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Frédéric Bordage (NegaOctet) : « L’heure de sonner la fin du greenwashing »

NegaOctet annoncerait la fin du greenwashing de la part des acteurs du numérique… C’est en tout cas ce que présage Frédéric Bordage, fondateur du collectif GreenIT.fr, et co-initiateur avec APL Data Center, LCIE Bureau Veritas, et DDemain de NegaOctet, un référentiel pour mesurer l’impact environnemental des services numériques. Dévoilé ce 30 novembre, le projet répertorie une quinzaine de milliers d’impacts au sein d’une base de données qui permettrait à terme aux organisations de réduire leur empreinte et imaginer des pistes durables pour limiter l’épuisement des ressources ou bien la production de déchets électroniques. Entretien.

Frédéric Bordage, fondateur du collectif GreenIT.fr et co-initiateur de NegaOctet.

Frédéric Bordage, fondateur du collectif GreenIT.fr et co-initiateur de NegaOctet.

Alliancy. Quel est le but de l’initiative NegaOctet ? À quels besoins répond-elle ?

Frédéric Bordage. Les entreprises sont toutes demandeuses d’indicateurs précis pour évaluer l’impact environnemental de leurs services numériques. Et la dernière édition du Green Tech Forum l’a bien prouvée : lors de notre intervention pour présenter NegaOctet, les salles étaient pleines ! Il y a une demande extrêmement forte de la part du marché, qu’il s’agisse d’entreprises, d’ESN ou de cabinets de conseil. Notre objectif est de leur permettre de quantifier – sur des bases solides – l’impact d’un SI ou de services numériques en tous genres.

Ce ne sont pas tant les outils et les méthodes qui manquent mais plutôt les données. Il n’y avait jusqu’à présent que très peu de facteurs d’impact dans le calcul matriciel opéré sur les inventaires de SI. Notre base de données présente plus de 1500 assets sur quatre niveaux de composants : en premier, les microprocesseurs et composants électroniques ; en deuxième, les équipements informatiques ; en troisième, des modèles complets de grosse maille comme un data center par exemple ; enfin, les services numériques eux-mêmes. À ces quatre niveaux de granularité des données sont associés 10 à 30 indicateurs sur les impacts environnementaux – eux-mêmes se reposant sur des standards européens et internationaux en la matière.

Comment avez-vous concrètement procédé à l’élaboration de ces indicateurs ?

C’est un travail de titan : pour les niveaux 1 et 2 par exemple, nous avons acheté des équipements, puis les avons démontés, pesés, mesurés… Au total, ils sont passés par une dizaine d’analyses pour déterminer des indicateurs génériques sur l’ensemble de leur cycle de vie. Cela permet ensuite d’identifier les composants les plus impactants. 

Pour les niveaux 3 et 4, les cycles de vie ont été appréhendés par cas pilotes pour délivrer des analyses simplifiées. Pour un jeu vidéo par exemple, les données concernent autant l’éditeur que l’utilisateur final.

L’idée c’est que les entreprises fassent leur propre estimation à partir de nos bases de données. À terme, nous espérons que cette méthodologie sera mise à disposition au niveau mondial pour quantifier sérieusement les impacts du numérique. NegaOctet a vocation à devenir la base d’un NutriScore de l’impact numérique au niveau européen voire mondial.

Si l’on en croit les acteurs du numérique justement, ils ne seraient pas tant en retard sur ces enjeux…

Nous assistons depuis quelques années à une vague sans précédent de surenchère de la part des acteurs numériques. Il est l’heure de sonner la fin de la récréation du greenwashing et contraindre les entreprises à faire des efforts sur leurs déclarations environnementales, notamment sur le niveau de transparence quant aux chiffres valorisés. Les entreprises peuvent déjà faire ces efforts – notamment à partir de nos travaux et ceux de l’Ademe ou encore de la Commission européenne. Je suis convaincu que dans cinq ans nous disposerons d’un cadre solide pour faire des déclarations environnementales sans greenwashing.

Le contexte réglementaire semble de toute façon présager que les acteurs du numérique vont être obligés de jouer le jeu…

En France, l’article 2 de la loi Climat prévoit d’ici 2025 de rendre l’affichage environnemental obligatoire pour tous. Autrement dit, le fait d’apporter au consommateur une information relative aux impacts environnementaux d’un bien ou d’un service. De la même manière, l’article 13 de la loi Agec oblige déjà les opérateurs télécoms à fournir des indicateurs environnementaux sur les factures de téléphone qu’elles délivrent à compter du 1er janvier 2022.

Nous mettons donc à disposition nos données pour permettre aux organisations de répondre à ces futures obligations réglementaires. C’est une brique complémentaire à la norme à la norme ISO 14044 (Analyse du Cycle de Vie) et aux outils fournis par la Commission européenne avec les PEFCR (Product Environmental Footprint Category Rules).

Toutes ces méthodes vont bien au-delà des simples reporting sur les gaz à effet de serre émis par les entreprises – d’autant plus que trop souvent ces dernières se focalisent uniquement sur les Scope 1 et 2 (émissions directes et indirectes liées aux consommations énergétiques), alors que le Scope 3 demeure essentiel (autres émissions indirectes).

Cette semaine nous publions d’ailleurs notre première étude d’impact en Europe qui inclut des indicateurs qui ne se limitent pas aux GES : il y a également l’épuisement des ressources pris en compte, au même titre que l’acidification des écosystèmes naturels ou encore les conséquences sanitaires liées aux rayonnements ionisants.

Nous voudrions faire de NegaOctet un bien commun et nous poussons d’ailleurs les pouvoirs publics à s’emparer de ces enjeux. Notre objectif est de parvenir, d’ici 3 ans, à un transfert intégral de la propriété intellectuelle de notre base de données pour en permettre l’ouverture publique au niveau européen, voire mondial.

Les deux extrémités de la chaîne logistique sont-elles prises en compte : l’extraction de métaux et le recyclage ?

Oui. Notre base de données couvre tout le cycle de vie d’un produit : de sa fabrication en passant par son utilisation et sa fin de vie. Ainsi, l’extraction de matières premières et le raffinage des minerais sont inclus dans notre analyse, au même titre que la transformation des métaux en composants électroniques. En fin de vie, nous prenons en compte tous les taux de recyclage exigés par la loi.

Existent-ils des lacunes dans les multiples textes législatifs qui ont fait apparition ces derniers mois ?

Dans le cadre la loi REEN, votée au Sénat le 15 novembre dernier, il était prévu de donner les moyens à l’Arcep d’accéder aux données indispensables pour quantifier les impacts du numérique. Il y a eu une chose assez étonnante dans cette loi : c’est que les acteurs du cloud en sont totalement exemptés.

Il faut que le législateur contraigne davantage ces acteurs – en particulier les Gafam. Ces derniers ne sont absolument pas transparents et cela fait des années que les CTO du CAC40 exigent l’accès à leurs données. C’est un enjeu assez critique car nos pépites numériques ne pourront pas répondre à leurs obligations réglementaires puisqu’elles utilisent les plateformes cloud des GAFAM. Trop souvent, ces dernières sont hébergées chez des géants du numérique et donc ne peuvent pas délivrer une analyse fine de leur propre impact.

Quelle place est laissée à la sobriété numérique dans votre projet ?

Nous ne croyons pas que l’avenir sera du tout technologique, ne serait-ce parce qu’il ne nous reste que trente ans de réserves durables de métaux sur Terre. Notre collectif croit plutôt en l’association de la low tech et de la high tech. C’est la seule solution pour économiser le numérique et pour pouvoir ainsi en les léguer à nos enfants.

L’éco-conception de nos usages numériques est ainsi essentielle et il faut aussi éliminer toute la partie superflue des usages numériques en l’associant à des projets low tech. Weatherforce – qui développe des solutions d’intelligence météorologique pour des projets d’agriculture notamment, a par exemple divisé son impact par 70 rien qu’en remplaçant des smartphones par des tableaux et des craies dans des pays émergents. Alors même que les supercalculateurs pluviométriques sont toujours là.

Par ailleurs, le plaidoyer du Green IT dans le cadre de la Loi REEN a permis d’obtenir que les ingénieurs soient formés à l’éco-conception. Des formations continues et sur le terrain qui pourront leur faire prendre conscience des impacts et faire émerger des usages hybrides et raisonnés de l’utilisation de la technologie.  


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