Quel projet d’économie circulaire pour l’Europe ?

Le Réseau européen d’observation du développement territorial et de la cohésion (Espon) joue un rôle essentiel en fournissant des preuves du potentiel des systèmes circulaires dans les régions européennes. Marco Bianchi, chercheur italien travaillant à Tecnalia (Espagne) dans l’équipe « Économie circulaire », nous détaille le projet ESPON « Économie circulaire et conséquences territoriales » (CIRCTER).

À l’heure où nos ressources naturelles s’épuisent de plus en plus, l’économie circulaire apparaît comme une évidence pour améliorer la gestion de nos systèmes de production et de consommation. La Commission européenne s’intéresse de près à cette question et consacre une partie de son programme Horizon Europe à la recherche de solutions pour une meilleure gestion des ressources.

Marco Bianchi, chercheur spécialiste de l'économie circulaire, l'énergie, le climat et la transition urbaine chez Tecnalia.

Marco Bianchi, chercheur spécialiste de l’économie circulaire, l’énergie, le climat et la transition urbaine chez Tecnalia.

Alliancy. Qu’est-ce que le programme Espon et ce qu’il explore en matière d’économie circulaire ?

Marco Bianchi : Espon est un programme financé par l’Europe qui relie le monde de la recherche scientifique et de l’aménagement du territoire pour soutenir l’élaboration de politiques en faveur de la cohésion territoriale et d’un développement harmonieux du territoire européen. Il est cofinancé par le Fonds européen de développement régional (Feder) et les États membres.

Dans le précédent programme de 2020, l’économie circulaire a été abordée par le biais du projet CIRCTER (2017-2019), à l’époque l’un des premiers projets européens axés sur l’économie circulaire au niveau local. Le prochain programme ESPON 2030 est actuellement en préparation, mais au vu des plans d’action thématiques présentés, il semblerait que l’économie circulaire sera considérée comme un outil transversal (ou un moyen) d’atteindre des objectifs primordiaux tels que les « territoires climatiquement neutres », plutôt que comme un objectif en soi.

Ce choix est raisonnable car la « circularité » ne représente pas nécessairement une meilleure alternative à nos systèmes économiques actuels. L’exemple le plus simple concerne le recyclage. Souvent, le recyclage ou l’extraction de matériaux à partir de produits usagés nécessite plus d’énergie et produit plus d’impacts environnementaux que l’utilisation de matériaux vierges. La circularité peut sembler très attrayante, mais il ne faut pas non plus tomber dans l’utopie : nous ne pouvons pas atteindre un système 100 % circulaire pour de simples raisons techniques. Il suffit de savoir que seulement 50 % des ressources extraites finissent dans des biens tels que les infrastructures et les constructions et que ces matériaux ne pourront être réutilisés avant plusieurs générations.

Malgré tout, les systèmes circulaires représentent un outil puissant pour améliorer notre façon de produire et de consommer. Et à la lumière de la crise géopolitique et énergétique que nous traversons, les États sont encore plus intéressés par ces questions car elles peuvent également contribuer à renforcer la résilience de l’économie européenne en général.

Quel est votre rôle dans le projet CIRCTER (2017-2019) et son suivi CIRCTER-SPINOFF ?

Je suis un chercheur senior travaillant dans l’équipe d’économie circulaire de Tecnalia, l’un des principaux centres de recherche et d’innovation technologiques en Europe. De 2017 à 2019, j’ai participé au projet « CIRCTER (économie circulaire et conséquences territoriales) », qui faisait partie du programme ESPON 2020.

Dans le cadre de CIRCTER, notre équipe, avec d’autres partenaires européens, a analysé les flux de consommation de ressources et de production de déchets dans plus de 280 régions européennes, en les reliant à d’éventuelles initiatives d’économie circulaire. En adoptant une perspective régionale, le projet s’est avéré fondamental pour distinguer les moteurs et les goulets d’étranglement pertinents dans les différentes réalités locales qui caractérisent le paysage européen.

Ensuite, les résultats du projet CIRCTER ont été exploités en analysant en détail trois études de cas – le Luxembourg, la Suisse et la zone scandinave – dans le but d’augmenter la quantité de preuves collectées et de mieux les adapter à des contextes territoriaux spécifiques. Dans l’ensemble, l’expérience CIRCTER nous a permis de formuler des recommandations pour l’élaboration de politiques axées sur le lieu, en soutenant les régions et les villes qui avancent dans cette transition (cf. note d’orientation).

Bien que l’aventure CIRCTER se soit terminée l’année dernière, le sujet de l’économie circulaire est toujours d’actualité dans l’agenda politique. Mon équipe et moi-même travaillons actuellement sur plusieurs projets connexes, parmi lesquels l’initiative des villes et régions circulaires (CCRI) est l’un des plus importants. D’ici à 2025, la CCRI aidera directement dix villes à mettre en œuvre des systèmes d’économie circulaire, tout en informant et en conseillant un plus large éventail de parties prenantes. Un guide CCRI sera également publié dans les prochains mois pour tous les décideurs désireux d’en savoir plus sur la mise en œuvre de solutions circulaires.

Selon les travaux du CIRCTER, l’un des obstacles à l’économie circulaire est l’existence de plusieurs systèmes juridiques, administratifs et institutionnels au niveau infranational et supranational… Lorsque l’on voit à quel point il est difficile pour les États membres de parvenir à une certaine harmonisation interne, il est probable que cela soit encore plus difficile au niveau européen, ne pensez-vous pas ?

Nous avons définitivement besoin de construire des ponts entre tous ces systèmes et ce serait clairement plus facile si nous avions le même cadre juridique et institutionnel en Europe. Pour l’instant, la coopération interrégionale est un bon moyen d’installer une collaboration sur l’économie circulaire. Et nous pourrions d’ailleurs nous inspirer des pays scandinaves, qui ont démontré une relation de longue date autour de ces questions.

Par ailleurs, au-delà des barrières culturelles et institutionnelles, il y a aussi la question des importations/exportations de matières secondaires et de déchets qui entre en jeu. Certains pays ont mis en place des règles plus strictes ou différentes à ce sujet, ce qui a pour effet de limiter la circulation des matériaux entre les différentes régions.

De nombreux chercheurs sur le sujet estiment que la clé d’un système circulaire durable réside principalement dans notre capacité à mieux concevoir nos produits manufacturés en amont…

Oui, si nous voulons devenir plus efficaces, nous devons commencer par la conception des produits. D’un point de vue commercial, il peut sembler contre-productif de fabriquer des produits durables ou des produits pouvant être réutilisés ou réparés. Notre système de consommation nous a habitués à jeter les produits lorsqu’ils se cassent ou lorsque de nouveaux produits sortent. Or, cette situation n’est pas viable d’un point de vue environnemental. Nous avons besoin d’un changement systémique qui pousse les entreprises à exploiter l’économie circulaire pour offrir une valeur basée sur la qualité du service plutôt que sur la possession des produits.

Dans cette optique, la directive européenne sur l’écoconception exige également des entreprises qu’elles appliquent des principes d’écoconception aux appareils consommateurs d’énergie tels que les chaudières et les ordinateurs. Avant d’entrer sur le marché européen, ces produits doivent répondre à certains critères en termes d’efficacité énergétique, tout en maintenant l’objectif de réduction des externalités environnementales négatives tout au long du cycle de vie.

Les bonnes pratiques commencent à se répandre, puisque Apple vient d’annoncer de nouvelles directives en matière d’écoconception, notamment l’utilisation de métaux recyclés. La réglementation européenne a un rôle à jouer dans ce changement – notamment pour les entreprises encore réticentes – mais j’espère que ces pratiques deviendront rapidement le nouveau « business as usual ».

Dans quelle mesure la technologie peut-elle nous aider à passer à l’action ?

La technologie a toujours joué un rôle fondamental dans la résolution, ou du moins l’amélioration, des problèmes de notre société. Ces dernières années, l’avènement de l’économie numérique a non seulement permis une optimisation de la chaîne de production comme jamais auparavant, mais nous permet également de comprendre et d’évaluer les impacts générés dans chaque maillon de la chaîne, de la conception du produit, à sa production, sa livraison et son utilisation finale.

Cependant, l’Histoire nous enseigne que les sauts technologiques résolvent souvent des problèmes pour en créer d’autres. À mon avis, la technologie seule ne suffit pas pour éviter la crise climatique, ni pour parvenir à une économie pleinement vertueuse. Je pense que le changement nécessaire ne peut être déclenché que par nous, en tant que société civile et en tant que consommateurs. Nous devons prendre conscience des problèmes environnementaux actuels (et pas seulement) et en assumer la responsabilité. Nous ne pouvons pas simplement accuser notre système économique d’être le seul responsable.

En fin de compte, notre système économique est structuré pour répondre et satisfaire nos besoins. Si nous commencions à demander et à acheter des choses qui apportent réellement une valeur ajoutée à notre vie et à la société, je pense que les choses changeraient pour le mieux. En ce sens, les campagnes de sensibilisation sont cruciales pour changer les habitudes et il est clair que la société est de plus en plus consciente de ces enjeux.

Cependant, la fiscalité reste, à ce jour, le principal outil pour induire le changement et, à terme, corriger la défaillance du marché en matière de prix des produits. Malheureusement, la plupart des prix actuels des produits ne tiennent pas compte des impacts environnementaux (et des coûts associés) qu’ils génèrent. Cette situation rend difficile l’entrée sur le marché de produits plus écologiques, qui restent plus chers que leurs homologues polluants. Dans ce contexte, certains pays travaillent sur un système de taxation qui permettrait un meilleur équilibre entre les producteurs polluants et ceux qui font de gros efforts environnementaux.

Vous évoquez la solution de la fiscalité environnementale et il semblerait que la plupart des projets entrepris en Europe se soient heurtés au problème de l’inégalité… En d’autres termes, comment éviter que les plus pauvres d’entre nous ne souffrent de cette taxe ?

Si nous avions la solution à ce problème, nous n’aurions pas seulement une taxe environnementale en Europe mais un système de taxation égalitaire parfait, sans défaillances du marché. Je peux dire qu’avant d’introduire toute nouvelle réforme, y compris les initiatives concernant l’économie circulaire, il y a de nombreuses études en amont qui testent à travers des modèles et des simulations les impacts sociétaux potentiels et prévoient des outils de compensation sociale si nécessaire.

Le futur programme ESPON 2030 en est un bon exemple puisqu’il comprend un domaine thématique axé sur un développement territorial plus équilibré et moins d’inégalités ou de disparités entre les personnes et les lieux, ce qui permet de mieux aborder les politiques axées sur le territoire, en évitant d’éventuels écueils.


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