Imed Boughzala, Titulaire de la chaire Intelligence Digitale d’Institut Mines- Télécom Business School et référent IMT Disrupt'Campus

Imed Boughzala est Professeur en Systèmes d’information et Directeur du département TIM (Technologies, Information & Management, ex-DSI) à Institut Mines-Télécom Business School et référent IMT Disrupt’Campus. Il est aussi titulaire d’un Executive MBA d’IMT-BS et du programme Management and Leadership in Higher Education de la Harvard Graduate School of Education.

Fondateur de l’équipe de recherche SMART BIS (Smart Business Information Systems) et Directeur actuel d’IS Lab, ses recherches actuelles portent sur l’intelligence digitale, la gouvernance des données et la transformation digitale des organisations.

Depuis septembre 2018, il co-pilote l’observatoire de la transformation digitale des établissements du supérieur en management et fait partie du Collège de Labellisation des dispositifs pédagogiques numériques de la FNEGE ( Fondation nationale pour l’enseignement de la gestion des entreprises 

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[Chronique] Intelligence digitale : un monde en transition(s)

Notre chroniqueur Imed Boughzala décrit les multiples transitions alimentées par l’essor technologique dont les professionnels doivent tenir compte. Ce sont pas moins de 9 axes de transformation qu’il liste et qui viennent challenger l’intelligence digitale de chacun.

[Chronique] Intelligence digitale : un monde en transition(s)Pas une mais des transitions, qui touchent de plein fouet le monde entier. Elles sont de nature différente : sociale, économique, managériale productive, écologique, énergétique, (géo)politique, démographique, ou même éducative. L’intelligence digitale se révèle être un atout fort pour la société civile et le tissu économique (citoyens et organisations) pour bien réussir ces transitions qui se basent toutes, d’une manière ou d’une autre, sur les technologies digitales et post-digitales.

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Cette année est par excellence celle de la confirmation et de la mise en œuvre de ces transitions ; certaines ont été accélérées par la crise sanitaire. Il ne s’agit pas seulement de la transition numérique mais des transitions de tous genres. Si l’on parle bien souvent de la transformation numérique ou digitale, une transition sociétale de fond qui touche la société dans toutes ses dimensions se trame sous nos yeux. Elle implique une révolution, un bouleversement ou même, diront certains, une métamorphose totale de la société dans son ensemble dont les comportements sont affectés. Tout revêt une dimension technologique, l’individu dans son rapport au temps, au matériel, au savoir, au travail, au bien-être…, les collectifs pour leurs croyances, valeurs, relations, espaces… les pratiques personnelles et professionnelles, s’informer, apprendre, consommer, créer … ont muté.

Lorsqu’elle se réfère aux organisions, cette transformation se définit comme « un processus de changement radical ou incrémental, induit par l’adoption et l’utilisation intensives des technologies numériques, et entrainant une revue holistique d’une organisation de manière implicite ou délibérée dans le but de créer de la valeur » (Henriette et al., 2015).

A l’ère du digital, les organisations et plus largement la société et l’économie, se retrouvent face à plusieurs transitions à mener en parallèle :

La transition numérique

Assistez à notre prochaine Alliancy Talk sur la transformation applicativeElle se réfère au progrès technologique qui s’opère depuis plus d’une cinquantaine d’années avec l’arrivée de l’informatique. Aujourd’hui l’adoption des technologies digitales a été démocratisée dans tous les milieux, les métiers et les secteurs. Au-delà de l’intelligence artificielle, la plus grande transition non encore vraiment annoncée est celle de la quantique. L’arrivée très attendue de l’informatique et de l’ordinateur quantiques, ouvre un nouveau chapitre : une algorithmique donnant une plus grande capacité dans la résolution de problèmes complexes (en termes de temps d’exécution et de nombre de variables à résoudre) et un ordinateur plus performant et surtout, qui ne consomme pas d’énergie (grâce à l’utilisation de la spécificité de la matière selon les principes de la physique quantique).

D’autres technologies intéressantes verront bientôt le jour à l’échelle industrielle, comme l’impression 4D, qui utilise une matière intelligente pour imprimer des objets ajustables ou auto réparables, pouvant transformer eux-mêmes leur structure et leur forme sous l’impulsion d’une énergie extérieure tels que la température, la lumière ou autre stimulus environnemental ; les Smart Dust (poussières intelligentes) permettent d’améliorer la surveillance des territoires et des environnements (air, eau, sol…) en effectuant des mesures et les renvoyant par radiofréquence ; ou encore dans la télécommunication, la 5G/6G donne plus de possibilités en termes de propagation de signal et de qualité de connexion et de service réseau.

La transition sociale

Elle est marquée par le collectif individuel. Nous sommes passé du collectif social avec une vraie proximité entre les individus à travers des interactions riches et des liens réels du monde physique, à un collectif individuel. Il se caractérise par des interactions superficielles derrière une interface technologique, qui produit des liens en trompe l’œil sous forme de pseudo normalité pour fuir, éventuellement, la solitude du monde virtuel. Cette transition impacte toutes les générations en emportant avec elle tout un lot de changements. Au-delà, des potentiels conflits intergénérationnels, les relations interpersonnelles se renouvellent avec la compagnie de personnages artificielles (assistants personnels, robots dans le monde professionnelle), la modification de la relation au travail (co-évolution avec des robots) et du concept que nous avons appelé jusqu’aujourd’hui, l’entreprise. L’intelligence augmentée, grâce à des équipements ou à des capacités technologiques ajoutées (capteurs, IA, accessoires robotiques…) sans aller forcément jusqu’au transhumanisme, va donner lieu à beaucoup d’inégalités sociales, liées à la possibilité de développer ou non son intelligence digitale.

La transition économique

Elle est marquée par l’Uberisation où la désintermédiation est le maître mot de ce modèle collaboratif, centré sur l’utilisateur et la traçabilité des transactions. L’Uberisation accorde une importance primordiale à l’expérience utilisateur et à la fidélisation des clients, en outre, le fournisseur du service utilise son propre outil de travail ou compétence (véhicule, hébergement, outil de travail, connaissance…) le plus souvent à son propre compte. Ce modèle se développe de plus en plus pour toucher tous les secteurs (l’enseignement supérieur, la santé, le conseil, le juridique, la logistique, la mode…). De nouveaux modèles d’affaire prennent de plus en plus de l’importance. D’une part l’économie circulaire qui se focalise sur l’utilisation rationnelle des ressources et leur disponibilité (la finance alternative, le recyclage des matières et des déchets organiques, l’éco-conception et l’économie de la fonctionnalité, la consommation responsable, l’allongement de la durée d’usage par la réparation et la réutilisation…). D’autre part, le modèle basé sur la donnée (Data driven) où elle devient une source de création de valeur (entre fournisseurs de données, éditeurs de services étendus sur les données et consommateurs de données) et un outil de gouvernance des organisations et des pays. Il s’appuie sur les objets connectés et le réseau Internet des objets (IoT). Dans cette transaction, la crypto monnaie (Bitcoin, Ethereum, Libra…) va jouer dans le futur un rôle prépondérant dans cette économie numérique et collaborative, de la mise en relation directe des acteurs et de la co-création de masse (Crowdsourcing, Crowdfinding, Crowdretailing, Crowdshipping…).

La transition managériale

Elle est marquée essentiellement par le télétravail, a été accélérée par la crise sanitaire. Elle a entraîné dans son sillage différentes adaptations au niveau du management à distance, du réaménagement des espaces de travail, de l’adoption d’outils et de pratiques de collaboration par l’intermédiaire des technologies. Cette transition remettra en question forcement le modèle hiérarchique basé sur la supervision pour donner lieu à d’autres mécanismes de coordination et de production. Il fera appel particulièrement à l’intelligence digitale et à d’autres compétences ou Soft Skills comme l’intelligence émotionnelle et culturelle, la curiosité/créativité. Cette nouvelle organisation mobilisera aussi des capacités à faire des connexions entre les choses, les idées et les gens, l’altruisme, la résilience, la gestion du temps et du stress, la résolution de problèmes complexes, l’esprit d’intra-entreprendre/innovation, le leadership (virtuel), le management des talents atypiques, la gestion de l’échec et des crises …

La transition productive

Elle est marquée, entre autres, par la robotisation des procédés et l’automatisation des chaines de production et de livraison (RPA) grâce à la cloudification et aux technologies IoT dans l’industrie 4.0. Un enjeu important lié à la fabrication/production avancée (fabrication additive : impression 3/4D) et à la création des matériaux à haute performance et éco-matériaux (à composante bio-sourcée ou recyclée et donc plus légers et renouvelables).

La transition écologique et énergétique

En référence au mouvement du DDRS (Développement Durable et la Responsabilité Sociétale), elle répond aux enjeux du réchauffement climatique et de l’épuisement des ressources naturelles ainsi que des minerais. Ceci nous pousse à trouver des solutions basées sur les énergies renouvelables et l’économie circulaire. Le maître mot aujourd’hui est la sobriété numérique. Cette nouvelle vision pour diminuer l’empreinte carbone liée à l’usage des technologies et des réseaux de télécommunications et satellitaires. Elle encourage des comportements individuels comme le civisme digital, la désintoxication digitale et la mobilité intelligente. Elle favorise aussi les comportements organisationnels tels que le recours au droit à la déconnexion, le recyclage du matériel informatique ou encore pour les constructeurs des technologies de faire des recherches pour l’invention de nouveaux matériaux qui remplaceraient les métaux stratégiques et rares utilisés dans les smartphones.

La transition (géo) politique

Elle est marquée par la souveraineté numérique. Il s’agit pour les états de garder une avance technologique & scientifique afin de rester parmi les leaders du monde tout en étant maître de leur destin en favorisant la recherche de pointe et l’innovation technologique (dépôt de brevet, prix Nobel…). Celle-ci est relative à l’intelligence digitale, aux infrastructures numériques, à la data sphère, à la sécurité des personnes et des lieux, etc. Aujourd’hui en effet le poids des GAFA et NATU – Netflix, Airbnb, Tesla & Uber-, prend de l’importance dans les décisions stratégiques d’avenir qui concernent les citoyens et l’économie mondiale. Ils contraignent parfois les états à durcir leurs cadres règlementaire et fiscal pour ne pas se laisser se dépasser. L’Union européenne, par exemple, n’a pas su investir pour avoir ses propres acteurs du numérique et se retrouve de plus en plus en dépendance vis-à-vis des Etats-Unis et de la Chine. La crypto monnaie représente un enjeu important qui pourrait mettre hors-jeu les banques centrales. Sans anticipation, la quantique pourrait fragiliser les entreprises et les états, entre autres, dans leurs actions de Cyber sécurité/défense face aux Cyber menaces et attaques.

La transition démographique

Résultante d’une mondialisation, elle a permis une standardisation des modes de vie et des besoins citoyens. Ceci implique l’émergence d’une nouvelle génération qui se veut citoyenne du monde malgré des origines, des cultures et des niveaux socio-économiques différents. Cette génération est à la recherche de bien-être et de sens tout en restant connectée. Ceci va pousser au regroupement des individus dans les lieux où la vie est plus simple et moderne avec un accès facile aux technologies, à l’eau potable, au transport le moins polluant, aux services sanitaires les plus évolués, etc. Il pourrait en résulter une désertion des grandes villes et des zones urbaines vers des zones rurales dans les pays développés. A plus long terme, avec le réchauffement climatique on peut imaginer des mouvements de population des pays chauds vers les pays froids comme les pays nordiques (Europe du nord, Canada …).

La transition éducative

Elle est marquée par le recours accru aux technologies éducatives et collaboratives ainsi que la modification des modalités d’apprentissage comme les classes inversées, l’auto-apprentissage par les Mooc ou apprentissage assisté par les robots. Les technologies liées aux mondes virtuels 3D et la réalité étendue (réalités augmentée ou virtuelle, technologie des hologrammes…) commencent à se démocratiser. Dans cette transition, les établissements classiques d’enseignement et de formation professionnelle ne seront plus les maîtres du secteur mais se verront concurrencer par les géants du numériques comme LinkedIn ou les EdTechs. La certification des connaissances par micro-crédit prendra l’avantage sur les diplômes de formation. Les établissements d’enseignement supérieur se verront obliger de par cette concurrence, de revoir leur modèle (coopérative inter établissements semblables ou complémentaires, partenariat avec des EdTechs, ou partenariat avec des universités d’entreprises).

La gestion de ces transitions nécessite un ensemble de compétences et de connaissances que possède le manager de transition. Il dispose de la capacité à intégrer des nouvelles modalités de management et de nouveaux Business Models, de manager les transitions, de faire face à l’incertitude pour remonter les difficultés liées à un contexte ponctuel ou inédit, ou encore d’assurer la continuité et ou la profitabilité des activités.

Les établissements pourraient jouer un rôle important dans l’éducation et la formation des nouvelles générations d’étudiants qui arrivent sur le marché de l’emploi pour mener à bien ces transitions. En effet, ces derniers seront plus facilement sensibilisés à la bonne gestion de ces transitions et sauront s’adapter aux différents contextes et environnements.


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