Edito

Un sommet mondial de l’IA coincé entre les luttes de pouvoir internationales

Les sourires et l’optimisme affichés lors de la grand-messe IA de New Delhi n’ont pas pu empêcher un couac de rappeler à quel point la compétition est à couteau tiré.

Publié le 20 févr.

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LUDOVIC MARIN / AFP

La vidéo a le mérite d’être symboliquement chargée et laisse une impression de maladresse dans un univers d’habitude si prompt à garder toute communication soigneusement sous contrôle. Au sommet de l’intelligence artificielle à New Delhi, deux des principaux dirigeants mondiaux de l’IA, Sam Altman (OpenAI) et Dario Amodei (Anthropic), ont refusé de jouer le jeu sur scène et de se tenir la main, brisant de fait la chaîne qui se formait sous l’impulsion du président indien Narendra Modi. Un signal parmi d’autres des tensions qui animent aujourd’hui la tech mondiale, lancée non seulement dans une hyper-course à l’innovation et aux parts de marché, mais également brinquebalée entre les oppositions géopolitiques croissantes. Ainsi, quand Emmanuel Macron a déclaré à l’occasion de sa visite qu’il ne croyait pas "à un ordre international qui se résume à un rapport de suzerain à vassal", difficile de ne pas élargir la réflexion à l’état d’inféodation technologique de l’Europe vis-à-vis des champions américains, au-delà des autres préoccupations diplomatiques amenées par l’administration Trump. Et ce, malgré tous les appels à la coopération qui ont émaillé les prises de parole à New Delhi.

L'Inde, nation "IA-optimiste"

Par sa tenue même, le Sommet indien sur l’impact de l’IA 2026 transmet un message politique. C’est en effet l’un des plus grands rassemblements mondiaux sur l’intelligence artificielle organisé par un pays du "Sud global". Il porte intrinsèquement l’ambition de positionner l’Inde comme un acteur central dans la future économie de l’IA. Ses dirigeants et chefs d’entreprises ont ainsi mis en avant la nécessité d’élaborer des "cadres d’IA inclusifs et évolutifs" avec un ton progressiste, remettant au centre du jeu l'humain, le bien-être collectif et les objectifs de développement. Narendra Modi a ainsi poussé le message très bienveillant d’une "IA accessible à tous". Pour sa part, le président du groupe indien Tata, Natarajan Chandrasekaran, qui dévoilait à l’occasion du sommet un partenariat majeur avec OpenAI, a affirmé que "l’Inde est une nation optimiste en matière d’IA". Et de poursuivre : "Notre enthousiasme n’est pas surprenant", en citant les infrastructures publiques numériques de l’Inde comme preuve que le pays est prêt pour un déploiement à grande échelle de l’IA. Il a particulièrement mis en avant "le plus grand système d’identité numérique au monde, couvrant 1,4 milliard de personnes, une interface de paiement numérique qui représente la moitié de toutes les transactions mondiales". Dans cette vision, l’IA est une capacité stratégique nationale de premier plan pour l'Inde.

Le développement mondial de l'IA ne cache pas les luttes qu'elle va accompagner

Pour autant, derrière l’image d’Épinal de l’innovation technologique où le monde entier peut prendre sa part, on discerne nettement les crispations. Dans le séjour indien d’Emmanuel Macron, ce n’est pas tant le sommet de l’IA qui a le plus fait parler, alors même qu’il s’inscrit dans la continuité de l’élan donné par la présidence française au sommet de 2025, à Paris. C’est plutôt l’accord historique pour la vente d’au moins 114 avions de combat français Rafale à l’Inde qui a fait les gros titres. Or, les joutes et arbitrages dans l’industrie de la défense ne peuvent que renvoyer aux questions que se posent tous les pays sur les nouveaux partis pris des États-Unis. La relation franco-indienne se transforme à l’aune de la « mutation de l’ordre international », a souligné le président français, en faisant tour à tour référence aux « méthodes de coercition » employées par les américains, aux tentations hégémoniques et à la « conflictualité » de la Chine. Dans ce cadre, le possible contrat du siècle qui marque les esprits, à 33 milliards d’euros, est bel et bien tourné vers du matériel militaire, et non vers le développement des capacités d’IA des deux pays...

Investissements colossaux et luttes acharnées

Pourtant, c’est bien ces niveaux d’investissement (et plus encore) que les firmes américaines consacrent en 2026 à l'intelligence artificielle. Au total, ce sont ainsi environ 650 milliards de dollars cumulés qui ont été annoncés par différents champions — AWS, Google, Microsoft... — pour l’année à venir. Des montants qui augmentent encore de plus de 50 % par rapport à 2025, alors qu’ils avaient déjà doublé par rapport à l’année précédente. Avec l’espoir de financer l’arrivée de nouveaux revenus massifs, qui se font encore attendre. La tension augmente donc, alors qu'une entreprise comme OpenAI veut s’introduire en Bourse pour profiter de sa valorisation actuelle estimée à 500 milliards de dollars... et ne pas laisser le concurrent Anthropic être le seul à faire de même. Dans cette course, le premier à laisser les autres dans la poussière pourrait bien devenir le roi du monde. Et, dans cette vision, ne pas serrer maladroitement la main des autres prétendants sur scène est un faible coût à payer pour ne pas avoir à partager le trône.