Diane Rambaldini est entrepreneure, fondatrice de Crossing Skills et co-fondatrice de l'association ISSA France Security Tuesday.

Diplômée de deux Master juridiques en stratégies de la sécurité, en  management des risques et des crises ainsi qu’en criminologie, Diane Rambaldini décroche ensuite un diplôme d’ingénierie en sécurité et sureté des entreprises au sein de l’institut de recherche de la DGGN.

Après plusieurs années au sein du groupe Thales, Diane Rambaldini créée Crossing Skills, un cabinet de conseil, d’audit et de formation sur des aspects de gouvernance, de gestion des risques numériques et de conformité. Le cabinet se distingue également par ses prestations de sensibilisation et d’accessibilité à la sécurité numérique.

Dès 2010, elle co-fonde l’ISSA France Security Tuesday. Tournée vers l’éducation et l’information des jeunes sur le monde numérique et ses dangers, l’association fournit des ressources pédagogiques et des ateliers de sensibilisation. Diane est co-auteure du cahier de vacances Les As du Web, de l’ouvrage Envie de cyber et d’articles réguliers.

Selon Diane, comprendre que les générations nées avec le monde numérique ne sont plus dans la même matrice que les générations antérieures est aujourd’hui clef, notamment pour leurs futurs employeurs. Les discours entendus dans les entreprises, qui font de ces jeunes talents des « as » des usages numériques, cachent en effet une réalité plus complexe. Dans un contexte de mise en avant d’une forme de guerre des talents et alors que les préoccupations sur le « sens » en milieu professionnel deviennent incontournables, il est nécessaire pour tout manager de comprendre les atouts et les manques de la culture numérique de cette « génération Z » qui tape à la porte des organisations. Avec un humour parfois teinté d’ironie, mais toujours animée d’une grande bienveillance, Diane raconte dans cette chronique ses expériences auprès de ces acteurs clés de demain.

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[Chronique] La Gen Z impolie ? « Je ne les supporte plus ! »

Suite à une anecdote amusante, notre chroniqueuse Diane Rambaldini revient sur les usages professionnels des jeunes talents dans l’entreprise. Alors, c’était mieux avant ? Et quelles seront les convenances demain ?

Hier soir, je dînais au restaurant avec un ami de longue date qui bosse dans la sûreté industrielle et comme à l’accoutumée, nous voilà lancés dans nos habituelles pérégrinations autour du boulot.

(Trop) gentil garçon, bien élevé et consciencieux mais qui malgré sa trentaine raisonnablement entamée est peut-être parfois un peu vieux jeu (Désolée l’ami). D’un air mêlant mine désabusée et demi fou-rire qui le caractérise tant et le rend si sympathique, il se livre  :

  • « Je – ne – peux plus – les supporter ! »
  • Qui ça ?!
  • Certains jeunes de mon service, stagiaires et autres apprentis. C’est tout l’un ou tout l’autre. Soit j’ai des perles, soit je fais face à des catastrophes ambulantes. J’ai une stagiaire qui m’a fait un coup pendable. J’en étais tellement bouche-bée que je n’ai même pas su comment réagir !
  • Ah !? Et qu’a t-elle fait la Z en question ?
  • J’étais pressé car j’avais un rendez-vous mais je voulais m’assurer qu’elle avançait comme elle voulait et si elle n’avait pas de questions. La porte de son bureau était largement entrouverte et d’un pas décidé, je frappe deux coups brefs avant de passer une tête et alors que l’élan m’emporte, je participe bien malgré moi à une scène surréaliste. Je vois son index se lever au bout de son bras tendu en ma direction. Le reste est un rideau de cheveux, balayant presque l’écran sur lequel s’active frénétiquement son pouce « scrolleur », et bien qu’elles croient à une hallucination auditive, mes oreilles entendent distinctement un « une minute ! » C’est simple, je me suis figé instantanément comme l’eau dans un bac à glaçons. Je suis resté comme un imbécile la main toujours agrippée à la poignée de porte sans dire un mot. Je n’arrivais pas à intégrer que ma stagiaire considérait son portable comme plus important que son manager et qu’en plus, j’avais ordre d’attendre que madame daigne lever le nez !

Alors que raisonnent les mots de mon ami, saisi par son récit, voilà que mon esprit se met à vagabonder en imaginant pendant quelques secondes être cette stagiaire et que c’est mon grand-père qui me fait face. Je m’imagine déjà partir penaude mon carton sous le bras… non… bah non.. jamais je n’aurais pu faire une chose pareille ! Retour à table.

Mon interlocuteur semble revivre la scène et poursuit :

  • Et alors que j’étais toujours comme un c** à respecter cette injonction contre toutes les fibres de mon âme, elle lève la tête d’un coup et me dit avec un large sourire « Ouiii, excusez-moi, fallait juste que je termine ça » dit-elle en posant devant elle le téléphone non verrouillé sur lequel je reconnais l’interface de Instagram. Non, mais c’est pas du foutage de gueule ça ?!!
  • Gonflé, très, très gonflé ! C’est peut-être un écart isolé ?
  • Oh non, elle est gratinée.

À entendre les anecdotes se succéder, il est en effet bien possible que cette Z en question ait perdu sa politesse et son éducation en chemin (c’est à la mode me direz-vous) mais derrière ce comportement, se cache un constat largement étendu.

Je m’explique. Que penser de ces grappes de jeunes gens assis sur un trottoir s’auto-braquant tous un smartphone sous les yeux sans s’adresser la parole ? Vivent-ils ça comme de l’impolitesse entre eux ? Ça ne semble pas être le cas…

Alors qu’ils sont physiquement ensemble, pourquoi vaquent-ils en même temps à d’autres occupations cyber ou pourquoi discutent-ils avec d’autres camarades en ligne ? S’ennuient-ils tous à leurs contacts respectifs ? Sont-ils contraints de se réunir malgré eux ? On ne dirait pas, puisqu’entre deux scrolls*, des voix et des rires s’échangent et fusent. Il faut dire aussi que la grappe fait d’ailleurs le plus souvent partie d’un même groupe de discussion instantanée et qu’elle l’utilise même réunie car l’un des participants n’est physiquement pas là et qu’il faut bien l’inclure à l’échange.

Oui, oui, ils sont côte à côte mais s’écrivent. (Pas terrible pour la planète mais socialement inclusif). Autrement dit, la situation géographique n’est plus une condition pour passer du temps « ensemble ». En mode « mixte » est devenue la norme. Et que dire de la messe basse ? Elle aussi, a migré dans le virtuel. Ça a le mérite d’être moins voyant…

Quoi qu’on en pense, ce qui est sûr c’est que cela rend dingue pas mal de monde, enfin au moins tous ceux qui ont plus de 35 ans. Et je ne parle pas des grands-parents et arrières grands-parents.

C’est à tel point qu’il n’est pas rare de voir sur les réseaux sociaux des photos de lieux comme des restaurants où des cages à smartphones sont entreposées sur les tables pour éviter le phénomène. Où va-t-on comme ça ? Vers la fracture ?

Continuum entre instant présent réel et virtuel

La Gen Z impolie

Mais alors pourquoi ? La question est fascinante. Si évidemment, c’est un peu du ressort de la politesse, ces générations nées dans le monde numérique semblent vivre dans un absolu continuum entre l’instant présent réel et l’instant présent virtuel.

Assiste-t-on alors à une importante distorsion spatio-temporelle bousculant les interactions sociales et professionnelles, ou du moins les intégrant non pas dans une revisite de « La 4e dimension » mais plutôt à l’aune d’une 3e dimension virtuelle et parallèle ?

Ce qui est frappant c’est que ce comportement, même s’il a touché intrinsèquement les jeunes gens, a tendance également à gagner les générations antérieures, à la différence que celles-ci le font en sachant que ça ne respecte pas tout à fait les conventions sociales…

Beaucoup ont tendance à prêter ces comportements à la « captologie », terme sous lequel on regroupe les technologies et autres outils ayant pour objectif de maintenir l’utilisateur devant son smartphone et de déclencher presque un réflexe pavlovien. Mais est-ce exhaustif de ne le justifier que par cette économie de la persuasion ? C’est une vraie question.

Si selon moi, il y a clairement une responsabilité imputable à la captologie, cela ne prend pas en considération toute l’équation de la problématique. Les repentis du numérique, tous ces ingénieurs qui ont commencé chez les Gafam, ces petites fées responsables de notre addiction planétaire qui remettent aujourd’hui en cause leur création, sont bel et bien conscientes des dépendances et autres dérives qu’elles ont engendrées et il ne fait aucun doute que des soins doivent être portés à ces maux. Mais peut-on mettre sur un même plan le fait de regarder le puits sans fonds de vidéos de chats sur Instagram toute la journée avec le fait d’intégrer un ami à distance à une discussion, ou de regarder son téléphone alors qu’on se trouve physiquement avec une autre pour mener des actions et souvent loin du divertissement ? Ne sommes-nous pas d’ailleurs fort hypocrites de parler de temps d’écran quand tout se fait sur écran, de payer ses impôts, travailler, gérer ses comptes, faire ses devoirs et j’en passe ?

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Et dans le métavers alors ?

Qu’il s’agisse de la seule question de l’addiction ou un vrai changement de prisme spatio-temporel il n’en demeure pas moins, que cela engendre des fractures d’abord dans la société et mais qu’elles se font sentir également dans le monde du travail. Quels sont déjà les impacts relationnels ? Quels sont déjà les impacts sur les manageurs ? Sommes-nous à l’aune d’une crise du management ?

Je me rappelle encore l’un de mes mentors qui me disait « en réunion, ne place jamais ton ordinateur entre toi et ton client. C’est un barrage dans tous les sens du terme, physique, visuel. Il ne voit en plus pas ce que tu écris. Pour créer de la distance et de la méfiance, il n’y pas mieux… Prends un cahier et un stylo! »

Je ne suis pas forcément partisante du « c’était mieux avant » mais encore faut-il ne pas jeter la leçon qui se cache dans cette préconisation. Pourquoi ne pas faire évoluer aussi la technologie qui comme toute invention, a besoin d’évoluer, de se structurer et de s’adapter au contrat social ? Il est d’ailleurs amusant de constater que la science-fiction a naturellement adopté de la techno inclusive, comme en recourant à des hologrammes, mêlant ainsi instant présent réel et virtuel, mais de façon plus respectueuse des conventions sociales. Ce serait d’autant plus une question à se poser alors que certains se vissent déjà un casque virtuel sur le crâne direction le métavers..

Alors que nous sommes en plein débat avec mon ami, un homme d’une quarantaine d’années de la table d’à côté, se penche vers nous :

« Ça ne se fait mais j’ai malgré moi entendu votre conversation. Je suis dans une société de transport collectif de personnes. Je viens de quitter mon poste de manager. Je ne les supporte plus car je ne les comprends pas et c’est réciproque. » Piquant.


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