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Le patrimoine réinventé

Pour célébrer l’inscription de la grotte préhistorique Chauvet au patrimoine mondial de l’Unesco, Vallon-Pont-d’Arc a confié à ID Scènes (Montpellier) la création d’un spectacle en « mapping » sur les façades de la mairie.

Les technologies numériques ouvrent des champs d’exploration insoupçonnés aux acteurs de la préservation du patrimoine pour valoriser sites et monuments auprès du grand public. Mais l’œuvre reste la star.

Plus jamais un enfant ne jugera, demain, un musée « ennuyeux ». Grâce à l’essor des solutions numériques, les scénographies n’en finissent plus d’intégrer de nouvelles pistes de découverte et d’appréhension du patrimoine afin de le rendre toujours plus accessible, voire ludique, aux publics les plus divers.

Révolutionner la scénographie

Le 4 décembre prochain, le musée du Louvre-Lens inaugurera son exposition « Des Animaux et des Pharaons » dans l’Egypte ancienne. Grâce à une table tactile, on manipule des momies animales en 3D et on explore en détail l’intérieur via des images réalisées au scanner médical. A Marseille, le musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem) coopère avec les étudiants de l’école d’arts graphiques Supinfocom, à Arles, pour éclairer, avec des petits films d’animation décalés, les merveilles du patrimoine méditerranéen ou, récemment, les carnavals du monde. Près d’Agen, Villascopia donne à voir en « scénovision » 3D la vie au sein d’une villa gallo-romaine avant d’inviter à parcourir ses ruines. Les technologies de « mapping » qui adaptent des animations graphiques 2D et 3D à l’architecture d’un bâtiment ont illuminé le 27 juin dernier les façades de l’hôtel de ville de Vallon-Pont-d’Arc, en Ardèche, pour célébrer spectaculairement l’inscription de la grotte Chauvet au patrimoine mondial de l’Unesco…

Ces solutions, diverses, ne sont plus réservées aux sites les plus riches. N’importe quelle commune peut s’offrir, comme au château de Versailles, une application mobile en réalité augmentée pour promouvoir l’histoire de son territoire de manière plus attractive et moins coûteuse qu’un guide conférencier. Elles transforment ainsi métiers et démarches, comme l’a démontré le 17 juin le colloque Patrimoines 2014@Arles du pôle Industries culturelles et Patrimoines. Et ce n’est pas près de s’arrêter !

Orange Labs a testé avec le musée du Louvre-Lens des lunettes qui permettent, en réalité augmentée, de « toucher » des œuvres trop fragiles pour être exposées, en les faisant pivoter par de simples mouvements de la main, ou de s’immerger dans une œuvre en affichant un écran flottant dans le champ de vision. « On a parfois le sentiment que l’innovation n’a plus de limites pour mieux transmettre la connaissance et accroître le rayonnement d’un monument, note Paolo Toeschi, directeur du site du pont du Gard. Peut-être sera-t-il possible de réaliser un jour des films pyrotechniques autour de l’aqueduc, sans toucher à l’aqueduc et sans risque, ni contrainte pour sa préservation. Il n’empêche : l’ouvrage restera au centre de la motivation de la venue du public. »

Pour Jérôme Jarmasson, cofondateur de l’agence de design Canopée : « Le numérique n’est qu’un outil pour exprimer une créativité et capter des publics difficiles à attirer autrement. » La société Canopée a ainsi collaboré à « Vol sans effraction », une visite virtuelle du musée d’ethnographie provençale, le Museon Arlaten, à Arles, en plein chantier, qui souhaite dépoussiérer son image. A l’extérieur des murs, les participants pilotent avec un joystick un drone qui survole la cour intérieure du bâtiment et leur renvoie les images sur un écran. Comme dans un jeu vidéo. Le succès de cette expérience novatrice de médiation culturelle devrait connaître d’autres prolongements à la réouverture du site en 2018.

L’œil de l’homme incontournable

A Clermont-Ferrand, le numérique aide à revaloriser la mémoire audiovisuelle du Puy-de-Dôme. Les expositions du conseil général, lourdes et coûteuses à monter, ne faisaient plus recette. En digitalisant des films issus de ses archives ou collectés auprès de la population, l’institution se dote d’un fonds exploitable en documentaires diffusés sur Internet ou sur les mobiles. Et, élargit l’accès du public à ces témoignages d’époque.

Les technologies révolutionnent même la restauration de monuments. En Bourgogne, chez Lithias, un robot sculpte des statues, ornements et objets en pierre, dégradés par le temps, pour les rénover en six fois moins de temps que la main de l’homme ! L’œuvre est scannée préalablement dans ses moindres contours, puis numérisée en 3D en vue de la programmation du bras robotisé. L’abbaye de Cluny en a bénéficié. Mais, aussi doué soit-il en copie, le robot n’est pas un artiste : « Il faut le savoir-faire du sculpteur pour transformer le caillou en œuvre », rappelle Ghislain Moret de Rocheprise, fondateur de Lithias. Une conviction partagée par Didier Happe, cogérant d’Art Graphique et Patrimoine, leader des relevés et représentations numériques 2D et 3D de l’architecture et des œuvres d’art. En vingt ans, l’entreprise a vu l’émergence incessante de solutions plus puissantes et précises. « Mais l’œil de l’homme reste indispensable », assure-t-il.

Dans certains domaines cependant, comme l’archéologie sous-marine, les évolutions technologiques ouvrent des perspectives inaccessibles à un être humain, même s’il reste aux commandes. Le projet Lune, du nom d’un navire de Louis XIV échoué en 1664 à 90 mètres de profondeur aux abords des îles d’Or, dans le Var, et retrouvé par l’Ifremer en 1993, a profité de techniques inimaginables auparavant, grâce à l’appui de Dassault Systèmes. L’épave et ses vestiges éparpillés (vaisselle, artillerie…) ont été cartographiés et reconstitués en 3D pour opérer une fouille virtuelle, à l’image d’un simulateur de vol,  et maîtriser par anticipation les procédures de  récupération des objets.

« Ces outils de réalité virtuelle ont servi à étudier et comprendre le site, à évaluer les phénomènes de corrosion, et tester des systèmes d’exploration moins destructifs. L’archéologie sous-marine du futur naît avec ce projet », confie Franca Cibecchini, du département des Recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines (DRASSM). Dans un proche avenir, un robot sous-marin, capable de voir et de fouiller lui-même, explorera le site avec moins de nuisance qu’un plongeur. « Pour des épaves de moins de cent ans, il y a urgence car, immergés, les matériaux n’ont plus que trente ou quarante ans à vivre », souligne Jean-Bernard Memet, du bureau d’études A-Corros, spécialiste du patrimoine métallique. Pour Jean-Claude Golvin, architecte, directeur de recherche au CNRS spécialisé dans la restitution des monuments anciens, « le numérique élargit le champ, nous émerveille, mais ce n’est pas l’outil qui doit émerveiller. C’est ce qu’il permet de faire pour restituer l’histoire humaine ». 

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