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Agriculture – Des paysans de plus en plus “mobiles”

De la documentation électronique des travaux des champs, effectuée directement sur la parcelle, au suivi et à la commande de machines, en passant par la vente de produits sur Internet… l’agriculteur dispose de nombreuses applications destinées à améliorer ses conditions de travail.

John Deere propose des applications sur smartphone, entre autres pour une meilleure gestion des récoltes.

L’agriculture française et ses 495 000 exploitants – la première puissance agricole d’Europe – sont bien en mouvement, pour reprendre le thème conducteur du 51e Salon international de l’agriculture, qui s’est tenu à Paris fin février. Mais des exploitations de plus en plus grandes, des contraintes réglementaires de plus en plus envahissantes et des revenus en baisse imposent à cette profession d’intégrer plus rapidement les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) pour s’adapter au changement.
Les deux tiers des exploitants les utilisent déjà pour raisons professionnelles, mais ce nombre devrait croître de façon exponentielle avec l’amélioration des réseaux et la sophistication de leurs équipements. Les NTIC offrent déjà un large éventail de solutions : informations en ligne, petites annonces et forums d’échanges, services interactifs, logiciels de gestion… Certains outils permettent également d’importer des résultats de partenaires (comptables, vétérinaires, distributeurs, constructeurs…) et des informations des automates ou robots. « Le numérique doit être conçu pour simplifier le travail de l’agriculteur dans ses différents besoins que sont l’information, le partage de ses pratiques et l’échange avec ses partenaires, tant pour ses besoins techniques que commerciaux », explique Hervé Pillaud, responsable du numérique à la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) auprès de la chambre d’agriculture des Pays de la Loire et président-fondateur de Tech’Elevage, le premier salon professionnel de l’innovation technologique en élevage de Vendée.

Des outils spécifiques pour les éleveurs…
Le taux d’utilisation des tablettes, passé en deux ans de 1 à 5 %, montre bien ce frémissement.
Et l’arrivée des « phablettes » (appareil hybride entre le smartphone et la tablette) devrait encore accroître la demande d’applications mobiles… La France pourrait ainsi rattraper le retard qu’elle accuse dans ce domaine par rapport à ses voisins danois, hollandais ou allemands. Parmi les 400 applications consacrées à l’activité agricole, une part importante est conçue par les fabricants de machines ou intégrateurs-équipementiers, bien souvent originaires de ces pays. Pour le reste, les applications sont développées par des entreprises de services du numérique (ESN), soustraitantes des chambres d’agriculture régionales, qui coordonnent les recherches appliquées par filière (bovins, ovins, céréaliers, horticulture, viticulture), ou par des sociétés privées comme Isagri, l’un des principaux éditeurs de solutions pour le secteur en France.

Selon Tiphaine Leduc, chargée du programme Agretic au sein de la mission pour l’électronique, l’informatique et les télécommunications de l’Ouest, « il n’y a pas de cellule nationale de veillerecherche sur ces questions. Agretic a justement pour objectif de décloisonner les deux mondes, en mettant en relationles acteurs de la filière numérique et ceux de l’agriculture,tous nombreux dans la région, afin de les aider à améliorer leur innovation et leur compétitivité ». La région Bretagne, avec le site Agranet (21 000 abonnés et 4 500 000 connexions par an !), développé par l’Arsoé régionale, et l’Est de la France, avec son réseau des éleveurs, proposent des bouquets de services  personnalisés accessibles sur smartphone et tablette (identification pérenne généralisée/IPG, contrôle laitier, abattage, équarrissage, banque, déclarations Politique agricole commune…).

Depuis les débuts de la PAC, les éleveurs doivent tenir un cahier des charges très strict, le numérique leur permettant de systématiser les relevés qu’ils effectuent au quotidien. « 85 % des déclarations PAC étaient dématérialisées en 2013. On s’attend à 100 % d’ici à la fin de l’année », affirme Hervé Pillaud, la saisie directe dans l’élevage permettant de passer plus de temps à l’étable qu’au bureau ! « Les agriculteurs sont à la recherche d’applications simples, mais utiles, qui leur apportent du confort au quotidien. Les applications doivent être pensées en tenant compte des problèmes spécifiques aux conditions d’élevage, telle la présence de murs en béton qui rendent parfois difficile la connectivité à l’intérieur des bâtiments », explique Dorothée Desson, membre du pôle Porc-Aviculture de la chambre régionale d’agriculture de Bretagne. Celle-ci organise, en mai prochain, trois jours de conférences réunissant éleveurs, étudiants et équipementiers, afin de montrer l’apport des NTIC à la ferme. « Le secteur souffre d’un problème de recrutement. Il doit afficher son dynamisme et sa modernité pour attirer les jeunes », poursuit-elle.

Les applications disponibles couvrent toutes les phases de la production, de l’analyse des rations, par exemple, développée pour les éleveurs laitiers par les constructeurs de matériels, au logiciel de préparation du plan d’épandage du ministère de l’Agriculture du Royaume-Uni…Le contrôle-qualité du lait, l’entretien du robot de traite ou les inséminations… tout y passe *. Le HeatPhone de Medria Technologies peut ainsi détecter les animaux en chaleur et envoyer des alertes par SMS à l’éleveur.
Prochainement, ce fournisseur français de solutions de monitoring pour l’élevage commercialisera le San’Phone, une capsule en céramique qui, une fois ingérée, reste au fond de la panse et mesure la température de l’animal toutes les cinq minutes ! De même, des capteurs vidéo situés dans l’étable permettent la surveillance des bêtes via l’ordinateur, la tablette ou le smartphone. Enfin, une palette de solutions, disponibles pour iOS ou Android, permet d’assurer, de façon simple et rapide, les obligations réglementaires vis-à-vis des établissements départementaux d’élevage et de disposer d’outils pour la gestion technique, sanitaire et économique des troupeaux. 

… et les agriculteurs
Les cultivateurs se voient, eux, proposer deux types d’applications mobiles. Celles, très nombreuses, des fabricants de machines pour une meilleure utilisation de leurs matériels (de plus en plus sophistiqués) et celles destinées à protéger les cultures. Parmi les applications mobiles les plus courantes, le réglage des moissonneuses-batteuses (John Deere fournit par exemple un réglage pour cinq cultures différentes), des semoirs ou des pulvérisateurs, la distribution d’engrais, le pilotage de l’irrigation à distance ou l’accès à la météo, sans oublier la mesure de la consommation de carburant et le test virtuel des phares. Toutes visent à aider l’exploitant à faire des économies et à respecter l’environnement, notamment en réduisant les quantités d’engrais utilisés ou les consommations d’eau et de gasoil. D’autres outils aident l’exploitant à effectuer un diagnostic directement au champ (maladies, manque nutritionnel, mauvaises herbes…) pour intervenir rapidement si besoin. Cette fois, ce sont les chimistes qui s’y emploient (Syngenta, Bayer, Yara…), et des organismes de recherche comme l’Inra ou le Cirad.

Le mariage du digital et du vin
Concernant la gestion quotidienne de l’exploitation et son optimisation, il existe deux grandes familles d’applications mobiles. Les premières informent les exploitants sur les fluctuations des marchés, les dernières réglementations en vigueur et les actualités du monde agricole et alimentaire… Les secondes permettent, grâce à des outils de cartographie, de réaliser des découpes parcellaires, prévoir la fertilisation, enregistrer toutes les interventions (épandage, engrais, travail du sol…), qui pourront être utilisées lors de la déclaration PAC et leur permettront d’analyser les coûts et de calculer leurs marges. La solution Geofolia d’Isagri, par exemple, aide l’agriculteur à piloter automatiquement ses parcelles, à la fois dans le tracteur et sur smartphone, avec une synchronisation  automatique entre les guidages, les arpentages et la gestion parcellaire, puis de bénéficier au bureau des éditions administratives : registre phytosanitaire, fiche de traçabilité, cahier d’épandage…

Face à une concurrence internationale féroce, la viticulture est une autre filière très investie dans le numérique.
La ville de Bordeaux entend ainsi devenir rapidement la « Silicon Valley » du vin, grâce à son cluster Inno’Vin et le collectif Wine Startups, lancé il y a deux ans. Porté par le conseil régional d’Aquitaine, ce cluster, labellisé « grappe d’entreprises » en 2011, compte près de 90 membres, dont 74 entreprises de la filière vitivinicole (plus de 250 millions d’euros de chiffre d’affaires et près de 1 400 emplois). Depuis sa création, en 2010, il a accompagné près de quinze projets d’innovation représentant plus de 4 millions d’euros d’investissement, dont Vitidrone porté par la société Vitivista pour l’analyse de la vigueur de la végétation de la vigne avec un drone ; ou Progusto (Vinoreco), pour le développement d’un outil connecté d’assistance à la dégustation professionnelle.

La plupart de la vingtaine de jeunes pousses de Wine Startups développent des services BtoB ou BtoC à destination des viticulteurs. Telle l’application Web et mobile Process2Wine qui aide à planifier et gérer l’ensemble des travaux de la vigne, du chai et du conditionnement. A l’autre bout de la chaîne, Wine Tour Booking développe, quant à elle, l’oenotourisme (réservation de visites-dégustations) ou, encore, Wine Services offre aux propriétaires un suivi de leurs grands crus classés en Europe, en Asie et aux Etats- Unis. Cette dernière application mesure l’e-notoriété des grands vins, tout en indiquant s’ils sont à la carte des meilleurs restaurants…
Un mariage réussi du vin et d’Internet qui sert d’exemple à d’autres régions en France, à l’image de Vin Val de Loire, la plate-forme d’aide à l’export mise en place, début 2014, par les producteurs et les négociants de muscadet d’InterLoire. Si la révolution numérique semble bien lancée dans le monde agricole, elle ne s’accomplira que sous certaines conditions : une offre de formation adaptée, une infrastructure généralisée et une meilleure compatibilité entre les tracteurs et les outils attelés des différents constructeurs. Agro EDI Europe l’a compris. Cette association, créée en 1992, a pour but d’informer sur la standardisation et la normalisation des échanges de données informatisées propres à l’agriculture, afin de sensibiliser les professionnels à l’apport du numérique, à la fois pour répondre aux nouvelles exigences de traçabilité et pour faciliter l’interopérabilité entre les différents acteurs de la chaîne logistique. Elle a notamment publié, en 2013, un ouvrage : Les échanges numériques, un levier de compétitivité pour l’Agriculture.

* Lire aussi le hors-série de janvier 2014 de La France Agricole sur ce sujet.

Photo : MF

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