Edito

OpenAI sous pression : le marché de l’IA fait face à ses tensions

En à peine plus de trois ans, OpenAI est devenu un thermomètre de la nouvelle poussée de fièvre de l’IA générative et agentique. Ses réussites comme ses difficultés sont scrutées de près, la moindre annonce laissant place à des calculs sur son impact pour le reste du marché. Et en la matière, le mois d’avril a été bien fourni.

Publié le 1er mai

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L’ouverture d’un procès médiatique, de fortes craintes sur les objectifs économiques de la jeune Big Tech, des changements au niveau du leadership et des offres, ainsi que des renégociations partenariales… OpenAI est plus que jamais sous pression. Mais au-delà des tensions qui parcourent naturellement l’une des entreprises les plus exposées de la planète, les événements font ressortir une certaine fébrilité du monde de l’IA et, plus largement, de la tech. Avec en toile de fond des ondes de choc grandissantes sur l’économie mondiale, notamment dans les pays développés, dues au conflit au Moyen-Orient et aux craintes d’inflation, voire de récession qui pourraient rapidement en découler.

Une entreprise comme les autres ?

Le procès qui s’est ouvert le 27 avril en Californie, entre Elon Musk et Sam Altman, peut de prime abord apparaître avant tout comme une bataille d’ego. Les premiers échanges se sont d’ailleurs rapidement concentrés sur la personnalité d’Elon Musk lui-même, au-delà des questions de fond sur le « travestissement de la raison d’être » d’OpenAI, pris entre les incohérences de son origine d’organisation à but non lucratif et ses velléités de devenir une entreprise commerciale comme les autres, capable de pérenniser sa position de leader de marché. La mise en scène des deux dirigeants fondateurs en dit en effet long sur l’ambiance délétère qui règne entre les champions américains de l’IA, comme nous le rappelions à l’occasion du Sommet de l’IA à New Delhi en février.

Mais au-delà des premiers rôles, c’est la nature du business et l’avenir économique d’OpenAI qui préoccupent réellement les spécialistes. Le Wall Street Journal l’a bien compris en publiant au même moment un article dévoilant les remous internes que connaît l’entreprise ces derniers mois. Certes, la Big Tech a annoncé fin mars avoir bouclé un tour de table de 122 milliards de dollars, tout en affirmant générer 2 milliards de revenus mensuels. Il n’empêche : le WSJ affirme que la directrice financière de la firme est inquiète. En cause, des objectifs internes de croissance qui n’ont pas été tenus, notamment sur les marchés B2B où veulent s’imposer ses concurrents Anthropic et Google. De même, le nombre d’utilisateurs actifs, qui devait dépasser le milliard avant la fin 2025, n’a visiblement pas été atteint. Mais surtout, la stratégie d’OpenAI de programmer 600 milliards d’investissements, notamment sur ses infrastructures techniques, ne tient qu’à condition que la croissance se poursuive à un rythme effréné. Selon le journal économique américain, ses ressources actuelles pourraient s’assécher dans les trois prochaines années sans augmentation des revenus. Ce qui explique aussi qu’OpenAI ait fait marche arrière sur des projets pourtant emblématiques comme la génération de vidéo avec Sora.

Exigeant virage B2B

La question de la rentabilité va évidemment devenir de plus en plus pressante avec le temps. C’est toujours le cas dans le cadre d’une stratégie « à la Amazon », qui vise à se créer une position dominante à perte, laquelle paiera, massivement, des années plus tard. N’oublions pas que business de l’IA est extrêmement capitalistique, avec une pression forte sur les marges et des incertitudes majeures du fait des défis d’approvisionnement en matière de hardware et d’énergie. Au-delà, pour OpenAI, l’équation entre offre grand public et offre professionnelle est exigeante. Actuellement, l’entreprise met en avant que plus de 40 % de son chiffre d’affaires provient du segment entreprise, à travers une forte croissance des API et des usages pour les développeurs et les agents IA. Ses rivaux jouent au maximum la carte du B2B, en étant moins incontournables auprès des particuliers. Convaincre les grandes organisations, de plus en plus matures et exigeantes sur leurs besoins IA réels et les risques en matière de coûts et de dépendances technologiques, sera donc le juge de paix.

Leadership renouvelé

De quoi aussi expliquer qu’OpenAI ait renégocié son contrat de partenariat avec Microsoft ces dernières semaines, afin de ne plus être limité aux seuls clouds de la firme de Redmond. Dans un communiqué du 27 avril, l’entreprise de Sam Altman annonce qu’elle a désormais le droit de distribuer ses modèles sur des infrastructures variées, comme celles d’AWS ou de Google. Le lien avec Microsoft reste présent, avec la primeur des nouveaux produits, mais il se fait un peu plus distant. Avec le sentiment qu’OpenAI avait besoin d’avoir les mains libres pour changer de braquet sur le B2B et que le sentiment d’urgence (le partenariat initial projetait la coopération jusqu’à 2030) est bien réel.

Face à l’effort de réinvention demandé, le turnover important au niveau des dirigeants exécutifs de la firme est aussi révélateur des tensions fortes qui la traversent. Aux côtés de Bill Peebles, responsable de Sora, ce sont notamment Kevin Weil, vice-président de l’IA pour la science, et Srinivas Narayanan, directeur technique des applications entreprise, qui partent dans le cadre de ce « shake-up » du leadership, issu de la volonté de se recentrer sur le B2B et les « produits cœur ».

Business as usual vs risque réel

Alors, âge de raison pour une entreprise qui ne peut plus être seulement une super start-up sur le fond et la forme ? Ou bien risque réel pour son avenir face à la pression concurrentielle et à d’éventuels retards en matière d’arbitrages stratégiques ? L’avenir le dira. En attendant, ce sont tous les autres acteurs de la chaîne technologique qui observent et absorbent les effets de bord des évolutions d’OpenAI. Lorsque l’article du WSJ est paru, les effets en Bourse se sont en effet fait sentir chez de nombreuses autres entreprises. Signe de la prépondérance du futur de l’IA dans l’esprit des investisseurs et du poids de plus en plus décisif des champions de ce marché sur l’économie mondiale fragilisée.