Dr Alain Staron, Disrupteur opérationnel

Alain Staron s’est fait une spécialité de challenger les plans produits trop lisses, à la recherche des opportunités cachées dans les écosystèmes. Le digital de 2021 rend l’exercice incontournable en y ajoutant le fameux risque de disruption.

Dans sa chronique, Alain Staron partage en avant première les réflexions et façons de penser l’innovation qui l’ont conduit à écrire son livre « Auto disruption » (Editions De Boeck Supérieur – paru en septembre 2020).

Dr Alain Staron
Disrupteur opérationnel, AMBORELLA
Member of the Board, ETSI Innovation Catalyst, AMBORELLA 
Former Senior V.P. Digital Strategy, Offers and Partnerships, VEOLIA

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[Chronique] 2022, année de dysfonctionnement ou de progrès pour le numérique ?

Les technologies numériques ont apporté beaucoup de progrès humain, mais ont aussi des problèmes majeurs. « Quelle est notre capacité collective à réduire ces dysfonctionnements en 2022 ? » s’interroge notre chroniqueur Alain Staron.

2022, année de dysfonctionnement ou de progrès pour le numérique Aujourd’hui, les technologies numériques ont apporté beaucoup de progrès humain, mais ont aussi mis à jour quelques dysfonctionnements majeurs. 2022 sera-t-elle une année d’inflexion de cette tendance ? Quelle est notre capacité collective à réduire ces dysfonctionnements ?

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Il faut parler ici en effet de capacité collective pour essayer de corriger les problèmes, car le progrès apporté par le numérique est essentiellement individuel : chacun voit un énorme intérêt aux services que le numérique lui apporte dans sa vie quotidienne, chaque entreprise également. Ce n’est que collectivement que la manipulation de l’information ou la désertification économique sont perçues.

Elan européen et entreprises de seconde zone

Et justement, il semble que les collectivités se soient emparées du sujet en fin d’année 2021 : l’Europe d’abord, avec le Digital Market Act (DMA) et le Digital Service Act (DSA), qui encadrent sérieusement les atteintes à la libre concurrence, ou encore la proposition de loi pour surveiller les informations de nature politique échangées sur le web – malheureusement trop tard pour la prochaine élection présidentielle française). Même les Anglais, en bloquant le rachat de Giphy par Meta, s’inscrivent dans cet élan européen de réduire l’empreinte des géants numériques.

Les États-Unis sont aussi sur la même tendance, avec plusieurs enquêtes en cours, soit pour protéger leur commerce physique contre Amazon, soit pour limiter la portée des vraies/fausses informations colportées par Meta. La Chine enfin n’est pas en reste, avec 49 amendes infligées aux géants chinois, Tencent et Baidu en tête, principalement sur des problématiques d’acquisition d’entreprises, sans parler du coup de frein sur les activités financières d’Alibaba.

Face à cette réaction des pouvoirs publics, les géants -surtout américains, le lobbying chinois semblant beaucoup plus discret – vantent les avantages de leurs plateformes intégrées pour l’utilisateur final : c’est Google qui craint que l’internet européen ne devienne un internet de seconde zone (sic) à cause du DSA. Mais c’est omettre que les entreprises européennes du numérique sont déjà de seconde zone !

L’antitrust et l’avenir des plateformes

Il faut aussi s’intéresser aux signaux « faibles » : quand Jack Dorsey quitte la présidence de Twitter en décembre 2021, c’est pour se consacrer à Square, et développer le web3.0. Aurait-il pris conscience que l’avenir des réseaux sociaux était compromis, comme celui des plateformes ? Les premiers, du fait des fakenews en particulier, risquent de perdre la capacité d’attention de leurs utilisateurs qui vont devenir suspicieux quant à ce qu’ils lisent, ce qui est un vrai problème pour les acteurs de l’économie de l’attention, Meta et Google en tête. La tentative des metavers doit être lue dans ce sens : enfermer un peu plus l’utilisateur dans un univers clôt, pour éviter que son attention soit distraite ailleurs, ce qui est pourtant la seule façon d’éviter les biais de manipulation. 

Le robot Astro d’Amazon s’inscrit également dans cette bataille de l’économie de l’attention : après echo, toujours prêt à prendre une commande à la moindre envie (sur Amazon bien sûr), Astro pourra anticiper cette envie en analysant la vie quotidienne de ses utilisateurs. Projet évidemment indicible pour Amazon qui préfère parler de robot compagnon (pour quel usage ?) ou de sécurité – mais il ne monte pas les escaliers.

L’avenir des plateformes quant à lui, risque de suivre le schéma traditionnel de l’antitrust : le régulateur démantèle ce qui devient trop puissant. Un sujet d’abord « local » : seuls les américains peuvent démanteler une entreprise américaine, même si l’Inde, par exemple, en interdisant à Amazon de vendre en direct les produits proposés sur sa market place, œuvre dans la même direction. Les autres pays peuvent a minima bloquer les rachats de leurs entreprises, ce qui est en soi un premier frein.

Il faudra cependant aux régulateurs beaucoup de constance pour résister, non seulement au lobbying des géants du numérique, mais aussi à l’inclination à la facilité des entreprises tierces: il est par exemple tellement plus simple d’utiliser un cloud qui marche, que ces entreprises minimisent les impacts de cette pratique en termes d’espionnage industriel. Espionnage industriel qui devrait pourtant plus les inquiéter que le respect des données privées de leurs clients, autre limite majeure issue du cloud act, dont ils ne se sont emparés qu’à la suite du RGPD : la crainte des amendes est ici un moteur plus puissant que le respect des données privées, soit. Mais leur faillite programmée, conséquence de la fuite de leurs données industrielles devrait les motiver au plus haut point. Or il n’en est rien, ce qui fait dire au député Cédric Villani que l’attitude de ces entreprises est suicidaire.

Prendre conscience du pacte faustien dans lequel sont tombées les entreprises

Comment s’en sortir autrement ? La limite du régulateur est son champ de manœuvre : la coercition. C’est en même temps le signal d’éveil qui vient de commencer à émettre. Mais c’est la technologie qui pourra proposer une alternative encore plus efficace que les propositions actuelles des géants américains. Pour cela, souhaitons que les pouvoirs publics encouragent en Europe les initiatives technologiques conduites par des buts plus que par des moyens (financer par exemple les initiatives qui protègeront les données personnelles dans les écosystèmes existants plutôt que de financer une énième tentative de cloud souverain, vouée à l’échec tout simplement parce que le retard pris est trop grand, et ne pourra pas se compenser simplement avec de l’argent).

Et souhaitons que les entreprises de tout bord, prenant conscience du pacte faustien dans lequel elles sont tombées (voir les nombreux exemples documentés dans Autodisruption), contribuent à l’émergence des nouvelles technologies en acceptant de les expérimenter. Quel guide retenir pour leur action en 2022 ? L’émergence d’un nouveau paradigme : les essaims d’agents autonomes, qui prendront la suite de l’économie de l’attention et de celle des plateformes.


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