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La télévision entre dans l’âge internet

La « vieille » télévision a compris qu’elle devait innover pour garder le contact avec un public connecté que lui disputent, sur l’écran même du salon, des géants mondiaux comme YouTube ou Netflix… Un riche tissu de start-up accompagne les chaînes traditionnelles dans leur mutation.

Ici, la saison 4 de « Fais pas ci, Fais pas ça », et un panel de services à la demande de France Télévisions – © D.R

La télévision et le numérique, c’est déjà de l’histoire ancienne. Sur les ondes hertziennes, le mode historique de diffusion de la télévision, le signal « analogique » s’est éteint un peu partout. En France, c’était le 30 novembre 2011. Six ans plus tôt, on avait lancé la télévision numérique terrestre (TNT, qui doit son nom à son réseau d’émetteurs hertziens posés sur la Terre). Par la vertu de la  compression des signaux numériques, on pouvait transporter plusieurs chaînes sur une même fréquence ; on était passé d’un paysage de six chaînes (dont cinq gratuites) à quatorze, puis dix-huit… Certes, les abonnés au câble, au satellite, et à partir de 2003, à la télévision par ADSL, avaient déjà accès à une offre de chaînes abondante. Mais la majorité des Français recevaient encore la télévision par une antenne « râteau » sur le toit. 

Ce premier passage au numérique a érodé les parts d’audience et de marché publicitaire des chaînes historiques (TF1, France 2, 3, 5, M6…), en donnant plus de choix au téléspectateur. Il n’a pourtant pas transformé son expérience : il optait parmi des programmes qui se succédaient de façon linéaire dans une grille élaborée par des éditeurs de chaînes. 

 

A la demande du téléspectateur

Ce premier âge numérique est révolu. La télévision est entrée dans l’ère Internet. Et là aussi, cette transformation est celle de la prise de pouvoir du consommateur, qui regarde ce qu’il veut, où et quand il le veut, « à la demande ». Et les groupes audiovisuels ne peuvent plus se contenter d’assembler des programmes en une « chaîne » pour maximiser l’audience et vendre de la publicité, ou attirer des abonnés. Ils doivent réinventer leur métier. Jusqu’ici protégés par des barrières nationales, liées à la souveraineté des Etats sur le spectre hertzien, puis par l’univers, lui aussi fermé, des box ADSL des opérateurs télécoms nationaux, qui contrôlent les services TV proposés à leurs abonnés, les dif
fuseurs traditionnels se retrouvent en concurrence avec des géants, nommés Google, Netflix… Par un simple câble Ethernet, une console de jeux ou une clé Chromecast (de Google), le téléviseur se connectera directement à Internet, sans passer par le décodeur ADSL d’un opérateur, c’est-à-dire en OTT (over the top) dans le jargon du secteur.

Et son écran ressemblera de plus en plus à celui d’un smartphone, ou d’une tablette, où on navigue à travers les icônes d’applications. Et là, TF1 est au même niveau que YouTube, le bouquet vidéo de Google, et ses milliards de vidéos, ou que Netflix, le service de vidéo à la demande par abonnement qui propose films et séries à profusion. Google est passé à l’offensive pour faire son nid au cœur du système. Sony a adopté le système d’exploitation Android de Google, pour sa nouvelle gamme de téléviseurs Bravia début 2015. Face à Google, un consortium rejoint par Samsung tente de promouvoir un OS open source, Tizen. En France, les box ADSL restent le premier moyen de connecter le téléviseur à Internet, et Android est le système qui gouverne les dernières box de Bouygues et de Free.  « Dans les prochaines décennies, la télévision sur Internet remplacera la télévision linéaire, et les applications remplaceront les chaînes », prophétisait en 2013 Reed Hastings, le PDG fondateur de Netflix. Il a déjà conquis plus de 57 millions d’abonnés dans le monde. En France, arrivé en septembre 2014, il en aurait séduit un demi-million en février 2014, autant que CanalPlay, le service à la demande lancé par Canal+. Aux Etats-Unis, Netflix compte déjà plus de clients que HBO, l’équivalent américain de Canal+.

Fin de la TV linéaire

D’ailleurs, Reed Hastings annonçait, dans Télérama fin août, que : « Canal+ deviendra un média sur Internet. » Cette évolution n’interrompt pas la quête technologique vers une image toujours plus grande, plus belle (en ultra haute définition, 4K) et un son toujours plus optimal, qui contribue à garder au téléviseur un statut d’écran à part, fait pour rassembler. Mais il faut d’autres arguments pour atteindre et fidéliser un public quand tout l’univers du Web lui est accessible. Chaque chaîne développe autour de ses programmes un bouquet de services, – comme de voir un programme après sa diffusion en rattrapage (Catch-up TV) –, des prolongements sur le Web et les réseaux sociaux, avant, pendant et après la diffusion d’une émission, pour la faire « buzzer » et amplifier son audience.

Dans le jeu Rising Star sur M6 à l’automne dernier, le public votait par le biais de son profil Facebook sur tablette ou mobile. L’émission, vendue dans le monde entier, n’a pas rencontré en France le succès attendu. Mais elle s’appuie sur une innovation technologique développée en Israël, qui permet d’afficher sur le plateau, en temps réel, le profil Facebook d’un téléspectateur qui vient de voter. Une liaison symbolique du changement en œuvre.

L’atout start-up

En effet, pour attirer, fidéliser leur public, engager la conversation sur les réseaux sociaux, autour des programmes, faire participer, les groupes audiovisuels traditionnels s’inscrivent dans une logique d’open innovation et s’appuient sur un écosystème de start-up.

S’« il n’est pas question de confier cette stratégie entièrement à une start-up, on va chercher auprès d’elle des briques de solutions technologiques à agréger » pour obtenir plus vite le meilleur résultat, explique Patrick Holzman, directeur de CanalPlay. Fin 2013, Canal+ a lancé CanalStart, un programme d’accompagnement pour quatre à cinq start-up par an. Celles-ci peuvent bénéficier d’un soutien financier, de conseils, et tester leurs produits sur la base des abonnés Canal+. Quelque 200 projets venus du monde entier ont frappé à la porte. Les technologies de streaming qui améliorent l’encodage des flux vidéos et leur distribution vers tous les écrans, l’analyse des données, la recommandation de contenus, font partie des domaines privilégiés par le groupe. Wildmoka, basée à Sophia-Antipolis, a signé à l’été 2014 le premier partenariat. Elle développe des technologies d’interactivité autour des programmes (interfaces, partage, discussion en temps réel, etc.). Bouygues Télécom a aussi ouvert en 2014 son « Challenge start-up » aux applications créées pour sa nouvelle box TV Miami qui fonctionne sous Android. Le Marché international des programmes de télévision (MipTV), rendez-vous annuel d’avril des professionnels de l’audiovisuel du monde entier, organise depuis 2013 une compétition de start-up, le MipLab, en partenariat avec FaberNovel, spécialiste de la transformation numérique des entreprises. Elle porte sur des solutions technologiques pour diffuseurs, annonceurs ou régies publicitaires. Sur la centaine de dossiers reçus du monde entier en 2014, c’est une société française, TvtY, qui l’a emporté.

Publicité interactive

Sa plate-forme de « marketing du moment » synchronise la publicité envoyée sur le Web avec ce qui se passe sur l’écran télévisé. Ainsi, pour le Téléthon, les 5 et 6 décembre, France Télévisions Publicité a conçu avec TvtY une campagne  qui suit en temps réel l’évolution des dons. Les publicités pour l’Association française de lutte contre la myopathie (AFM) sont envoyées sur les sites Web de France Télévisions, avec des scénarios qui s’adaptent aux paliers de dons atteints. Les nouvelles formes de publicité interactive et ciblée sont l’un des domaines où s’activent de nombreuses start-up.

Autre grande thématique : la maîtrise des données pour mieux personnaliser les contenus, les recommander et connaître le public. Car, dans cette profusion d’offres, savoir guider le choix du téléspectateur devient un enjeu stratégique essentiel. L’arme fatale de Netflix serait son algorithme de recommandation, capable de deviner le film ou la série que vous allez aimer regarder… Une start-up parisienne, Spideo, a pris position sur ce créneau. Elle collabore avec CanalPlay, Bouygues Télécom pour sa box Miami ou Arte pour sa télévision de rattrapage. Son approche ne se contente pas d’analyser l’historique des visionnages pour proposer des programmes similaires (vous avez regardé cette série policière, vous allez aimer celle-là.). Elle ajoute une analyse sémantique des contenus, la possibilité de choisir une « humeur », comme « changer d’air » ou « romance », pour recommander un programme adapté.

France Télévisions et la start-up rennaise Mensia Technologies ont présenté à la conférence LeWeb14 une interface qui mesure les données électriques du cerveau avec un casque. Cette solution peut, elle aussi, suggérer au téléspectateur un programme en fonction de son humeur. Stressé ou fatigué ? Pluzz, la plate-forme de télévision de rattrapage de France Télévisions, proposera un contenu relaxant…

Zapping 2.0

L’ergonomie et la fluidité des interfaces de navigation sont un autre domaine clé pour la télévision connectée. Si l’humeur peut guider un choix, le plus souvent, c’est le « bruit » autour d’une émission, d’une vidéo, qui y conduit. Fondée en 2012, Followatch est une application sur mobile et tablette, qui se veut un « facilitateur pour regarder la télévision ». C’est à la fois un guide de programmes classique avec les grilles des différentes chaînes, un classement selon le « buzz » sur les réseaux sociaux, la possibilité de suivre sur un fil Twitter intégré au logiciel les messages relatifs à ses émissions préférées. Followatch suit 92 chaînes et les vidéos les plus populaires diffusées sur YouTube et Dailymotion. Mais l’application n’est que la vitrine grand public d’un service d’analyse de données vendu aux diffuseurs de télévision, de vidéo à la demande, aux producteurs… Par exemple, une chaîne payante peut détecter les prospects parmi ceux qui discutent de ses programmes, mieux fidéliser ses abonnés en leur adressant les recommandations qui émergent des réseaux sociaux…

Pour Stanislas Leridon, cofondateur de Dotscreen, qui développe des applications pour des groupes de télévision et de médias, les flux d’images, linéaires ou pas, vont cohabiter sans distinction sur l’écran TV. Il a développé une interface qui l’illustre : on regarde une chaîne en direct et d’une pression sur la télécommande, plusieurs pavés s’affichent en bas de l’écran proposant TV de rattrapage, offre spéciale pour revoir l’intégralité de la dernière saison d’une série, quelques jours avant le lancement de la suivante… On est déjà habitué à se désynchroniser du flux d’une chaîne, quand on met en pause, avec son décodeur ADSL. De nouvelles fonctions lancées par France Télévisions vont dans le sens de cette « délinéarisation » : Salto permet de reprendre au début un programme en cours dont on a raté le commencement ; avec MaListe, on peut, tout en zappant, marquer les programmes « à regarder plus tard ». Cette idée est née en 2013, lors d’une journée de création avec une centaine d’étudiants, organisée à Startup42, l’accélérateur de start-up de l’école d’informatique Epita. Deux fonctions accessibles pour l’heure seulement en TNT sur TV connectée. « Personne n’a dit que les chaînes étaient condamnées à ne faire que du linéaire », appuie Bruno Patino, directeur général aux programmes, et aux développements numériques de France Télévisions. Dans la télévision du futur, « linéaire et non linéaire se confondent », et les acteurs traditionnels pour être présents sur les deux tableaux, ont besoin de start-up innovantes.

© Inria

Un robot aux commandes du JT ? 

Si la TV connectée modifie les usages du spectateur, les technologies et réseaux numériques transforment aussi, en amont, la façon de produire les programmes. A la conférence LeWeb 2014 en décembre, on pouvait voir sur le stand de France Télévisions, Poppy, un robot-journaliste, doué d’une intelligence d’apprentissage, de reconnaissance, conçu par l’Inria et fabriqué avec une imprimante 3D. Il présentait le journal télévisé, avec une voix presque naturelle réalisée par la société Voxygen. Le journal en continu présenté par Poppy était élaboré avec News’Innov, un logiciel qui analyse en temps réel la couverture médiatique sur le Web et les réseaux sociaux, repère les sujets qui « buzzent ». A côté de Poppy, une start-up israélienne, lancée en 2011 avec le soutien du fonds Kima Venture (fondé par Xavier Niel et Jeremi Berrebi), elle, l’application Wibbitz : un programme d’intelligence artificielle, capable de transformer tout article écrit, en un résumé audio ou vidéo. Il analyse le texte d’un certain nombre de sources prédéfinies, le résume, puis, va chercher en ligne des images, des vidéos, des infographies, auprès d’agences comme Reuters… et les compile en une vidéo de 30 secondes à 1 minute.

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