Le prince, bréviaire pour chefs d’entreprises pris dans la crise

Inédit. Assurément, un des mots qui reviendra quand il s’agira de décrire l’époque que nous vivons. Confrontés à un virus hautement contagieux qui joue à cache-cache avec les meilleurs chercheurs, les gouvernements du monde entier sont pris en étau, pour la première fois de l’histoire, entre la préservation de l’économie nationale et la protection de la santé publique. Une tribune de Philippe Van Hove, Directeur Général France de Zuora.

Philippe Van Hove, Directeur Général France de Zuora

Philippe Van Hove, Directeur Général France de Zuora

L’inédit n’épargne pas davantage les entreprises. Pour la première fois également, celles-ci subissent de plein fouet la concomitance de défis majeurs. Défi sanitaire (comment protéger mes salariés ?), défi opérationnel (comment adapter mon activité à la crise sanitaire ?), défi sociétal (comment aligner mes priorités stratégiques sur les nouveaux enjeux citoyens ?) et défi réglementaire (comment adapter mon activité aux confinements ?). Autant d’enjeux qui supposent d’envisager le réel à frais nouveaux – a fortiori lorsque le présent est fragilisé et le futur précarisé.

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Une nécessité que Machiavel résumait, dans son livre Le Prince, par une formule économe mais puissante : « non abandonarsi mai ». Ou ne jamais se laisser aller. Souvent présenté par facilité comme l’allégorie du cynisme, Nicolas Machiavel laisse un héritage plus complexe qu’il n’y parait et dont la pertinence justifie l’examen en période de crises.

La vertu et la vérité effective

A la fin du XVème siècle, les souverains français emmenés par Charles VIII ont mené une série de guerres – les guerres d’Italie – bouleversant l’équilibre des forces dans la péninsule, notamment à Florence. Un bouleversement si profond que l’homme d’état florentin parle d’un « avant » et d’un « maintenant ». C’est dans ce contexte inédit que Machiavel écrira son traité politique. Comme l’explique l’historien Jean-Louis Fauvel dans Machiavel, une vie en guerre, ces conflits « ont fait voler en éclat les vieilles grilles d’analyse. Les intellectuels et le pouvoir étaient devant un enjeu vital : comprendre ce qu’il se passe pour sauver l’Etat ».

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Sans pour autant tomber dans la facilité de tordre le présent pour le connecter à un passé épique, force est de constater que les chefs d’entreprise sont dans une situation comparable : comprendre ce qui se passe, pour réagir vite et sauver leur activité.

Au fil des pages de son livre, Nicolas Machiavel va dévoiler deux concepts cardinaux de sa pensée : la vertu et la vérité effective. La première, désigne la capacité à agir au bon moment et de la manière la plus efficace. La seconde valorise le réalisme et s’oppose à l’imaginaire. L’époque n’étant plus à imposer des réalités artificielles aux citoyens, la quête de la vérité effective est cruciale pour les chefs d’entreprise. Ils doivent saisir toutes les dimensions des enjeux auxquels ils sont confrontés pour pérenniser la relation avec leurs parties prenantes.

Des « guerres d’Italie » aux business models

De ce point de vue, le monde académique peut se révéler un partenaire judicieux. Dégagé des impératifs de production et au plus près des évolutions sociétales – qu’ils analysent puis conceptualisent – ces derniers peuvent sortir les chefs d’entreprise du piège de la passivité et de la confusion entre « ce qui devrait être » et « ce qui est ».

Il y a quelques jours, à l’occasion du Forbes Just 100 virtual summit, Satya Nadella, CEO de Microsoft a plaidé pour que les entreprises mesurent désormais leur succès « en fonction du nombre d’emplois qu’elles parviennent à créer, du revenu qu’elles engendrent chez leur fournisseur et de l’argent que leurs employés peuvent dépenser ». Sincère ou pas, cette prise de position – qui fait écho à une aspiration grandissante au sein de la société civile – a été inspirée par les travaux de Colin Mayer. Ce professeur de management à Oxford est l’auteur du livre Prosperity. Dans cet ouvrage, l’universitaire plaide pour une entreprise renouant avec sa mission antique, c’est-à-dire l’« utilité publique » et la « génération de grandes œuvres ».

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Dans ce contexte sans précédent, être vertueux c’est trouver un modèle économique adapté à l’époque. Comme le New-York Times. Début septembre, Meredith Kopit Levien devenait la plus jeune directrice générale du prestigieux quotidien. Mais au-delà de son jeune âge, c’est sa feuille de route qui intriguait : faire entrer le journal dans l’ère du journalisme d’abonnement. Les journaux ne sont-ils pas fondés sur l’abonnement ? Certes. D’ailleurs, le New-York Times compte déjà 6,5 millions d’abonnés dont 5,7 millions en ligne. Mais l’idée du journal est d’aller plus loin dans la création de contenus, d’expériences et de formats pour recruter davantage d’abonnés (« Non abandonarsi mai »). Un choix judicieux et un modèle de projection à une époque où, la crise sanitaire s’aggravant, les déplacements se réduisent, les ventes papier chutent et les revenus publicitaires périclitent.

Sans être exhaustifs, ces exemples illustrent de façon réaliste la remise en question et le pragmatisme. Même une PME peut, à l’échelle régionale, s’appuyer sur son écosystème local pour rester au fait de ce qui se joue. Voire repenser son modèle économique.

Hasard du calendrier : le 11 octobre dernier, la ville de Florence présentait des textes historiques inédits de Nicolas Machiavel. Des documents apportant un nouvel éclairage sur le travail de l’auteur. De nouvelles inspirations à venir pour les chefs d’entreprises ?


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