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Milad Doueihi – Les mutations de la confiance

Par sa présence massive et son influence inédite, le numérique est en voie de devenir ce que certains sociologues désignent par un “fait social total”. Autrement dit, un facteur capable d’influencer tous les aspects de la société : de l’économie au comportement. Dans un tel contexte, comment penser la confiance. Ou, pour le dire autrement, comment le numérique modifie-t-il la confiance ? Cette question est d’une grande pertinence car elle concerne une dimension essentielle, certes complexe et diversifiée, mais qui reste fondamentale pour nos sociétés.

Milad Doueihi, titulaire de la chaire d’Humanisme numérique Sorbonne Universités

L’affaire Snowden, pour ne prendre qu’un exemple, suscite tant de réactions contradictoires qu’elle est devenue un symptôme puissant de notre rapport avec la culture numérique. Un symptôme qui, par l’intensité, voire, dans certains cas, la violence des points de vue qu’il autorise, invite au recul. Si la majorité des documents semble confirmer des choses connues même si parfois elles n’étaient pas reconnues officiellement, l’affaire montre d’une manière inédite le partage entre deux morales: la morale de l’état et ses secrets, et celle du ”nouveau citoyen” à la fois exposé aux périls de la fragilité et de la libre circulation de ses données numériques et en même temps conforté par son accès à la culture du réseau. C’est bien ce partage qui ne se limite point aux États, mais qui modifie également les rapports entre le public et les entreprises qui nécessite une nouvelle réflexion et surtout de nouvelles formes de gouvernance et d’échanges. Car si le numérique est une culture dans le cas où il modifie notre regard sur les objets, les institutions et les pratiques, voire les identités, il le fait en transformant le citoyen en un acteur autorisé et un participant avisé. De gouvernants et gouvernés, séparés par leur accès aux arcanes du pouvoir et aux secrets des décisions économiques et politiques, on est passé aujourd’hui à une époque plus complexe, dans laquelle le citoyen a des moyens d’action et d’expression jusqu’ici inédits.

Citoyen acteur

L’enjeu principal de cette mutation est dans l’évolution de la nature même de la confiance sociale. Le citoyen est aujourd’hui surtout un acteur qui est sans cesse en train de lire et comparer des informations et des savoirs populaires, naguère marginaux, et des discours officiels et autorisés. La confrontation de ces deux sources est au cœur de notre spécificité actuelle, grâce en grande partie au numérique. C’est l’ère des données qui semble façonner à la fois notre sociabilité et les mutations de la confiance, dans toutes ses déclinaisons. Elle transforme la mesurabilité en une nouvelle forme de persuasion sociale, modifiant les repères argumentatifs et les critères de pertinence. La mesurabilité s’érige inéluctablement comme critère : à la fois unité et pertinence dans un contexte défini par les traces et les données censées représenter sinon des intentions, du moins des repères efficaces.

Ainsi on témoigne d’une nouvelle construction de la confiance sociale fondée en grande partie sur cette dimension auto-industrielle et s’autorisant de la puissance croissante des algorithmes et des données partagées. Lecture sociale et lecture industrielle sont les produits des algorithmes et de la nécessité d’automatiser des pratiques d’écriture (comme dans le cas de Wikipedia) et de lecture (comme dans le cas des moteurs de recherche ou de recommandation). Cette automatisation est en même temps une nouvelle autonomie, inhérente à la logique de la recommandation qui se légitime dans sa survalorisation du facteur social tel qu’il investit le numérique et ses plateformes comme vecteurs de pertinence, qui n’est souvent que variation sur la proximité (géographique, relationnelle ou sémantique). Le voisinage n’est plus simplement sémantique, incorporant des concentrés de comportements et de traditions, il est surtout mesure : identification et mesure de traces censées incarner des intentions et refléter des choix discrets, volontaires et toujours pertinents. La mesurabilité est le moteur d’une redéfinition des catégories constitutives de la culture portée par la lecture automatique généralisée. Cette mesurabilité modifie l’argumentation (on le voit de plus en plus par l’entremise des visualisations) et subrepticement instaure de nouveaux critères de pertinence et de légitimité. C’est ainsi que la sociabilité numérique est une nouvelle façon de faire société : lecture automatique de soi (en fonction des catégories du profil et de ses modulations), l’identité se construit dans un échange entre fragments discursifs et actions et présences sur le réseau. Des interventions, des associations, des rapprochements, des rencontres fortuites, portées par les similarités et les liens de parenté d’un type nouveau, entre catégories et positions sur un réseau, et finalement des formes d’association productrices de sens et de pertinence, ce sont les particules élémentaires de l’identité numérique. Et cette identité appelle une autre manière d’informer et de former.

Mais face à cotta actualité, on assiste également à un nouveau développement qui sera probablement plus puissant et plus important. C’est le mouvement porté par le BlockChain et ses potentiels. Dans ce cas, les données, leur collecte et leurs exploitations ne sont plus le seul facteur déterminant. Loin de là. Car le BlockChain déplace radicalement le site de la confiance de l’institution, de l’individu ou d’une collectivité vers la machine et ses capacités de calcul et d’échange autonome. Dans ce mouvement se dessine une alternative capable d’introduire de nouvelles manières de production de la valeur, économique et symbolique. La question qu’un tel déplacement suscite est celle de l’autonomie. Autonomie de l’humain et de la machine, et des relations potentielles entre les deux. Mais il ne faut pas penser l’autonomie comme une sorte d’autochtone. Plutôt, comme une modalité de délégation. Et la confiance, dans ses mutations actuelles, est la scène d’une grande négociation entre l’humain et le numérique.

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