Henry Schwartz, spécialiste des questions de stratégies territoriales

Cette chronique propose un regard sur des problématiques intéressant tous les territoires à l’aune de ce nouveau monde numérique et des folies humaines qui peuvent en découler. 

Pourquoi parler de folies ? parce qu’elles façonnent tous les individus, sont régulièrement décriées et augmentées chez autrui, et participent aux questions de transformation et à la structuration des écosystèmes territoriaux. Elles marquent ainsi de leurs empreintes de nombreuses réalités (RSE, Real Estate, Stratégie, Technologies, filières…) qui se situent au croisement des défis techniques, économiques et de choix de société.

Ces « folies » du débat, amplifiées par la caisse de résonance médiatique, le rendent souvent difficile : cette chronique entend au contraire rendre possible ce temps d’échange.

Juriste de formation, titulaire d’un Mastère spécialisé en santé-environnement de Mines ParisTech de l’Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique (EHESP), Henry Schwartz est spécialisé sur les questions de stratégies territoriales. Son expertise exprime notamment une approche qui se veut intégrée entre questions de santé, d’environnement et de développement. Il est en outre membre de la commission juridique de la Smart Building Alliance (SBA).

 

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[Chronique] IoT & crise énergétique : les enjeux actuels appellent de nouveaux référentiels

Notre chroniqueur Henry Schwartz revient sur la place prise par l’IoT dans le contexte actuel de la crise énergétique dans une discussion avec Emmanuel François pour qui le bâtiment intelligent et la ville intelligente ont toujours été au centre de son parcours professionnel. 

IoT & crise énergétique

Dans un contexte de crise énergétique nous affectant, et à l’aune des principales mesures préconisées, il est intéressant de revenir sur la place que prend l’IoT notamment à travers l’enjeu de la gouvernance des données et la réalité du web3. Dans cette nouvelle chronique, je souhaitais que ce sujet d’importance que revêt la maitrise des données soit abordé dans le cadre d’un échange avec Emmanuel François qui, outre la présidence jusqu’en juillet 2022 de la Smart Building Alliance for Smart Cities qu’il a fondée en 2012, est aujourd’hui Chairman du Product Council « Technology & Real Estate » de ULI France, président du fonds MAJ, et Senior Advisor chez Urban Practices.

Henry Schwartz. Nous vivons une crise énergétique. Les mesures actuelles concernent principalement la flexibilité de la puissance électrique qui se traduit par la promotion d’une modulation à la baisse temporaire et ponctuelle du soutirage par rapport à ce qui est attendu. Alors que ces mesures étaient hier reliées à la notion de confort et de son acceptabilité, elles le sont aujourd’hui à la sobriété énergétique en vue d’une baisse globale de la consommation. Pourtant, c’est surtout la question de l’augmentation des prix de l’énergie et celle de l’inflation en général qui remet la flexibilité sur le devant de la scène. Le numérique a des atouts. Quels sont-ils selon toi ?

Emmanuel François. La crise sanitaire a accéléré et précipité la digitalisation. Le numérique est ubiquitaire, partout. Nous sommes passés à une société hybride qui nous permet d’être ici et ailleurs. De la même manière qu’il y a un numérique avant et après Covid, il y aura un avant et un après crise énergétique. Elle n’est pas prête de s’arrêter. Le 1er mai nous n’irons pas dans la rue sauter de joie. Il y aura la problématique d’une industrie et d’une économie au rendement fondé sur une énergie abordable.

L’intérêt du numérique est évident car il est incontournable pour piloter l’énergie, notamment au sein des bâtiments qui représentent 44% de la consommation énergétique et sans doute plus de 50 % à moyen terme si on y ajoute la recharge des véhicules électriques. On sait réduire de 20% la consommation énergétique des bâtiments, c’est très facile, puisqu’ils ne sont utilisés qu’à 30%. En adaptant la production d’énergie à l’usage, on réduit la consommation globale de 10%. Ce qui est aujourd’hui le target de la Commission Européenne. Il est possible de produire en fonction des usages. Pour cela il faut des données et être en capacité d’agir en temps réel. Le numérique le permet. Mais des automatismes seuls dans un bâtiment comme le demande le décret BACS ne pourront pas permettre d’atteindre cet objectif sans le support du numérique !

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Tu rappelles la sous-occupation des bâtiments. Cela remet en cause l’approche consistant à limiter la température des pièces à 19°C. Il faut jouer avec le taux d’occupation.

Il vaut mieux passer à 21°C et optimiser l’occupation. Nous sommes aujourd’hui à des années lumières de ce que nous devrions faire. Cela est le résultat de l’organisation en silo et de la promotion de solutions sans vision globale.

Lors de la crise sanitaire on a installé des capteurs de CO2 dans les écoles sans se poser la question de leur intégration à une infrastructure numérique et de la possibilité d’utiliser ces équipements autrement en ayant accès à leurs données comme suivre la fréquence et le taux d’occupation.

Il serait beaucoup plus judicieux de déployer dans tout bâtiment un réseau numérique mutualisé et des systèmes à même de collecter les données et les exploiter, comme préliminaire à tout investissement !  Et au cas par cas déployer des objets connectés (IoT) et des automatismes. En bref : déployer l’IT (le système d’information du bâtiment) avant l’OT (les équipements opérationnels). Alors que c’est l’inverse qui est fait aujourd’hui, soit une dose de numérique en complément d’IoT et de BMS.  C’est une erreur en termes de coûts car l’approche ne permet pas de déployer un réseau numérique mutualisé utile pourtant pour porter des services multiples tels que l’énergie, la traçabilité CO2, l’eau, les déchets, la sécurité, le confort, la gestion des occupations, l’assistance aux personnes, la santé des personnes, la gestion du patrimoine, etc.  Par ailleurs c’est en ayant un accès en temps réel à toutes les données (multi-services et multi-acteurs) du bâtiment qu’il est possible de délivrer ces services notamment en les croisant pour une approche à la fois macro et micro. Ainsi dans certains cas cela permettra de déployer moins d’équipements et d’objets connectés rien qu’en s’appuyant sur ces données et méta données.  C’est alors que le numérique devient durable. Il permet de faire du low tech avec du High data !

Alors que nous entrons dans une crise énergétique majeure, il est effectivement absurde de vouloir à tout prix déployer des systèmes d’efficacité énergétiques ou d’effacement sans justement s’appuyer au préalable sur une infrastructure numérique mutualisée et un système d’information du bâtiment doté notamment d’un BOS (Building Operating System) permettant justement ce croisement de données à commencer par celles de l’usage du bâtiment. C’est en effet parce que l’on aura une meilleure connaissance des usages du bâtiment que l’on pourra croiser ces informations avec les données énergétiques et autres données extérieures au bâtiment comme la météo ou la tarification pour ajuster au mieux le besoin énergétique du bâtiment à la capacité disponible et ceci en temps réel. Nous sommes aujourd’hui très loin de tout cela bien malheureusement car les solutions qui sont actuellement déployées sont très verticales, s’efforçant de répondre à une problématique précise : une solution pour un problème sans intégrer cette dimension numérique.  

Concernant de nombreux sujets, les aspects financiers sont abordés à l’aune du même modèle économique tout en communicant sur de nouveaux modèles qui impliquent pourtant d’autres filtres. On peut ainsi noter la réussite de l’autofinancement du système sur l’effacement sans que cela réponde à des objectifs en matière d’efficacité énergétique. En l’occurrence tu soulignes un changement de modèle économique s’appuyant sur d’autres référentiels.

Oui je suis convaincu que nous ne répondrons pas aux enjeux actuels si nous restons sur le seul référentiel qu’est l’argent. Il faut savoir tracer et pointer les externalités positives et cela ne peut se limiter à une comptabilité extra financière. C’est la force du numérique. C’est ce que j’appelle la tokenisation de l’économie. Il n’y aura pas de Smart Building ni de Smart City si nous restons sur des vieux modèles. Il est nécessaire de lier ensemble tous les acteurs de la chaîne de valeur et ceci dans la durée. Comment accepter par exemple que dans le même appartement un acteur dispose ses équipements et systèmes pour un but d’effacement énergétique permettant une réduction ou un arrêt temporaire de la consommation électrique d’équipements sans que ceux-ci puissent être utilisés par un autre acteur dans un but d’efficacité énergétique. Ce n’est pas durable. Il faut donc partager la donnée et mettre en place un modèle économique impliquant et rémunérant tous les acteurs à commencer par l’usager à hauteur de leur contribution. Il en sera de même sur la traçabilité carbone des bâtiments. Je suis persuadé que très prochainement chaque usager d’un espace dans un bâtiment aura au moment de la facturation une incrémentation de son Digital Wallet de la part Carbone de l’usage de cet espace ramené au temps et au taux d’usage. Ce token Carbone sera sans doute informatif dans un 1er temps mais pourra faire l’objet d’une monétisation.  

La traçabilité se pose ici au regard d’une tokénisation de l’économie que tu énonces comme étant non coercitive.

Un nouveau modèle économique incitatif, en effet. On pourrait convertir le poids carbone en token et détenir des tokens carbone dans nos digital wallet. Si je veux être vertueux, je vais acheter des tokens carbones qui vont décrémenter mon poids carbone et seront investis uniquement pour réduire notre empreinte carbone. Il y a un marché de carbone en tokens qui ne seront utilisés que pour réduire l’empreinte carbone de notre activité.

Cependant si le CO2 nous mobilise tous, je souhaiterai apporter une nuance car à mon avis , la décennie à venir doit être avant tout celle de l’eau. Nous sommes arrivés à un point de rupture dans de nombreux endroits et l’eau est vitale. Il faut à minima associer ces 2 enjeux. Il faut impérativement tracer l’eau comme on trace le carbone. C’est à mon avis d’ailleurs plus simple.  Cela peut paraître futuriste mais on ne répondra pas aux grands enjeux actuels avec l’argent comme seul référentiel. La finance verte/durable en témoigne.

Il ne s’agit pas de remplacer le système financier actuel mais d’établir un modèle complémentaire : il n’y aura pas de smart (Building, Territory…) s’il n’y a pas de nouveaux modèles économiques aux nouveaux référentiels. L’extra-financier, sur les indicateurs actuels, ne suffit pas. Et cela passe nécessairement par une maîtrise de nos données. La gouvernance des données est au cœur de cette transition de société. Cela remet en cause l’organisation, la gouvernance de notre société et son fonctionnement économique. A titre d’exemple,  l’ère industrielle a introduit la problématique du carbone. On a remplacé le travail humain par la machine et c’est cette machine qui produit du carbone et bien il est hors de question de faire marche arrière en exploitant de nouveau l’humain pour produire moins d’énergie.

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Cette orientation du web3, qui ne va pas de soi, même si des acteurs veulent en faire une évidence comme elle apparaissait pour le « web2 », place au cœur du débat la gouvernance des données.

Avec la traçabilité arrive nécessairement la problématique des données. Il est important d’avoir la maitrise de celles-ci. Le modèle actuel de l’Internet a été dévoyé. Il fut à la base décentralisé, au service du bien commun. Des acteurs ont entrepris de centraliser les données et d’engager les populations vers ce modèle – les liants grâce à la collecte, le croisement et l’exploitation de ces données transmises gratuitement. Ce modèle est vicié et il faut le repenser à 180 degrés. Reprenons l’exemple de l’effacement énergétique : un acteur qui met en place un système gratuit de pilotage du chauffage doit partager les données car il y a aussi un usager. La donnée est le croisement d’un usage (la personne) avec un équipement. Il faut que l’usager soit lié à cette donnée. Si le propriétaire de l’équipement dit qu’il est hors de question de partager cette donnée, dans ce cas le modèle tombe. Et si une contrepartie est exigée, elle peut être en token. La gouvernance de la donnée doit être inversée. Chaque citoyen, chaque collectivité, chaque entreprise devrait pouvoir se les réapproprier et en suivre l’exploitation. Dans la chaine de valeur de la donnée où il y a un producteur, un diffuseur et un utilisateur, il faut impérativement que le producteur soit associé. Cela remet en cause le modèle du « Web2 ». Le web3 doit se réinventer.

On peut le voir avec la partie économique mais aussi avec les Etats comme en témoigne notamment la Chine où la gouvernance des données est centralisée : citoyens, entreprises et e-yuan. La démocratie numérique peut mener au totalitarisme numérique. En Chine, le secret disparait.

On a calé notre modèle de gouvernance de société, très centralisateur à ce modèle numérique qui fut dévoyé. Il faut passer à une gestion neuronale avec une gouvernance locale.


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