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STEM : pourquoi les femmes restent absentes des postes de pouvoir dans la tech 

Attirer des femmes vers les STEM (sciences, technologie, ingénierie et mathématiques) ne suffit plus. Dans la tech, l’enjeu est désormais leur accès aux décisions qui façonnent l’économie numérique.

Publié le 16 mars | Mis à jour le 17 mars

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Fiona Slous / Alliancy

La bataille de la féminisation de la tech ne se joue plus uniquement à l’entrée des filières scientifiques. Elle se joue au sommet. Autrement dit, dans les espaces où se décident les normes technologiques, les stratégies industrielles et les politiques numériques. C’est cette fracture silencieuse qui persiste dans les sciences, technologie, ingénierie et mathématiques (STEM). Derrière l’augmentation progressive des étudiantes et des programmes d’accompagnement, la gouvernance de l’économie numérique demeure très majoritairement masculine. Le constat s’impose avec une acuité particulière dans les sphères d’influence technologique. “Nous avons environ 28 % de femmes dans les métiers STEM à l’échelle mondiale”, a rappelé Ayumi Moore Aoki, fondatrice et CEO de Women in Tech Global et du Tech Diplomacy Forum. Mais la photographie se dégrade à mesure que l’on monte dans la hiérarchie des responsabilités. “Seulement 20 % des responsables dans les technologies de l’information sont des femmes”, a-t-elle précisé. L’enjeu dépasse alors la question de la représentation. Il touche à la fabrication même du futur numérique. “Nous devons cesser de nous demander comment la technologie impacte les femmes et commencer à comprendre comment les femmes peuvent façonner la technologie”, a insisté Ayumi Moore Aoki. Dans une économie technologique évaluée à plusieurs dizaines de milliers de milliards de dollars, rester absentes des lieux de décision revient à laisser d’autres écrire les règles du jeu. 

L’inégalité s’installe dès les premiers apprentissages 

Ce déficit de femmes décisionnaires dans la tech ne surgit pas à la porte des conseils d’administration. Il s’installe bien plus tôt, dans un continuum de biais éducatifs et culturels qui érode progressivement la confiance et les ambitions. L’anlayse de Borhene Chakroun, directeur de la division des politiques et des systèmes d’apprentissage tout au long de la vie à l’UNESCO, pointe l’émergence de différences dès l’enfance, soit bien avant les choix d’orientation. “Les parents déclarent jouer avec des formes géométriques environ 10 % de plus avec les garçons qu’avec les filles”, a-t-il relevé. Ce type d’écart, presque imperceptible, produit pourtant des effets cumulatifs sur la familiarité avec les concepts scientifiques.

Tant que les femmes devront d’abord s’autoriser elles-mêmes à briguer certains rôles, la progression restera plus lente que les ambitions affichées. 

À l’école primaire les performances en mathématiques restent comparables. Mais la confiance en ses propres capacités s'effrite. “L’anxiété face aux mathématiques apparaît beaucoup plus forte chez les filles”, a souligné Borhene Chakroun. La conséquence se manifeste dans le choix d’études. Lorsque les parcours se spécialisent au secondaire, la confiance se fragilise et les vocations scientifiques se raréfient. “Si nous voulons réparer la fuite dans le pipeline, nous devons agir tôt et tout au long du parcours éducatif”, a-t-il averti. Derrière ces trajectoires individuelles, se dessine un problème structurel. L’ensemble du système éducatif contribue à filtrer progressivement les ambitions féminines dans les disciplines scientifiques. 

Le management, juge de paix des carrières 

Une fois les talents entrés dans la tech, l’entreprise devient un second filtre décisif. C’est là que se joue la progression vers les postes à responsabilités. Sophie Thibault, directrice générale de Lenovo France, insiste sur cette responsabilité organisationnelle. Selon elle, la diversité ne se décrète pas. Elle se construit dans les pratiques quotidiennes de management et de recrutement. “Je me concentre avant tout sur le fait de diriger une entreprise internationale où la diversité des parcours enrichit la performance collective”, clame-t-elle. Les indicateurs internes donnent toutefois la mesure du chemin restant. Chez Lenovo France, la proportion de femmes représente 40% des effectifs, mais leur présence diminue au fil de la hiérarchie. Les femmes ne constituent qu’un tier des managers. Pour inverser la tendance, plusieurs leviers sont activés : transparence salariale, programmes de mentorat, diversification des viviers de recrutement et encouragement explicite des candidatures féminines aux postes à responsabilités. Mais l’un des freins les plus puissants demeure psychologique. “Une manager m’a confié qu’elle n’avait pas osé se positionner lorsqu’un poste s’était libéré”, a relaté Sophie Thibault. Derrière cette anecdote se dessine un phénomène récurrent dans l’écosystème tech : l’autocensure. “Il faut oser”, a affirmé la directrice générale de Lenovo France. Tant que les femmes devront d’abord s’autoriser elles-mêmes à briguer certains rôles, la progression restera plus lente que les ambitions affichées.  

L’IA pourrait amplifier… ou corriger les biais 

Pendant que l’intelligence artificielle redessine les chaînes de valeur, la question de la place des femmes dans la conception des technologies devient encore plus cruciale. Les outils numériques peuvent amplifier les opportunités, mais aussi reproduire les biais existants. “Les plateformes numériques sont des amplificateurs”, a observé Luisa F. Echeverría-King. Leur impact dépendra donc des personnes qui les conçoivent et des valeurs qu’elles y injectent. Dans cette transformation, l’accès aux technologies reste lui-même profondément inégal. “2,5 milliards de personnes dans le monde ne sont toujours pas connectées à Internet”, a rappelé Borhene Chakroun. L’écosystème éducatif et industriel se trouve ainsi face à un double défi, celui de combler la fracture numérique tout en évitant d’inscrire les biais de genre dans les architectures. Les entreprises revendiquent déjà un rôle d’accompagnement. “L’intelligence artificielle donne accès à une quantité d’informations considérable. Mais beaucoup d’organisations ne savent pas encore comment l’utiliser”, a constaté Sophie Thibault. Cette transition soulève un enjeu plus large : la souveraineté technologique et la diversité des acteurs qui participent à sa construction. Dans l’économie numérique, la parité ne se mesure plus seulement en effectifs. Elle se mesure à la capacité d’influencer les technologies qui structureront les sociétés de demain.