Imed Boughzala, Titulaire de la chaire Intelligence Digitale d’Institut Mines- Télécom Business School et référent IMT Disrupt'Campus

Imed Boughzala est Professeur en Systèmes d’information et Directeur du département TIM (Technologies, Information & Management, ex-DSI) à Institut Mines-Télécom Business School et référent IMT Disrupt’Campus. Il est aussi titulaire d’un Executive MBA d’IMT-BS et du programme Management and Leadership in Higher Education de la Harvard Graduate School of Education.

Fondateur de l’équipe de recherche SMART BIS (Smart Business Information Systems) et Directeur actuel d’IS Lab, ses recherches actuelles portent sur l’intelligence digitale, la gouvernance des données et la transformation digitale des organisations.

Depuis septembre 2018, il co-pilote l’observatoire de la transformation digitale des établissements du supérieur en management et fait partie du Collège de Labellisation des dispositifs pédagogiques numériques de la FNEGE ( Fondation nationale pour l’enseignement de la gestion des entreprises 

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[Chronique] Intelligence digitale : ses huit dimensions à la poursuite de trois objectifs sociétaux

Si l’intelligence digitale est un concept émergent, sa bonne compréhension est un facteur clé de réussite de transformation pour les entreprises. Quelles en sont les huit caractéristiques principales ?

intelligence-digitaleSi l’intelligence digitale reste certes un concept encore émergent, sa compréhension et sa diffusion sont nécessaires bien avant l’achèvement de sa mesure par le monde académique. Sa prise en compte pour accompagner les organisations dans la réussite de leurs projets de transformation est capitale. En quelques mois et depuis la crise de la Covid, la société a dû imaginer de nouvelles façon de travailler, de consommer, de s’informer, questionnant toujours plus notre rapport au digital qui est omniprésent tout au long de notre journée. Ce grand saut vers la transformation digitale a permis entre autres de se rendre compte de l’avantage digital pour le télétravail (70% des travailleurs en France) pour la continuité des activités et du service. Il est toutefois porteur de sérieux dangers liés à la cybersécurité qui risquent de plus en plus de fragiliser à la fois les individus et les organisations. En effet, le nombre d’attaque des serveurs informatiques, en l’occurrence, en période de confinement a été multiplié par un coefficient de 40[1] avec un élargissement des profils de pirates comme les cyber mercenaires. Le baromètre des risques 2020 d’Allianz[2] place le risque cyber comme le premier risque qu’encourent les entreprises.

Carnet d'expériences Alliancy Cloud et ConfianceAujourd’hui, le manque de connaissances et de compétences, autour des technologies digitales, devient un problème crucial à régler. Il faut apprendre à les utiliser d’une manière sereine et efficace. En effet, celles-ci se développent autour d’une notion d’intelligence digitale : cette « capacité d’acquérir, d’interpréter et d’appliquer des connaissances liées aux technologies digitales pour les mobiliser de façon efficace, responsable et durable ». Elle doit permettre de prospérer dans un environnement technologique très évolutif tout en innovant de façon responsable et durable. Elle se construit et se cultive progressivement par l’exercice et par l’expérience au rythme des évolutions technologiques accrues et des changements générationnels. Elle conjugue savoirs, savoir-faire et savoir-être qui s’acquièrent de manière pragmatique par l’observation et l’expérimentation.

Elle sert pour les individus à tirer profit du potentiel des technologies digitales répandues ou émergentes afin de développer une capacité d’interagir efficacement avec ces dernières en utilisant des outils de travail en mobilité comme un smartphone, ou un chatbot ou encore des robots de compagnie tels que Pepper et NAO. Si aujourd’hui pour la plupart d’entre nous ces solutions nous semblent faciles à appréhender, que ferons-nous face à la prochaine révolution qui sera trop disruptive pour nous, comme le quantique par exemple ?technologie nous amènerait à remettre en question notre logique binaire (0 ou 1 i.e. le bit) pour passer au Qbit (une multitude de 0 et 1 possibles) en termes algorithmique et ainsi accroitre nos capacités de résolution de problèmes d’une manière exponentielle. Elle nous permettrait également d’accélérer notre transition écologique avec la fin de l’ordinateur électrique.

Beaucoup admettent aujourd’hui la nécessité de recourir ponctuellement aux technologies digitales pour (se) transformer, toutefois, rares sont ceux qui ont compris que l’intelligence digitale est une compétence clé pour les organisations. Recruter des individus aptes à intégrer ces innovations est plus que jamais un gage de succès pour les entreprises qui souhaitent se développer et réussir une transformation digitale responsable et durable.

Cette intelligence digitale se manifeste selon plusieurs dimensions de compétences/capacités à cultiver que je vous propose de définir.

Digital Rights 

1.Digital Rights ou droits du digital

Capacité de comprendre et de faire respecter les droits personnels et légaux, y compris les droits à la vie privée, à la propriété intellectuelle, à la liberté de parole et à la protection contre les discours de haine. Le RGPD (Règlement général sur la protection des données) fait partie des initiatives dans ce sens.

2.Digital literacy ou littératie digitale

Capacité de trouver, évaluer, utiliser, partager et créer du contenu ainsi que des compétences en matière de pensée numérique. On la désigne parfois par l’acculturation digitale ; elle permet de se renseigner sur une technologie comme l’intelligence artificielle par exemple et ses potentielles applications pour soutenir des activités en améliorant un processus ou une tâche fastidieuse comme par exemple, le tri du courrier dans un centre postal.

3.Digital Communication ou communication digitale

Capacité de communiquer et de collaborer avec des tiers (humains et machines) à l’aide de technologies et de médias numériques. Les interfaces homme-machine prennent un nouveau sens avec l’arrivée de la réalité virtuelle et augmentée.

4.Digital Emotional Intelligence ou intelligence émotionnelle liée au digital

Capacité de faire preuve d’empathie (Digital Empathy) et d’établir des relations de confiance avec les autres (humains et machines). Il s’agit de comprendre l’autre, se mettre à sa place alors qu’un filtre digital sépare les humains ou encore lorsqu’on appréhende la machine comme un instrument incontrôlable ou un compétiteur inégalé qui risque de nous dépasser. Les chercheurs s’interrogent par exemple beaucoup sur les conséquences du mouvement transhumaniste.

5.Digital Security ou sûreté digitale[3]

Capacité de détecter les cyber-menaces (usurpation d’identité, piratage, escroqueries, fake news, logiciels malveillants, …), et d’utiliser des outils de sécurité adaptés à la protection des données.

6.Digital Safety ou sécurité digitale

Capacité de gérer les risques en ligne (cyberbullying ou harcèlement en ligne, grooming[4], radicalisation, …), les contenus problématiques (i.e. la violence et l’obscénité), de les éviter et les limiter. Faire « la chasse » aux « haters » et aux « trolls » (diffuseurs de propos mensongers, polémiques et diffamatoires) est une réponse inespérée pour certains et un acte citoyen pour d’autres pour faire face à la négativité et ou la haine diffusée sur les réseaux sociaux. L’assassinat effroyable de l’enseignant de collègue n’est autre qu’un exemple qui aurait pu être évité si l’usage de ces technologies était bien cadré.

7.Digital Use ou usage digital

Capacité d’utiliser des périphériques et des supports numériques et de les contrôler afin de parvenir à un équilibre sain entre la vie en ligne et hors ligne. Le droit à la déconnexion[5] va dans ce sens.

8.Digital Identity ou identité digitale

Capacité de créer et de gérer son identité et sa réputation en ligne. Cela inclut une prise de conscience de sa personnalité en ligne et la gestion de l’impact à court et à long terme de sa présence en ligne. Pour une entreprise, cela représente sa capacité à soigner son image de marque via le digital ou encore sa capacité à vérifier l’historique d’un candidat (formations et expériences professionnelles).

En somme, développer l’intelligence digitale à grande échelle au niveau sociétal permet de dépasser les grands schémas tels qu’ils sont posés actuellement. Les individus possédant cette nouvelle forme d’intelligence peuvent œuvrer pour eux même ou les organisations et atteindre trois objectifs principaux.

Citoyen Digital

Le citoyen digital utilise les technologies digitales et les médias de manière sûre, responsable et éthique. Il fait preuve de créativité digitale lui permettant de créer de nouvelles connaissances, technologies et contenus pour transformer les idées en réalité. Enfin, doté de qualité liées à l’entrepreneuriat digital, il développe de nouvelles opportunités dans l’économie numérique et collaborative en stimulant l’esprit d’entreprise, l’emploi, la croissance.

Voilà trois objectifs qui sont à mettre, plus que jamais, dans la balance pour une relance économique et une solidarité sociale en cette période post-covid.

[1] D’après CYBER ATTACK TRENDS: 2020 MID-YEAR REPORT : https://research.checkpoint.com/2020/cyber-attack-trends-2020-mid-year-report/

[2] https://www.agcs.allianz.com/news-and-insights/reports/allianz-risk-barometer.html

[3] La sûreté vise à prévenir des actes volontaires (vols, agressions, actes d’incivilités) que l’on peut traduire en anglais par security. À l’inverse, la sécurité vise à prévenir des actes involontaires (incendies, accident, catastrophe naturelle), que l’on peut traduire par safety en anglais

[4] « le fait pour un majeur de faire des propositions sexuelles à un mineur de quinze ans ou à une personne se présentant comme telle en utilisant un moyen de communication électronique » est réprimé à l’article 227-22-1 du code pénal depuis 2007 et est puni de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende.

[5] Le droit à la déconnexion est un principe selon lequel un salarié est en droit de ne pas être connecté aux outils numériques professionnels hors des horaires de travail. La France est le premier pays avoir intégré ce droit dans le droit du travail. Il est entré en vigueur le 1er janvier 2017.


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