centres de données

Nouvelle réglementation :  les opérateurs sous haute tension  

Face aux enjeux environnementaux, l’Union européenne impose aux datacenters la réutilisation de leur chaleur émise. Réglementation pragmatique ou fable technocratique ? Dans la réalité, son application se heurte à des contraintes : les opérateurs du secteur racontent l’envers du décor. 

Publié le 20 févr.

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En France, 352 centres de données tournent jour et nuit. À eux seuls, ces ogres numériques dévorent, selon l’Ademe, l’équivalent de trois fois l’électricité de Paris. Sans jamais être repus. Et, selon EDF, leur consommation devrait tripler sur les dix prochaines années, pour atteindre 30 TWh. "Les centres de données ont été identifiés comme l’un des plus gros besoins énergétiques émergents, après la mobilité ", souligne Fabrice Lebrun, développeur et accélérateur d’offres innovantes chez EDF. À l’échelle européenne, leur demande en électricité représentait déjà 3,21 % de la consommation brute de l’UE en 2023, un niveau comparable à celui de la Belgique. 

Face à cette croissance astronomique, l’Union européenne a adopté en 2023 une directive, transposée en droit national en octobre 2025. Celle-ci impose aux infrastructures dépassant 500 kW de puissance de déclarer leur consommation en énergie et en eau. L’objectif ? Établir un système de notation européen. Si la France collectait déjà ces données pour certains centres, la majorité d’entre elles sont désormais concernées. 

Seulement 10% de chaleur valorisée 

Mais cette nouvelle loi transposée va plus loin : les datacenters d’une puissance installée supérieure ou égale à 1 MW doivent désormais valoriser la chaleur fatale qu’ils produisent. Dans les faits, les baies de serveurs dégagent une chaleur considérable durant les phases de calculs. Jusqu’à présent, cette énergie était souvent gaspillée, malgré son potentiel de réutilisation.

“On n’arrêtera pas le digital, alors mieux vaut en gérer ses conséquences plutôt que réduire son usage",
Sébastien Cousin, fondateur de Civ50

A titre d’exemple, un datacenter peut réchauffer une zone d’activité, comme Civ50 le fait, ou bien un quartier entier à l'instar de Data4.  L’opérateur de centre de données alimentera gratuitement des milliers de logements dans l’Essonne (91). L’Agence de la transition écologique (Ademe), entre autres, note une prise de conscience collective autour de ces enjeux. Pourtant, selon l’organisation France Datacenter, malgré ces initiatives, seulement dix pour cent de la chaleur émise par les datacenters est réutilisée en Europe. « C’est insignifiant », regrette Sébastien Cousin. Il attribue cette faible réutilisation principalement au manque de contraintes réglementaires. 

Des contraintes techniques à foison 

Linda Lescuyer, responsable innovation et développement durable chez Data4, apporte une nuance importante. « Si c’était facile, on l’aurait tous fait », a-t-elle confié. Les obstacles ? Techniques, selon elle. Si la transmission de la chaleur se fait généralement via des réseaux de tuyaux, le degré de l’air ou de l’eau qui y circule varie selon les centres de données. « La température évacuée par les serveurs tourne en moyenne autour d’une trentaine de degrés, ce qui présente peu d’intérêt pour une réutilisation directe », explique-t-elle. 

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En réponse à cela, deux solutions permettent d’augmenter cette chaleur à un niveau exploitable : l’utilisation de pompes à chaleur ou l’amélioration des systèmes de refroidissement. L’objectif ici est d’atteindre des niveaux de températures adaptés aux besoins des utilisateurs potentiels. Un enjeu majeur persiste malgré tout : trouver des voisins en mesure d’utiliser cette chaleur. « Le principal défi est de localiser des acteurs à proximité capables d’utiliser cette ressource. Ces derniers n’ont souvent pas conscience de cette énergie invisible. Il faut donc être proactif et aller à leur rencontre », souligne Sébastien Cousin. 

Un voisinage réticent 

En supplément : l’obstacle de la distance. « Je schématise un peu, mais quand on met de la chaleur dans un gros tuyau, on ne peut pas la transporter sur trois cents kilomètres car, à la fin, il n’y a plus de chaleur », illustre Paul Collignon, responsable affaires publiques et environnement à l’Alliance Française des Industries du Numérique (Afnum). Et, lorsqu’il s’agit de se relier au réseau public d’une collectivité locale, les difficultés s’accumulent.

« Il n’y a pas forcément de place pour nous dans les réseaux de chaleur urbains »
un expert technique du secteur

Sans compter que, parfois, il n’existe même pas de réseau de récupération, ce qui limite drastiquement les possibilités de valorisation. 

Au-delà des défis techniques, l’implantation des nouveaux datacenters pose également des problèmes d’aménagement du territoire. « Lorsqu’un centre de données s’installe au sein d’un quartier, il entre en concurrence directe avec d’autres usages essentiels du foncier, comme des écoles », explique Linda Lescuyer. “Il existe aussi une barrière culturelle selon moi”, ajoute Sébastien Cousin. Une question de tendance plutôt que de pays à vrai dire. Dans une période où les dépendances sont de plus en plus pointées du doigt, qui accepterait de se reposer sur un autre acteur ?  

La facture, critère inhérent de la réglementation 

Outre la volonté des communes, le coût de ces changements restent un obstacle non-négligeable. “Même si cette filière a les moyens”, nuance Sébastien Cousin. Thésée Datacenter a, par exemple, voulu relier l’un de ses centres à une piscine mais, située de l’autre côté de l’autoroute, le montant des travaux aurait été trop élevé. Pour pallier cet écueil, la loi prévoit une analyse coût-avantage, destinée à évaluer la faisabilité technique et économique de la valorisation de la chaleur fatale. Pour être considérée comme acceptable, cette valorisation doit atteindre le seuil réglementaire du facteur d’efficacité de réutilisation, fixé à 0,20*. 

 Dans la pratique, il reste toutefois difficile d’estimer combien de data centers seront en mesure de s’y conformer. Faute de recul sur l’application du décret, les experts eux-mêmes peinent à déterminer si cet objectif est réellement atteignable.  Si l’analyse coût-avantage se révèle négative, l’opérateur se voit dispensé de certaines obligations de recyclage. Mais la loi encadre strictement cette exemption : “l'exploitant du centre de données reste tenu de valoriser la part de la chaleur fatale produite pouvant être valorisée dans des conditions technico-économiques acceptables. ” Les installations équipées d’un système de refroidissement air-air (refroidissent avec de l’air et émettent de l’air réchauffé) pourraient être concernées. Elles affichent généralement des performances insuffisantes.  

Une réglementation "casse-tête” 

Concernant les data centers assujettis à la réglementation suite à l’analyse coût-avantage, d’autres obstacles se profilent à l’horizon. L’application stricte de la mesure semble peu crédible.

« Modifier des infrastructures existantes, c’est comme opérer à cœur ouvert : c’est complexe, risqué et extrêmement gourmand en espace »
Sébastien Cousin, fondateur de Civ50

Pourtant, le secteur n’a pas été pris par surprise. « Les opérateurs s’y attendaient dès 2023, au moment de l’adoption de la directive européenne », rappelle Emma Rousseau, juriste chez Thésée Datacenter. 

La difficulté demeure avant tout opérationnelle...et humaine. « Pour les gestionnaires de data centers, c’est un casse-tête », résume Sébastien Cousin. Il décrit des installations déjà saturées, auxquelles on impose davantage de contraintes réglementaires mais aussi d’investissements et, en plus, de valoriser leur chaleur fatale. Ce qui ne s'obtient pas en claquant des doigts. « On n'accomplit pas ça en un an », prévient Sébastien Cousin. Toucher à un process qui doit fonctionner 24 heures sur 24, sans interruption, relève de l’équilibrisme. « Quand on l’a fait, on sue vraiment, confie-t-il. Parce qu’il n’y a aucune marge d’erreur.” 

Ne pas pénaliser économiquement les datacenters 

L’efficacité réelle de la mesure est également questionnée. Tout coûte cher.

« Le critère “économiquement acceptable” me donne le sentiment que cette réglementation n’impose rien »
Linda Lescuyer, responsable innovation et développement durable chez Data4

Pour Emma Le Boulicaut, chargée de mission numérique responsable à la DGE, ces exemptions sont là pour ne pas pénaliser les data centers. “On ne peut pas obliger un centre de données à valoriser sa chaleur sans considérer son système de refroidissement”, précise celle qui a participé à la transposition de la directive européenne en droit français. “Il faut vraiment traiter au cas par cas. Si la chaleur d’un data center est trop faible ou s'il est trop éloigné des réseaux de chaleur, cela ne fait plus sens.” 

À noter que certains centres de données, dits critiques ou stratégiques, sont exclus de ces nouvelles mesures. En premier lieu, les data centers détenus par des opérateurs dont l’indisponibilité pourrait nuire au potentiel de guerre ou au potentiel économique, à la sécurité ou à la capacité de survie de la France. Figurent également les centres de données relevant de certaines installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE), d’établissements comprenant une installation nucléaire, d’installations utilisées par les forces armées ou par la protection civile ou qui fournissent des services exclusivement réservés à la défense. 

Intégrer le long terme à l’approche réglementaire  

Malgré ces exemptions nombreuses, Sébastien Cousin salue l’initiative. « Si la réglementation est réellement mise en œuvre, ça va grincer des dents, c’est certain, mais c’est déjà une bonne pratique. » Pour lui, la règle pourrait toutefois aller plus loin, notamment en conditionnant le déploiement de nouvelles infrastructures. « Les constructions de datacenters ne devraient pas avoir lieu s’il n’y a pas de valorisation de chaleur fatale. Ce n’est pas le Far West. », ajoute le fondateur de Civ50. Les pouvoirs publics pourraient alors jouer un rôle clé.  En cartographiant, par exemple, les gisements de chaleur pour orienter les projets, piscines ou usines, et encourager l’émergence de micro-réseaux de chaleur.  

Mais ces solutions restent transitoires. Sous l’effet du réchauffement climatique et de l’amélioration de l’isolation des bâtiments, le besoin mondial de chaleur diminue. D’où la nécessité de s'intéresser à d’autres usages. Comme le projet mené par Data4 et l’université Paris-Saclay : utiliser la chaleur des serveurs pour nourrir certaines algues. “Elles poussent vite, absorbent du CO₂, produisent de l’oxygène et, surtout, de la biomasse.”, explique Linda Lescuyer. Ces organismes marins, riches en nutriments, transformables en compléments alimentaires, en cosmétiques, voire en matière sèche combustible seront capable de produire, plus tard, de l’énergie. Et même de l’électricité. Une logique d’économie circulaire. Complète. « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. », conclut-elle en clin d’œil au vieil adage du célèbre chimiste.   

* Le facteur de réutilisation de l’énergie (FRE), ou Energy Reuse Factor (ERF), mesure la part de chaleur ou d’énergie d’un centre de données effectivement réutilisée à l’extérieur (chauffage de bâtiments, procédés industriels, etc.) : il se calcule en divisant l’énergie réutilisée (kWh) par l’énergie totale consommée (kWh), et varie de 0 (aucune réutilisation) à 1 (réutilisation totale théorique).