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La chercheuse Primavera de Filippi décrypte le métavers

À l’occasion des journées de l’USI (Unexpected Sources of Inspiration) fin juin au Palais Brongniart à Paris, la chercheuse et juriste Primavera de Filippi était chargée d’animer une conférence sur le thème « À qui appartient le métavers ? ». L’occasion pour Alliancy d’en savoir plus sur l’emballement autour de ce monde virtuel d’un nouveau genre.

Alliancy : Comment expliquer le métavers à un non-initié ?

Primavera de Filippi : Le métavers demeure une sorte d’extension d’Internet car plusieurs cas d’usages existent déjà. Qualifier un monde virtuel de métavers suppose qu’il soit persistant – autrement dit qu’il continue d’exister et d’évoluer sans que l’utilisateur n’y soit connecté – immersif et interactif. La spatialité et l’expérience immersive proposée ne sont pas les mêmes selon la plateforme utilisée. Et de la même manière, il n’est pas forcément obligé d’avoir un casque de réalité virtuelle pour y accéder.

Après toutes ces années à scruter la blockchain de près, s’intéresser à l’emballement récent autour du métavers et des NFT est apparu comme une évidence… Cela marque-t-il une nouvelle étape dans l’idéal d’un Internet ouvert et parfaitement interopérable ?

En effet, j’ai réalisé plusieurs travaux sur la blockchain et les cryptomonnaies et notamment sur des questions juridiques relatives au modèle de gouvernance en DAO (Organisation autonome décentralisée), aux smart contracts, aux droits d’auteur ou encore sur l’émission d’actifs numériques de type ICO (Initial Coin Offering).

J’ai commencé à m’intéresser au métavers au moment de l’irruption des NFT sur le marché. Ma principale hypothèse était et reste aujourd’hui de supposer qu’il ne peut pas exister de métavers ouvert et interopérable sans la présence de NFT. Sans marché décentralisé, ces mondes virtuels ne resteront que très peu interopérables entre eux.

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Si nous faisons le bilan de l’évolution d’Internet, cet idéal d’interopérabilité semble peu probable. Mais il est évident que les NFT changent la donne car ces ressources ne font pas vraiment partie du monde virtuel dans lequel l’internaute se connecte. Un accessoire acheté pour un avatar ne reste pas cloîtré dans un serveur mais sur un protocole blockchain à part entière. Et dès lors, l’interopérabilité se fait par défaut.

Plusieurs casquettes…

Primavera De Filippi est chercheuse permanente au CNRS (Centre national de la recherche scientifique) et Associée de faculté au Berkman Klein Center for Internet & Society à l’université américaine Harvard. Elle a publié plus de 70 articles sur la blockchain, les biens communs ou encore le peer-to-peer et son livre « Blockchain and the Law », publié par Harvard University Press est considéré comme une référence.

En parallèle, Primavera est aussi une artiste réputée et une militante de l’Internet libre. Elle est activiste au sein des organisations Creative Commons, Open Knowledge Foundation et P2P Foundation.

Cela nécessite tout de même un fort taux d’adoption des utilisateurs, non ?

La question n’est pas de savoir si le métavers sera adopté, mais plutôt quand. Cela tient seulement aux progrès en matière de réalisme proposé et nos propres senseurs sont pour l’instant la principale limite. 

De mon point de vue, c’est la réalité augmentée qui va vraiment changer les choses comme avec les lunettes Apple par exemple. Il y a ensuite la réalité virtuelle qui peut s’avérée être trop immersive et surtout adaptée au gaming, au divertissement et notamment à la collaboration sur des maquettes numériques. 

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Ce n’est pas tout blanc ou tout noir : si les gens veulent y aller tant mieux et personne ne va imposer aux autres de s’y mettre. Si ce n’est pas votre truc, il n’y a pas d’obligation. Et, de toute manière, tout le monde ne va pas s’y intéresser – comme cela a pu être le cas avec Zoom par exemple.

Tout le monde n’a pas envie de rester dans la matrice et il faudra des améliorations graphiques pour rendre l’expérience moins pénible. Les lunettes connectées, elles, pourraient bien devenir un objet du quotidien comme l’est devenu le smartphone.

Bernard Arnault a récemment déclaré : « Nous ne sommes pas intéressés à vendre des baskets virtuelles à 10 euros. Nous ne sommes pas là pour ça », en faisant référence aux déboires spéculatifs qui ont contribué à l’éclatement de la bulle internet des années 2000. Qu’en pensez-vous ?

C’est une crainte justifiée mais je reste convaincue que l’emballement est toujours bénéfique au moment d’une révolution technologique. La bulle des années 2000 a permis un développement fulgurant d’Internet et la spéculation peut aussi être constructive pour faire accélérer les choses. De nombreux usages n’auraient pas vu le jour sans cette vague. Dans le secteur de la blockchain par exemple, les entreprises avaient du mal à lever des fonds mais aujourd’hui c’est plus simple. Le temps a permis de faire du ménage et de laisser plus de place aux applications utiles.

Est-ce que l’irruption du métavers signifie la fin des écrans ?

Tout comme les smartphones se sont ajoutés aux ordinateurs, le métavers deviendra aussi une hybridation de nos expériences numériques.

L’adoption du métavers ne comporte-t-il pas un risque d’amplification de la connaissance qu’ont une poignée de plateformes sur nos comportements ?

Oui, et la bataille contre la centralisation des plateformes reste compliquée à mener. Le métavers va probablement modifier nos comportements en ligne et personne n’a envie qu’ils soient scrutés et analysés par une poignée de Gafam.

Toutefois, ce problème de centralisation n’est pas très différent de celui qui existe sur Internet. Ce qui change, c’est que Facebook pourra cette fois-ci analyser les micro-mouvements de nos têtes ou encore les détails de nos expressions. Le juridique peut réduire les abus et les dérives potentiels mais force est de constater qu’il n’a à ce jour pas trouvé le meilleur moyen de le faire.

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Pour le métavers, je sais que des start-up comme Meta0 sont en train de travailler sur un protocole de blockchain appliqué au métavers. Je ne sais pas réellement comment il fonctionnera mais il promet une décentralisation pour tous les projets de métavers à venir. La blockchain est une technologie assez géniale car elle permet d’imposer l’interopérabilité et ainsi se libérer de l’hégémonie des grandes plateformes. 

À la fin de votre conférence, vous avez émis l’hypothèse que le métavers puisse réconcilier deux idéologies a priori opposées : la décroissance et le techno-solutionnisme. Pouvez-vous préciser ce point ?

C’était une hypothèse volontairement controversée, mais certains la revendiquent. Nous ne pouvons pas réellement savoir à l’avance : le progrès technologique peut à la fois réduire notre consommation énergétique et l’augmenter. Bonne chance pour savoir laquelle de ces dynamiques va être supérieure à l’autre. Est-ce que le métavers va nous faire moins acheter d’objets physiques ? À quel point internet absorbe-t-il notre consommation d’énergie dans le monde réel ?

Pour l’instant, il semblerait que le métavers tende à augmenter notre consommation de bande passante, mais peu d’études sérieuses existent à ce jour. Par ailleurs, je suis en train de préparer un papier de recherche sur la décentralisation du métavers et comment ce projet peut s’inscrire dans le débat économique entre décroissance et abondance.


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