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Navi Radjou : « Le numérique peut (aussi) aider à construire l’économie frugale » 

Pour ce dossier consacré à l’innovation frugale, rien de mieux que de s’entretenir avec celui qui a théorisé le concept ! Navi Radjou explique à Alliancy en quoi la frugalité, directement inspirée de la débrouillardise des pays du Sud, peut être applicable au monde numérique. Une réflexion qui nous pousse à prendre conscience de l’impact environnemental de l’informatique et à trouver des solutions concrètes pour rendre le monde immatériel plus sobre.

Navi Radjou a théorisé et diffusé le concept d'innovation frugale en 2015, lorsqu'il publie avec Jaideep Prabhu l'ouvrage "L'innovation frugale : Comment faire mieux avec moins".

Navi Radjou a théorisé et diffusé le concept d’innovation frugale en 2015, lorsqu’il publie avec Jaideep Prabhu l’ouvrage « L’innovation frugale : Comment faire mieux avec moins ».

Alliancy. Que signifie le concept d’innovation frugale que vous avez théorisé en 2015 ? Comment peut-il s’appliquer au monde numérique ?

Navi Radjou. La frugalité est synonyme de sobriété. L’idée au départ était de faire des économies d’argent, d’énergie et de toutes sortes de ressources. Le concept vient des pays du Sud qui utilisent la débrouillardise pour être plus économe sur la gestion de leur eau, de leur capital et de leur électricité. Le concept a ensuite débouché sur l’innovation frugale comme une vraie méthode pour explorer comment faire mieux avec moins dans les entreprises du monde entier. 

Pendant la crise sanitaire, ces entreprises ont perçu la technologie comme une panacée qui règlerait tous nos problèmes. Mais la frugalité n’est pas exclusivement reposée sur le choix d’une technologie. C’est avant tout un état d’esprit ingénieux et résilient qui permet de mieux piloter ses ressources et mieux choisir ses fournisseurs à l’aide d’outils performants. Le problème tient au fait de ne pas avoir conçu des technologies sobres dès le départ, alors que 70-90% de l’impact environnemental d’un produit est déterminé durant sa conception. C’est ce qui explique aujourd’hui que le numérique et la low tech s’opposent. Ce monde numérique qui répète les mêmes bêtises faites par le monde industriel au siècle dernier en créant des produits de plus en plus complexes, énergivores, et polluants . 

Nous avons pris conscience que le charbon et le pétrole – les matières premières de l’ère industrielle – sont des ressources limitées et polluantes. Il faut en faire de même pour internet, la matière première de l’économie digitale, qui implique lui aussi des externalités négatives. Car souvent, ces externalités négatives ne sont pas visibles dans le bilan comptable de l’entreprise. L’objectif est d’arriver à les internaliser et mettre en place une comptabilité « en triple capital » qui viserait à préserver le capital social et humain au même titre que le capital financier.

Quand je suis arrivé aux États-Unis en 1999, au cabinet Forrester, j’ai constaté chez les entreprises une réelle « course aux armements » dans laquelle elles courraient après l’informatique comme si c’était l’Eldorado. Il y a eu une surenchère autour d’internet et les entreprises avaient beaucoup trop investi dans l’informatique par rapport à leurs vrais besoins. C’est ce qui a contribué à former la bulle internet qui a spectaculairement éclatée en 2000. 

Graphique du cabinet Forrester montrant l’évolution des dépenses en IT en millions d’euros. Nous pouvons remarquer une nette montée au moment de la bulle internet des années 2000.

Tout l’enjeu aujourd’hui est de développer des offres et des solutions liées à l’éco-conception du monde numérique. Autrement dit, comment réduire la consommation d’énergie de nos produits informatiques. Une vision globale et planétaire sur cette problématique est nécessaire si nous voulons créer une économie verte.

La Société du Grand Paris, par exemple, s’est alliée avec le cabinet de conseil Explolab pour valoriser l’innovation frugale dans ses appels d’offre. Ceci permet de soutenir des prestataires innovants – comme des start-up et des ETI – en matière de sobriété numérique. Ce type de notation aura plus de poids à l’avenir dans le choix des prestataires.  

La technologie est une solution qui permet de réduire l’impact environnemental des entreprises… Mais les effets rebond du numérique sont aussi considérables. Comment aborder cette question paradoxale selon vous ?

Navi Radjou. Tout d’abord il faut accepter le fait que le numérique va devenir la colonne vertébrale de l’industrie de demain. Avec la transition énergétique, on cherche à « verdir » la production et la distribution de l’électricité avec l’énergie solaire et les smartgrids. Mais il faut aussi verdir la production et l’utilisation de l’informatique, qui est devenu aussi essentiel que l’électricité.

Il y a le monde des bits et le monde des atomes, le monde immatériel et le monde matériel. L’informatique croit pouvoir s’affranchir des lois du matériel. Or il devient de plus en plus imbriqué, omniprésent et presque invisible dans notre vie quotidienne, exactement comme l’électricité. Cette banalisation est un danger car nous avons tendance à ne plus y faire attention. Mais son impact est bien réel et il est possible de le réduire en appliquant l’innovation frugale à toutes les échelles, avec de la high tech et de la low tech.

Par exemple, la start-up Dracula Technologies a réussi à s’affranchir des piles pour les objets connectés en les recouvrant de cellules photovoltaïques qui récupèrent la lumière naturelle et artificielle pour s’auto-alimenter. C’est une idée qui s’insère dans une démarche d’autopoïèse (système auto-suffisant qui peut s’auto-produire et s’auto-maintenir en utilisant les ressources de son environnement) et elle demeure fondamentale pour soutenir le déploiement prochain de 50 milliards d’objets connectés dans le monde. Dans la même logique, il y a aussi Qarnot Computing qui fait un travail très ingénieux en repensant les data centers en un réseau distribué de radiateurs numériques qui utilisent la chaleur des processeurs intégrés pour chauffer des bureaux et appartements.

La low tech et la high tech ne s’opposent pas mais le plus énergivore reste bien le hardware, notamment en matière de terres rares. C’est pourquoi certains pays du Sud commencent à utiliser des algorithmes pour remplacer des fonctionnalités de l’hardware. Téléphonie, agriculture, gestion de l’eau, milieu médical… de nombreux secteurs transfèrent leurs activités en software pour mieux piloter leurs ressources et réduire leur empreinte carbone. Par exemple, la start-up indienne AlgoSurg utilise des algorithmes pour convertir automatiquement des images 2D des appareils rayons X en des images 3D, ce qui évite aux hôpitaux d’investir dans des scanners coûteux et énergivores.

Pour la gestion de l’eau, il est possible de recourir à des low tech tout en mobilisant des technologies de pointe en géomapping pour analyser la qualité des sols. Le logiciel va prendre le dessus sur le hardware, c’est une evidence. Mais encore faut-il bien arbitrer et évaluer ses vrais besoins. 

Comment les entreprises peuvent-elles s’emparer de ces sujets ?

Navi Radjou. Nous sommes d’accord pour dire que l’informatique joue un rôle de plus en plus prépondérant, encore plus depuis la crise Covid-19. Si les entreprises s’engagent à réduire leur impact environnemental, leur plan de transition énergétique devra obligatoirement prendre en compte l’informatique. 

Le DSI devra être inclus dans les grandes décisions, il a un rôle important à jouer dans cette transition énergétique. Il s’agit d’un rôle plus stratégique que fonctionnel, avec deux objectifs : utiliser l’informatique pour réinventer le modèle économique de son entreprise mais aussi comme un levier pour atteindre des objectifs audacieux en matière environnementale. Ces questions ne peuvent plus être l’apanage des équipes RSE, R&D et Marketing.

Il est aussi possible de mettre en œuvre cette transformation en mobilisant son écosystème. C’est ce que fait Engie Solutions avec de nombreuses organisations partenaires. Leur modèle économique est basé notamment sur la déconsommation chez les opérateurs télécom, les villes et les grandes entreprises. Leur objectif est de repérer où il est possible de réduire l’impact environnemental dans leurs process, leurs infrastructures, leurs bâtiments et surtout leurs systèmes informatiques. 

Les entreprises peuvent même aller plus loin. De Google à Facebook qui se sont engagés à devenir carbone neutre en 2030, Microsoft, lui, a annoncé vouloir devenir carbone négatif en 2030. Réduire son empreinte carbone de sa chaine de valeur ne suffit pas, il faut aussi réfléchir à comment décarboner la planète entière. Il nous faut un « big hairy audacious goal » (grand objectif audacieux) sur ce sujet, qui, par effet boule de neige, mettra la pression sur les DSI pour les pousser à changer radicalement.

Navi Radjou et Jaideep Prabhu, « Le Guide de l’innovation frugale: Les 6 principes clés pour faire mieux avec moins », octobre 2019.

Dans votre dernier ouvrage “Le Guide de l’Innovation Frugalepublié en octobre 2019, vous donnez d’ailleurs des conseils aux entreprises pour se lancer…

Navi Radjou. Mon dernier livre recèle d’exemples qui intègrent la frugalité et le numérique ensemble. C’est un guide pratique pour savoir comment concevoir des produits, gérer des chaînes de valeurs, engager les consommateurs, favoriser l’hypercollaboration pour atteindre des objectifs de sobriété. Cette sobriété est trop souvent réduite aux tâches fonctionnelles, c’est pourquoi j’ai souhaité montrer comment on peut utiliser le numérique comme un vrai levier stratégique. 

De la même manière, l’effort de durabilité doit rimer avec profitabilité. Le numérique, utilisé avec sagesse, peut aider à construire l’économie frugale. Quand Qarnot Computing collabore avec Casino, il n’est pas seulement question de gains environnementaux mais aussi d’économies d’argent et de nouvelles sources de revenus. De son côté, la Société Grand Paris avec ExploLab co-développe des solutions informatiques disruptives qu’elle peut directement revendre en passant par les mécanismes de licence de propriété intellectuelle. 

Cette recherche de frugalité est un nouveau paradigme qui prend du temps à rentrer dans l’esprit des gens car nous avons du mal à aller au-delà du rôle de consommateur. Il faut arrêter ce réductionnisme identitaire qui considère que nous sommes des consommateurs et rien d’autre. Aux États-Unis, la consommation représente 70% du PIB américain. Or l’économie américaine est le premier pollueur au monde. Ergo, les consommateurs sont directement responsables de la dégradation environnementale.

Cette responsabilité est l’affaire de tous, y compris les entreprises et les DSI. La méthode d’innovation en silos et la réinvention de la roue ne sont plus viables et les entreprises doivent ouvrir leur écosystème pour créer des synergies et faire de la technologie un levier positif en matière environnementale et sociale. C’est le cas par exemple d’Engie, Danone et BNP Paribas qui ont décidé de réunir leurs intrapreneurs pour co-construire des solutions Tech4Good en partenariat avec des start-up. 

Il est primordial que ces organisations coopèrent pour mutualiser leur pouvoir d’achat, créer des référentiels communs, faire du lobbying positif et ainsi créer l’entreprise responsable de demain.

Est-ce que le principe de débrouillardise peut être applicable à l’immatériel ?

Navi Radjou. Les recycleries redonnent une seconde vie à nos objets. Appelé “upcycing”, cette méthode peut sans aucun doute s’appliquer au monde des connaissances. Cela permettra de maximiser la valeur existante de nos technologies et inventions avant de s’en débarrasser. Il faut donc faire de l’upcycling pour rendre le monde immatériel plus sobre. Cela passe par notre capacité à identifier, célébrer et partager les biens intangibles.

J’ai été par exemple surpris de voir que la nouvelle loi sur l’économie circulaire s’appliquait uniquement aux matériaux physiques. Qu’en est-il de l’économie de services et l’économie de la culture ? Où sont les connaissances ? Comment mieux valoriser nos idées et notre savoir-faire ?

En parallèle avec l’économie circulaire matérielle, il faut co-construire ce que j’appelle « une économie circulaire de la connaissance » (Circular Knowledge Economy) vu qu’au 21ème siècle les actifs intangibles ont plus de valeur et d’impact que les ressources matérielles.

C’est dommage de gaspiller le talent humain car il peut aboutir à plus de valeurs économiques mais aussi sociétales, écologiques, esthétiques et humaines. Paleo Energetique par exemple, est un Do Tank créé avec le soutien de la Fondation Schneider Electric, qui identifie et met en valeur de nombreux brevets et inventions du passé sous-appréciés dans le domaine de l’énergie. Ces technologies “oubliées” ont un impact positif et méritent d’être ré-exploitées. 

Aux États-Unis, il reste encore un trillion de dollars de propriété intellectuelle non utilisée. Toutes ces connaissances ne devraient pas être gaspillées. Même constat pour les talents, qui disposent de compétences et d’aventures dont il faut s’inspirer. C’est d’ailleurs ce qu’entreprend la plateforme Oui are makers en encourageant les échanges d’expériences et la transmission de connaissances entre citoyens de différentes générations pour réduire le gaspillage à la fois matériel et immatériel.

Je reste convaincu que le progrès n’est pas linéaire mais bien circulaire. Nous recherchons constamment de nouvelles technologies, alors qu’il serait parfois mieux de revisiter celles du passé et les combiner pour donner naissance à une méta innovation avec plus d’impact. 

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