Henry Schwartz, spécialiste des questions de stratégies territoriales

Cette chronique propose un regard sur des problématiques intéressant tous les territoires à l’aune de ce nouveau monde numérique et des folies humaines qui peuvent en découler. 

Pourquoi parler de folies ? parce qu’elles façonnent tous les individus, sont régulièrement décriées et augmentées chez autrui, et participent aux questions de transformation et à la structuration des écosystèmes territoriaux. Elles marquent ainsi de leurs empreintes de nombreuses réalités (RSE, Real Estate, Stratégie, Technologies, filières…) qui se situent au croisement des défis techniques, économiques et de choix de société.

Ces « folies » du débat, amplifiées par la caisse de résonance médiatique, le rendent souvent difficile : cette chronique entend au contraire rendre possible ce temps d’échange.

Juriste de formation, titulaire d’un Mastère spécialisé en santé-environnement de Mines ParisTech de l’Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique (EHESP), Henry Schwartz est spécialisé sur les questions de stratégies territoriales. Son expertise exprime notamment une approche qui se veut intégrée entre questions de santé, d’environnement et de développement. Il est en outre membre de la commission juridique de la Smart Building Alliance (SBA).

 

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[Chronique] Le « care » : une meilleure transformation pour nos territoires ?

Dans sa nouvelle chronique, Henry Schwartz s’interroge sur la notion de « care » portée par de plus en plus d’organisation. N’est-ce pas entretenir un flou artistique et risquer de passer à côté de questions clés de la transformation ?

Le care - chronique schwartzLe champ lexical nous propose une économie rouge, verte, bleue ou marron par exemple, des métiers bleus et des emplois verts, une écologie turquoise ou grise ou pastèque, une croissance verte et une décroissance de la même couleur, etc. « Toute la vie est une querelle sur les goûts et les couleurs » écrivait Nietzsche. « Et toutes ces choses veulent être tes médecins ».

Et le « care » dont de plus en plus d’organisation se revendiquent dans tout cela ?

Careful

Le « care » se traduit de prime abord par le fait de « prendre soin ». Mais un consensus existe quant à le déclarer difficilement traduisible tant les tentatives d’appropriation dévoilent des opinions et convictions variées. Certainement parce que le « care » est avant tout un concept moral.

Bien que difficilement traduisible le « care » imprègne de nombreuses sphères de notre société. Par exemple, il a déjà été relié aux questions d’urbanisme, d’environnement, du numérique, d’alimentation, de management. L’économie ne lui est évidemment pas étrangère, ni la finance. Politiquement, il est également loué comme déprécié. Quoi qu’il en soit, la crise de la COVID-19 se révèle une nouvelle estrade pour le concept, explicitement et implicitement.

A lire aussi : Le « care », vraie transformation ou opération de communication ?

Ainsi la question mise à l’honneur dans ce dossier par la rédaction Alliancy – le « care » s’est-il vraiment intégré dans les stratégies ou reste-t-il encore au niveau des discours ? – est très intéressante pour trois raisons à minima :

  • l’idée du « care» est polysémique  ;
  • l’idée de care interroge celle de relation/rapports puisqu’il porte en lui l’expression de conflits ;
  • la crise continue de révéler l’obsolescence d’approches et de projets reliés à la santé et à l’environnement ;

Le « care » favorise-t-il une meilleure transformation des territoires ?

Pour répondre à la question, deux approches. Soit on s’inscrit dans une démarche de messages positifs ; la réponse est alors « oui » dans la mesure où l’influence du « care » amène à évoquer des causes communes telles que des actions en faveur de la qualité de l’air, de la biodiversité, de l’équilibre des territoires, de l’accessibilité au logement, des filières. Dans ce cas, la concorde règne par un alignement réel par les mots.

Soit on choisit plutôt d’aborder positivement les choses, c’est à dire du point de vue des idées. Et dans ce cas, l’écoute et l’analyse révèlent un alignement hasardeux.

Selon cette démarche, il ne s’agit pas d’insister sur la (seule) nécessité de passer de l’idée à l’action, de dire qu’il faut agir mais de questionner les invitations à agir.

Ce point est d’autant plus important que la crise, comme cela est susmentionné, continue de révéler l’obsolescence d’approches et de projets tout en montrant une nouvelle fois et durement que l’exercice d’un métier, le poste occupé, la place que l’on a, sont aussi liés à la faveur du sort.

Cet exemple permettra de mieux poursuivre. Récemment, mon fil d’actualité LinkedIn me propose un article sur lequel je choisis de cliquer. Son contenu mentionne ensuite une enquête : la 4ème édition (2020) de l’Observatoire « salariés et entreprises responsables » (Des Enjeux et des Hommes/Ekodev/Occurrence). Je clique sur le lien. La synthèse[1] offre des chiffres intéressants : 15% des répondants considèrent que la RSE est un effet de mode ; seuls 15% des salariés pensent que la RSE a transformé́ leur entreprise en profondeur, que ce soit dans ses choix stratégiques, ses acquisitions ou son organisation ; la confiance qui lui est accordée par les collaborateurs reste fragile (40%) ; seuls 8% des répondants pensent que la RSE a impacté le business modèle et 4% qu’elle a conduit à la création de nouvelles offres responsables…

Pour le cabinet de conseil des Enjeux et des Hommes qui a rejoint aujourd’hui le groupe Ecocert : « Ces résultats confirment les tendances déjà mesurées lors des éditions précédentes : la montée en puissance progressive du sujet mais à un rythme insuffisant en regard de l’urgence des enjeux. La formation, la mobilisation de la ligne managériale et le développement de partenariats DRH/Directions RSE figurent parmi les leviers à déployer.

Pour le cabinet de conseil Ekodev : « Les résultats (…) sont mitigés ». La prise de conscience et l’envie des collaborateurs de s’impliquer ne masquent pas cette réalité : « les actions et effets de la RSE restent superficiels voire anecdotiques ! Il en résulte donc un très faible niveau de transformation des entreprises et d’intégration dans les pratiques, qui est loin d’être à la hauteur du défi à relever ».

Pour Occurrence, l’institut de sondage qui a réalisé l’étude pour les deux cabinets : « Cette 4e édition est conforme à ce que nous constatons dans nombre d’études : il ne faut pas confondre le bruit médiatique et le quotidien des individus. (…). Est-ce la faute de la communication interne ? Notre experience montre que non. On ne peut pas demander à un salarié ou à un citoyen de se déclarer bien informé si la thématique évoquée n’est pas incarnée dans son quotidien. Reste donc aux entreprises désireuses que leurs salariés deviennent majoritairement les premiers ambassadeurs de leur politique RSE de se demander comment les en rendre acteurs ! »[2]

A lire aussi : Valéria Faure-Muntian (députée LREM) : « Nous n’arriverons pas à pallier la carence de compétences numériques sans volonté politique des territoires »

Confronté à ces faits, il est naturel pour des acteurs dont le positionnement est lié à la RSE d’en promouvoir l’accélération et l’intensification. La dimension économique l’impose.

Moins de 2 mois après cette communication nous connaissions le choc du premier confinement et une révision des discours de la part de représentants du DD et de la RSE (changer de RSE, problème de définition, sens…) avant que le deuxième confinement ne ravive des considérations d’avant crise que l’été et la rentrée 2020 réhabilitaient.

Toutefois, une autre lecture peut être proposée :  « La RSE est un hors d’œuvre à côté de la vague qui monte et met la soutenance du système au cœur des business models » pour reprendre ce propos de Pascal Lamy (ancien Directeur général de l’OMC) à l’été 2019[3].

Le « care » permet de le dire et nos enjeux et défis nous y invitent ardemment. Les attentes sont énormes et il y a donc tout intérêt à prétendre s’emparer du sujet.

Mais « prendre soin » est une notion à géométrie variable. Et, en cela, on comprend via l’exemple de la RSE qu’il peut être un accélérateur de retard. On aime à souligner en effet que la crise est un révélateur et un accélérateur, mais moins à dire que des accélérations finissent par ralentir ou détournent des problèmes stratégiques et opérationnels. Le « care » peut être source de déséquilibres, de tensions, créateur d’urgence.

Plutôt que de parler de « care », ne peut-on pas seulement essayer de faire mieux ?   Aussi, pour clore cette troisième chronique, je vous propose de prendre trois exemples au cœur desquels le « care » est toujours présent. Et de vous laisser juger leur impact sur les territoires.

1. Les communs

On entend de plus en plus parler de communs. Les définitions varient aussi. Les énergies, le logement, un parc, une bibliothèque, les données, etc. constituent des communs.

En l’espèce, on souhaite accélérer la rénovation énergétique tout en baissant les coûts. Pour cela un projet à énergie positive fondé sur les principes de l’économie circulaire et la construction hors-site est développé. La démarche est bienvenue. L’équilibre production/consommation à l’échelle du logement par exemple est pensé à l’aune des usages. Un événement de vie conduit au renouvellement de celui du numérique, professionnellement, bousculant le rapport initial et l’équilibre financier. L’approche morale du care permet de dire : on lutte contre l’exclusion énergétique. Mais le care permet également de se demander si le modèle économique n’amène pas selon le contexte à enclore les usagers dans leurs conditions de vie.

2. Le défi conceptuel pour une entreprise

L’un des métiers de cette entreprise la relie au secteur de l’assurance. Au sein d’une direction figurent des responsables. Choisissons A et B : tous deux contribuent avec les collaborateurs aux objectifs de la performance en agissant sur les volets économiques, environnementaux et sociaux. Cependant, l’organisation amène à une forme de hiérarchisation entre A et B au profit d’une premier, par l’effet d’un tiers, et alors que B bénéficie de connaissances et compétences qui impactent le métier de A à minima. Une réponse peut être fournie en la rattachant aux affaires humaines mais une autre aussi au titre du défi conceptuel à l’aune des enjeux et défis qui traversent les métiers. Care ? La question de la (re)définition des postes et de l’articulation se pose entre autres au nom  de la mobilisation des collaborateurs et de ce qui impacte l’entreprise.

3. Le numérique et l’urbanisme

Deux grands modèles de développement sont à l’œuvre aujourd’hui. Deux orientations qui s’entrechoquent. Quand l’un(e) est lié(e) au tout-métropolitain, l’autre invite à un rééquilibre et une réarticulation entre les territoires, à repenser le métropolitain et le non métropolitain. Télétravail, santé au travail, climat, filières, etc., toutes ces réalités sur lesquelles s’appuient ces deux modèles nourrissent davantage l’un ou l’autre selon la manière dont nous les comprenons. Quel modèle favorisera le numérique  ? Et quelle place pour le care, quel modèle va-t-il soutenir ? Pour continuer autour de ces questionnements, j’invite exceptionnellement les lectrices et lecteurs à poursuivre leur réflexion avec ce texte publié il y a plus d’une année et qui s’intitule « Campagnes hallucinées, Villages illusoires, Villes tentaculaires. Ou de l’emploi, de l’environnement, de la métropolisation » : https://www.linkedin.com/pulse/campagnes-hallucinées-villages-illusoires-villes-henry-schwartz/

Je pense qu’il reste plus que jamais d’actualité. Et  je vous dis à bientôt pour une nouvelle chronique. Take care !

 

*

[1] https://www.desenjeuxetdeshommes.com/blog/barometre-salaries-et-entreprises-responsables/

[2] https://www.desenjeuxetdeshommes.com/wp-content/uploads/2020/02/CommuniquePresse-Barometre-RSE_Fév20.pdf

[3] 11ème édition du colloque Dirigeants en pays d’Avignon


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