Numérique
―Fiona Slous / AlliancyIl s'agit d’une panne sèche de capital humain qui affecte la productivité du pays. Au risque de la pénurie de talent, s’ajoute celui de la standardisation des modèles. “Quand 44 % des systèmes d’intelligence artificielle étudiés présentent des biais de genre, ce n’est pas un bug, c’est un miroir”, a insisté Élisabeth Moreno, présidente de la fondation Femmes@Numérique. Le miroir d’équipes homogènes, de bases de données non représentatives, de priorités définies sans diversité autour de la table. Le risque : institutionnaliser des biais à grande échelle. Autrement dit, la féminisation relève autant de la justice que de la robustesse technologique.
Dynamiter le récit de la méritocratie
Après le cadrage gouvernemental, la présidente de la Fondation Femmes@Numérique, Élisabeth Moreno, a choisi l’angle frontal. “Les femmes n’ont pas quitté la tech par manque de talent, elles ont été poussées vers la sortie par un système”, a-t-elle déclaré. L’ancienne ministre a dénoncé un environnement marqué par la sous-évaluation, la pénalité de maternité et l’absence de sécurité psychologique. Puis elle a attaqué la fiction confortable de la neutralité : “La méritocratie sans égalité de traitement n’est qu’une corporation qui se donne bonne conscience”. Derrière cette formule, une critique directe des organisations qui invoquent la performance tout en reproduisant les mêmes schémas de pouvoir. “2 % seulement des levées de fonds vont à des équipes exclusivement féminines”, a martelé la présidente de Femmes@Numérique. Le capital, en sélectionnant ses profils, façonne l’innovation. Si l’investissement demeure homogène, l’écosystème le restera. Son analyse dépasse le militantisme : elle questionne la gouvernance des entreprises, la composition des comités exécutifs et la distribution du risque financier. Dans la salle, l’ovation debout n’avait rien d’un élan sentimental ; elle traduisait une adhésion à un diagnostic dur, mais documenté. La parité n’est pas un supplément d’âme. C’est une condition économique.
“Si les femmes ne construisent pas le futur, elles le subiront”
De l’école aux fonds d’investissement : une chaîne à réparer
Ce diagnostic systémique s’est prolongé dans une analyse plus structurelle des parcours. Anne Le Hénanff a rappelé que les biais apparaissent “dès les premiers mois de l’école primaire”, affectant la confiance des filles en mathématiques bien avant l’orientation. Les conséquences sont mesurables : si 42 % des élèves en spécialité mathématiques en terminale sont des filles, seules 25 à 28 % poursuivent vers des études d’ingénieur, un taux inchangé depuis trente ans. Élisabeth Moreno a, de son côté, souligné la zone critique des 35-45 ans, moment où accélération de carrière et charges familiales se cumulent, et où “en l’absence de flexibilité réelle et de management mature, ce sont les femmes qui paient la facture”. La chaîne est continue : stéréotypes éducatifs, orientation genrée, culture d’entreprise hostile, financement asymétrique. “Si les femmes ne construisent pas le futur, elles le subiront”, a averti la présidente de Femmes@Numérique. Elle appelle d’ailleurs à dépasser le simple mentorat pour aller vers le sponsoring, c’est-à-dire l’ouverture concrète de postes, de responsabilités et de capital. Dans le hall de l’UNESCO, où les associations du Lab des Assos présentaient leurs programmes de cybersécurité, de code et d’accompagnement, l’atmosphère contrastait avec la froideur minérale du lieu : rires, discussions serrées, échanges de cartes. Mais derrière la sororité, un constat s’imposait. La pipeline est poreuse. Et l’industrie ne peut plus feindre de l’ignorer.
De la vision aux indicateurs mesurables
Reste la question centrale : comment transformer l’intention en métrique ? “Quand les femmes sont exclues de la science, c’est toute la société qui perd”, a rappelé Khaled El-Enany, directeur général de l’UNESCO, en appelant à des politiques cohérentes en matière d’éducation, de visibilité et d’environnements de travail inclusifs. Face à cette inertie, l’Éducation nationale expérimente. La haute fonctionnaire à l’égalité filles-garçons au ministère de l’Éducation nationale, Claude Roiron, a évoqué en clôture des stages non mixtes en entreprise, initiative sensible dans une école attachée au principe de mixité. “Nous avons eu cinq à six fois plus de demandes que d’offres”, a-t-elle indiqué, preuve que ces espaces peuvent restaurer la confiance. Elle a également défendu l’idée de “points de bonification” dans certaines formations en tension, afin de corriger les déséquilibres persistants. En élargissant la perspective, elle a observé que certains pays, pourtant moins avancés en matière d’égalité formelle, affichent plus de 50 % de femmes ingénieures. Le constat est sans appel : la stagnation française n’est pas une fatalité culturelle. Elle relève d’un défaut d’action. À l’UNESCO, cette année, la féminisation des STIM a quitté le registre symbolique pour entrer dans celui des leviers concrets : orientation, financement, gouvernance. Le décor onusien et l’affluence record ont donné au sujet une dimension internationale. Reste désormais à transformer l’élan en décisions structurelles. Car une dette stratégique ne disparaît pas à force de discours. Elle se résorbe par des choix courageux et mesurables.

