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Pierre-Marie Lehucher (Berger-Levrault) « La priorité est de mener une réflexion fondamentale sur la notion de confiance. »

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Pierre-Marie Lehucher est le président-directeur général de Berger-Levrault, éditeur français de logiciels présent dans 17 pays dans le monde. Il préside également Tech In France, un consortium d’éditeurs de logiciels français à but non lucratif. Il revient pour nous sur l’équation complexe du « cloud de confiance » en France, au regard de son secteur d’activité.

Alliancy. Comment définiriez-vous le « chemin vers un cloud de confiance » de Berger-Levrault ?

Pierre-Marie Lehucher, président-directeur général de Berger-Levrault

Pierre-Marie Lehucher. L’approche de Berger-Levrault en matière de cloud est fortement marquée par la nature de nos clients et de leurs attentes. Il s’agit en effet d’organismes publics ou délégataires de services publics : collectivités locales, hôpitaux, cliniques privées… De ce fait, l’usage du cloud prend immédiatement, dans leur vision et la nôtre, une tournure particulière autour de la gestion des données sensibles. En termes de trajectoire, nous sommes clairs sur notre intention : Berger Levrault dispose depuis plusieurs années d’un cloud privé dans ses locaux, ses clients y accédant par VPN. Ce centre d’hébergement nous a jusqu’à présent donné un avantage compétitif en termes de confiance, en particulier en notre qualité d’hébergeur de données de santé.

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Cependant, nous savons également que nous ne pourrons pas rester compétitifs à l’avenir sur le sujet, alors que notre cœur de métier n’est pas d’être un hébergeur cloud performant. Nous cherchons donc des partenaires susceptibles de nous aider avec une montée en puissance qui ne compromette pas notre performance au service des clients, ni notre profitabilité. Les offres proposées par les grands opérateurs de cloud le sont dans des environnements de qualité et elles sont extrêmement rassurantes d’un point de vue technique, y compris en matière de sécurisation. Mais c’est alors que revient généralement la problématique spécifique du cloud souverain, que l’on doit distinguer de la notion de cloud de confiance.

Pourquoi vous paraît-il important de souligner cette différence ?

Pierre-Marie Lehucher. Dans un climat géopolitique international complexe et tendu, la préoccupation de conserver des données de façon à ce qu’elles ne soient pas aspirées par des puissances étrangères à des fins politiques et commerciales, est forcément un sujet. L’État légifère d’ailleurs, en commençant par tout ce qui relève des données stratégiques, afin de renforcer la dimension souveraine de l’hébergement en France. Mais pour un éditeur, c’est un grand écart qui est demandé, car il nous faut être avant tout pragmatique sur la qualité de service que l’on propose. Aujourd’hui, ce qui inspire confiance sur le marché, ce sont les caractéristiques des offres en matière de réversibilité, d’interopérabilité, de portabilité et d’interconnexion entre multiples solutions. Le sujet de la nationalité des opérateurs est tout autre et hors de notre maîtrise.

Quelle est votre position vis-à-vis des grands opérateurs cloud, en la matière ?

Pierre-Marie Lehucher. Je ne remets pas en cause la bonne volonté de nos partenaires, mais la réalité est que nos clients ne sont pas toujours en mesure de se laisser démontrer de façon complètement rationnelle notre vision très pragmatique de cette relation. Dès que l’on parle de souveraineté et de géopolitique, il y a trop d’arguments qui dépassent les réponses qu’un éditeur de logiciel est en mesure d’apporter. Et une grande confusion règne sur le sujet, alors qu’au côté de ses injonctions sur le cloud souverain, l’État français lui-même n’hésite pas à solliciter des grands opérateurs cloud américains pour ses propres appels d’offres.

Ce qui est clair, c’est que ce n’est pas à un éditeur de logiciel de dire si le cloud de confiance doit se limiter à la notion de cloud souverain ou non. Nous sommes une entreprise internationale qui gère des données dans 17 pays. Ce sont donc 17 visions de souveraineté qui peuvent potentiellement s’affronter, alors que le cadre global sur la question n’a pas du tout été clarifié par les puissances publiques. Il faut que cela change. Par bonheur, beaucoup d’acteurs travaillent aujourd’hui sur un projet comme GaiaX pour créer un cloud souverain européen qui n’exclura probablement pas les grands opérateurs américains.

Le groupe Berger-Levrault fait partie des industriels et éditeurs qui ont signé en septembre 2020 la charte « Engagé pour la e-santé » avec le ministère des Solidarités et de la santé. Ces acteurs, parmi lesquels Air Liquide, Orange, Pharmagest, s’engagent formellement de la sorte à « développer des systèmes d’information, services et outils numériques » conformes aux préconisations de l’Agence du numérique de santé (ANS) en matière d’éthique, de sécurité et d’interopérabilité. Ce sont les questions du dossier médical partagé (DMP) ou de la e-prescription qui sont au centre de ces enjeux de développement. Cette actualité interroge donc encore un peu plus les préoccupations en termes de confiance et de sécurité face aux besoins d’innovation, qui pourraient potentiellement être offertes par le cloud.

 

Diriez-vous que la crise pandémique a contribué à changer la dynamique sur le sujet ?

Pierre-Marie Lehucher. La crise du Covid-19 a accéléré la démonstration sur la pertinence du cloud, c’est certain. Les effets sur la résilience des activités, sur la continuité des opérations de santé, ou même sur l’impact environnemental, sont des mises en évidence des grands équilibres qui sont en train de changer. Les éditeurs n’ont pas d’autre choix que d’aller vers le cloud, c’est une certitude. Berger-Levrault va ainsi accélérer clairement la mutation de ses solutions pour prendre en compte cette réalité. Le cloud va permettre de mixer des solutions variées pour mieux servir nos clients et plus généralement les citoyens. Il faut donc que nous puissions avoir un cadre réglementaire clair, qui ne remette pas en cause l’opportunité d’accéder aux innovations technologiques du marché.

Au-delà du cadre réglementaire et des équilibres géopolitiques, ces innovations technologiques peuvent-elles apporter des réponses sur le sujet de la confiance ?

Pierre-Marie Lehucher. Le sujet de la technologie ne permettra pas de solder celui du politique, mais dans la situation actuelle, c’est une approche satisfaisante d’un point de vue transitoire, pour permettre d’assurer une approche de confiance autour de certaines données. L’innovation est permanente en matière de sécurité dans le cloud, pour faire face à des menaces grandissantes. Les chercheurs et les entreprises avancent sur de nombreux sujets en même temps, de la blockchain jusqu’au chiffrement homomorphe ; mais je crains que ces avancées soient toujours bousculées par des considérations géopolitiques.

La priorité est donc de mener une réflexion fondamentale sur la notion de confiance, en l’abordant sous un angle humaniste et en considérant les données comme un bien commun qui mérite une mobilisation collective. En la matière, les institutions publiques sont très attendues par les grands opérateurs de tous horizons, et par leurs clients ! Il faudrait créer une sorte d’OPEP des données, car sans entente entre les États, nous nous dirigeons vers une paralysie globale – malgré la pertinence des technologies auxquelles nous avons aujourd’hui accès. C’est un sujet citoyen, de culture numérique, qui ne doit pas rester un débat d’experts ou de diplomates.

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