durabilité

Numérique responsable et souveraineté : une même logique de maîtrise 

Un numérique sobre, éthique et durable peut devenir un levier de souveraineté pour la France et l’Europe, la transition écologique renforçant l’autonomie stratégique, selon Green IT.

Publié le 14 avr. | Mis à jour le 17 avr.

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La souveraineté numérique ne se limite pas à l’endroit où les données sont stockées. Elle se joue bien en amont et bien au-delà, dans l’ensemble de la chaîne de valeur qui rend le numérique possible : conception logicielle, accès aux infrastructures cloud et pilotage des systèmes. Tel est le constat qui émane de l’étude « Numérique Responsable : un levier stratégique de la souveraineté numérique en France et en Europe » publiée en avril 2026 par l’association Green IT. Dès lors, le sujet ne relève plus seulement d’un choix d’hébergement ou d’un arbitrage contractuel avec un prestataire. Il concerne la capacité réelle d’une organisation à conserver une marge de décision sur les briques qu’elle utilise chaque jour. Plus cette chaîne dépend d’acteurs extérieurs, plus l’autonomie se réduit.  

« La souveraineté numérique est une réalité systémique qui mêle des enjeux technologiques, industriels, juridiques, énergétiques et géopolitiques. En Europe, de multiples signaux d’alarme ont été émis au cours des dernières années : la dépendance aux acteurs extra-européens est devenue structurelle. Face à cette situation, les réponses politiques se multiplient. L’Europe mise sur des stratégies de substitution technologique ambitieuses, mais également incertaines et longues à déployer », déclarent les auteurs de l’étude. 

Une autonomie stratégique entravée par des dépendances multiples 

Pour l’association Green IT, la souveraineté numérique se joue aussi dans l’industrie qui alimente nos infrastructures. Derrière les logiciels et les services cloud, il existe des composants physiques dont l’Europe maîtrise mal la production. Les semi-conducteurs en fournissent l’exemple le plus net. Leur fabrication reste fortement concentrée en Asie de l’Est et aux États-Unis, alors que l’Europe ne pèse qu’environ 10 % de la production mondiale. Pour les puces les plus avancées, inférieures à 5 nm, la dépendance se resserre encore autour de quelques acteurs comme TSMC et Samsung, tandis que les États-Unis dominent la conception des circuits intégrés. Le Chips Act européen a pour ambition d’atteindre 20 % de la production mondiale à l’horizon 2030, mais cet objectif traduit surtout l’ampleur du décrochage accumulé.  

Cette dépendance industrielle s’étend également aux métaux critiques et aux terres rares qui entrent dans la fabrication des smartphones, ordinateurs, serveurs et autres équipements réseau. Lithium, cobalt, nickel, cuivre, indium ou tantale proviennent de chaînes d’extraction et de raffinage dominées par un nombre limité de pays, ce qui expose l’Europe à des tensions d’approvisionnement durables. L’association Green IT rappelle en outre que les réserves « rentables » disponibles pour la majorité des métaux critiques du numérique représentent désormais moins de dix ans de consommation courante.  

Réduire les dépendances plutôt que miser seulement sur la substitution 

Face à des dépendances technologiques, industrielles, énergétiques et juridiques profondément ancrées, la réponse ne peut pas être uniquement substitutive ou purement industrielle. « Nous n’achèverons pas en quelques années la relocalisation complète des usines de semi-conducteurs, ni la création d’un GAFAM européen couvrant tous les services numériques. Une stratégie de souveraineté efficace doit aussi être structurelle, c’est-à-dire agir sur la réduction maîtrisée des besoins et l’optimisation de l’usage des ressources », avancent les auteurs du rapport. 

Autrement dit, la souveraineté numérique ne se construit pas seulement en créant des alternatives européennes, mais aussi en réduisant la dépendance aux services et ressources non maîtrisés. C’est précisément là qu’intervient le numérique responsable. « En intégrant des principes de sobriété, de frugalité, de durabilité et de maîtrise d’usage, il offre une voie pour diminuer notre exposition aux dépendances identifiées, tout en accélérant la transition écologique du numérique », peut-on lire dans l’étude de l’association Green IT. 

Étant donné que la dépendance est souvent proportionnelle aux volumes de données et de services consommés, reprendre le contrôle sur la croissance des volumes est une première action de souveraineté. Cela consiste à appliquer un principe simple : moins de données stockées et échangées, c’est moins de dépendance. Les travaux conjoints de l’ARCEP et de l’ADEME sur le numérique soutenable montrent en effet que l’augmentation exponentielle des flux de données est un facteur central de l’empreinte environnementale du numérique, mais aussi de la pression sur les infrastructures cloud et réseau. En corollaire, plus les organisations accumulent de données, plus elles s’en remettent à des solutions de stockage et traitement externes, ce qui renforce les dépendances.  

Allonger la durée de vie des équipements pour moins subir 

Si la fabrication des équipements est le talon d’Achille environnemental et stratégique du numérique, la première solution est d’en limiter le renouvellement. Allonger la durée de vie des terminaux (smartphones, ordinateurs, tablettes…), des serveurs et autres matériels permet de différer l’extraction de nouveaux métaux et de diminuer le volume d’équipements à produire sur une période donnée. Autrement dit, c’est gagner du temps sur l’épuisement des ressources et réduire la dépendance vis-à-vis des chaînes d’approvisionnement lointaines. 

Selon l’ADEME, prolonger de deux à quatre ans l’usage d’un équipement peut réduire de 50% son impact annuel (puisque l’impact de fabrication est « amorti » sur une plus longue période). « C’est précisément la promesse de certains acteurs pionniers comme Fairphone. Ce constructeur européen de smartphones durables offre une garantie de cinq ans et un support logiciel d’au moins 8 à 10 ans sur ses modèles récents, soit le double de la durée de support habituelle dans l’industrie. Grâce à cette approche (matériel modulaire et réparable, logiciels mis à jour longtemps), Fairphone estime qu’un utilisateur peut réduire de 50% son empreinte environnementale liée au smartphone par rapport à un cycle de renouvellement classique sur la même période », notent les auteurs de l’étude. 

La frugalité logicielle, autre pilier de l’autonomie numérique 

Enfin, la frugalité logicielle est un autre pilier du numérique responsable pouvant soutenir la souveraineté. L’écoconception des services numériques vise à développer des applications plus sobres en ressources (CPU, mémoire, bande passante, stockage), sans compromis sur les besoins métiers essentiels. De nombreuses études et retours d’expérience montrent qu’il est souvent possible de réduire considérablement la consommation d’une application à fonctionnalités constantes. En optimisant le code, en éliminant les traitements redondants, en allégeant l’interface utilisateur, on obtient des logiciels plus légers et plus rapides, ce qui profite autant à l’utilisateur final qu’à l’infrastructure. Si on va un cran plus loin, en repensant les fonctionnalités et en se recentrant sur les besoins réels de l’utilisateur, les gains sont alors considérables. 

En France, un référentiel public a été élaboré pour guider cette démarche : le Référentiel Général d’Écoconception de Services Numériques (RGESN), publié par la DINUM (Direction interministérielle du numérique). La version 2024 de ce référentiel comporte 78 critères d’écoconception répartis en 9 catégories (stratégie, spécifications, architecture, UX/UI, contenu, frontend, backend, hébergement, algorithmie). « Suivre ces bonnes pratiques permet de réaliser des gains significatifs. Par exemple, l’optimisation des images et du code d’un site web peut diviser par deux ou trois son poids et donc la donnée à transférer, sans changer le contenu. À plus forte raison, repenser une application métier lourde peut mener à des réductions d’empreinte de l’ordre de 30%, 50% voire davantage, comme le montrent des projets pilotes menés par diverses entreprises françaises et l’Association GreenIT », conclut l’étude.