François-Xavier Petit, agrégé d’histoire et anthropologue

François-Xavier Petit est agrégé d’histoire et anthropologue. D’abord chargé de cours à la Sorbonne et coordinateur d’un projet d’humanités numériques à l’EHESS, il devient ensuite plume et conseiller de différents responsables politiques, avant d’intégrer les cabinets de plusieurs ministres du travail de 2012 à 2015, en tant que conseiller numérique, innovation, prospective et société. Il fonde ensuite Matrice, programme de formation,d’entrepreneuriat, d’innovation,de recherche  et de création artistique dont il est le directeur général.

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[Chronique] Après le Covid, notre modèle numérique devient-il autoritaire ?

Les temps reviennent à la normale, les terrasses de cafés sont pleines de monde, les musées ouvrent et le couvre-feu s’estompe à la faveur de l’été qui reprend ses droits.

Après-le-Covid,-notre-modèle-numérique-devient-il-autoritairePourtant, les marques profondes d’une mutation accélérée par le Covid demeurent. Et la première d’entre elles est l’emprise du numérique. Le télétravail a connu des pics massifs et même si une décrue est à l’ordre du jour, il restera une pratique forte. L’échange en visio est appelé à demeurer largement. En effet, entre traverser Paris pour un rendez-vous et le faire en visio, chacun d’entre nous va mieux sélectionner ses déplacements. Il en va de même pour la participation à un salon, une conférence, un événement : il va falloir qu’un déplacement vaille vraiment le coup.

Du modèle libertaire californien au modèle de surveillance chinois

Tous, nous avons été mis face à zoom, meet, drive, nos systèmes de cloud, nos messageries instantanées et autres dispositifs numériques qui sont venus soutenir massivement notre travail amputé d’une grande partie des relations sociales. Il ne s’agit pas de critiquer ces « prothèses » techniques qui outillent nos existences professionnelles mais bien de constater que l’expérience de cette forme de société au travail a aussi généré un sentiment désagréable voire dépressif.

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Nous nous sommes en effet rendu compte que la réalité de nos existences n’était pas complètement digitalisable, que cette matrice était bien plus celle de la survie que de la vie en mode normal. Mais au-delà de la question du travail, l’économie numérique de nos vies a pris un tour un peu autre : l’accélération de la surveillance (donner son numéro de téléphone en entrant au restaurant, être prévenu si l’on est cas contact, être suivi par la sécu si l’on est positif, ou devoir produire une attestation téléchargeable pour aller chercher son pain…) ; la remontée forte des enjeux de sécurité, à commencer par la sécurité physique qui supposait de s’éloigner des autres, tous conçus comme des propagateurs potentiels de virus, ou encore la manière dont le conseil de défense a supplanté le conseil des ministres… est assez frappante, accélérant des tendances déjà présentes depuis les attentats de 2013, la loi sur le renseignement, etc.

Au fond, est-ce que, dans cette accélération technologique et sanitaire (le télécommerce, le télétravail, le téléenseignement, la télémédecine, la téléculture, les téléservices…) le modèle numérique – très marqué jusqu’alors par le libéralisme un peu libertaire de Californie – n’est-il pas devenu davantage chinois, là où la technologie prend surtout la couleur de la surveillance ? L’accélération numérique est-elle autre chose qu’une accélération géopolitique, qui a commencé en Chine avec la pandémie et qui y finit avec notre modèle numérique ?

Tech « for good » ? Les réflexions ne vont pas très loin…

Alors la question est la suivante : le numérique sera-t-il autoritaire ? Ou est-ce que les données de la smart city vont réellement améliorer les parcours du bus et des réseaux énergétiques, ou permettre surtout de savoir davantage qui fait quoi, dit quoi, pense quoi ? Est-ce que l’occasion de la pandémie ne donne pas à des technologies originellement militaires (drones, Palantir, reconnaissance faciale, observation de nos données de santé…) une sorte de respectabilité nouvelle et une présence croissante dans nos existences ?

Sans nier l’effort de bien des acteurs pour imaginer une technologie « for good », le fait est que la réflexion ne va pas loin. Prenons le potentiel de recommandation des algorithmes qui, à base d’apprentissage automatisé de nos traces, conduit à reproduire le même (par exemple une application de recommandation de sorties culturelles), à ne jamais bifurquer. Ce n’est pas mal en soi, mais qui pense les parades à ce risque d’enfermement ?

Le plus frappant est que nous paraissons assez démunis face à cette situation, comme si l’enjeu technologique et l’accélération étaient presque inassimilables. Et pour preuve, l’ensemble des programmes politiques des régionales restent très, très loin de ces enjeux, comme « pré-internet », alors que les questions numériques sont pourtant l’armature de nos vies contemporaines. Peut-être que la désaffection des électeurs n’est pas étrangère à cette aporie, comme si le sentiment progressait que les réponses apportées sont trop loin des enjeux, elles aussi enfermées dans leur bulles de filtre.

Mais tout peut encore changer !


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