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Ressources humaines : le facteur clé de succès

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Le nouveau site de Prodways, filiale du Groupe Gorgé, dans les Yvelines. Ici, un maquetteur qui retouche un produit imprimé. © D.R

La mutation en cours dans l’usine du futur ne débouche pas sur de nouveaux métiers. Elle bouscule la hiérarchie des compétences, en donnant plus d’importance à celles relevant du numérique et de la cobotique. Surtout, elle modifie les méthodes et l’organisation du travail.

Ce n’est pas encore tout à fait l’usine du futur, mais elle en a déjà l’allure. Sur les chaînes de l’équipementier NTN Europe, qui fabrique des transmissions pour l’automobile à quelques encablures du circuit des 24 heures, les robots et les automates sont des stars. Les opérateurs recrutés parmi des titulaires d’un bac pro, minimum, ne se contentent pas de les piloter, ils les traitent quasiment comme des collègues. Ingénieurs et techniciens travaillent en mode collaboratif, en combinant leurs spécialités respectives, en fonction des projets du moment. Pas besoin de contremaître, ni de petit chef, pour produire des pièces d’une qualité qu’apprécient les prestigieux clients, dont BMW, Renault, PSA Peugeot Citroën. 

Des sites similaires, préfigurateurs de l’organisation humaine dans la manufacture de demain, il en existe déjà quelques-unes en France. Le Joint français (groupe Hutchinson) à Château-Gontier (Mayenne), STMicroelectronics à Crolles (Indreet-Loire) et la société en croissance Prodways, filiale du Groupe Gorgé aux Mureaux (Yvelines) en sont d’autres exemples. De même que le Technocentre de Renault à Guyancourt (Yvelines), où ingénieurs, designers et professionnels des systèmes d’information ont abattu les cloisons entre leurs fonctions pour concevoir les modèles plus rapidement, plus efficacement, en mariant ingénierie virtuelle, conception assistée et big data. Dans ces structures d’avant-garde, les investissements liés à la formation et au peaufinage des conditions de travail comptent autant que ceux consacrés aux équipements matériels. 

Si la robotique, le numérique, l’impression 3D, les matériaux intelligents et les communications sont les piliers de la modernisation, la mutation passe essentiellement par les hommes. C’est d’ailleurs ce qui distingue la démarche française, appelée Industrie 2.0, des stratégies de l’Allemagne et du Japon. Frappés par un vieillissement plus prononcé et par le déclin démographique, ils misent tout sur l’automatisation et la robotisation. La France, elle, va vers un modèle qui enrichirait le travail et créerait des emplois, explique en substance Frédéric Sanchez, président du directoire de Fives, et copilote du plan Nouvelle France industrielle. Et cela concerne autant l’opérateur que l’ingénieur. «L’opérateur doit devenir acteur et décideur du processus qu’il contribue à améliorer en continu. En cela, la formation et l’éducation joueront un rôle fondamental », précise le dirigeant de Fives. A l’Union des industries et métiers de la métallurgie (UIMM), où un groupe de réflexion planche sur les implications RH  de l’usine du futur, on confirme : « La montée en gamme ne signifie pas qu’il n’y a plus besoin de chaudronnier. Mais le soudeur n’est plus l’homme qui assemble des pièces au chalumeau toute la journée. Il se mue en pilote de machine et maîtrise la réalité virtuelle. Pour faire de ce niveau de compétences un standard, il y a un challenge de formation pour les dix prochaines années », estime Simon Colas, patron de Festo Didactic, filiale du constructeur de machines industrielles Festo, spécialisée dans la commercialisation de matériels pédagogiques. Depuis plusieurs mois, la société multiplie les partenariats visant à créer des parcours en matière de robotique, commandes de machines et réalité virtuelle à  pour des niveaux allant du CAP à l’ingénieur, en passant le bac pro et le master.

Collaboratif et pluridisciplinaire 

L’enjeu de la formation apparaît dans tous les programmes publics d’appui aux entreprises. En Aquitaine, le programme régional Usine du futur ne se contente pas d’épauler les PME en quête de financement pour passer à la cobotique. Il demande aussi à son prestataire, le cabinet Pilotage opérationnel de la performance (POP) chargé de prédiagnostiquer les prétendantes aux subsides, de les aider à définir des axes de formation et à faire évoluer les conditions de travail. Plus d’une centaine a déjà été passée au crible, elles seront 200 d’ici à la fin de l’année. Même si Marc Lecouve qui supervise le programme constate que nombre d’employeurs sous-estiment encore l’aspect ressources humaines. « Celles-là ont tort, analyse Guy Minguet, professeur de sociologie à l’Ecole des mines de Nantes. Les transformations en cours vont modifier en profondeur le contenu des métiers. Dans l’automobile, la mécanique, l’énergétique, le numérique et la communication convergent. L’ingénieur de production devient un intégrateur de produits qui ne travaille pas seul, mais en équipe, avec des homologues issus de filières différentes. Dans ce contexte, le travail pluridisciplinaire n’est pas une option, mais une nécessité absolue. Cela peut même s’étendre à des expertises issues de partenaires, sous-traitants, et des centres de recherche. » C’est le cas sur la plate-forme Excelcar implantée depuis fin avril au cœur de l’usine rennaise de PSA-Peugeot Citroën. Dédiée à l’élaboration de carrosseries high-tech, le staff d’une quarantaine d’ingénieurs associera des compétences venues de PSA, de Faurecia, du pôle de compétitivité ID4car, de l’Ecole centrale de Nantes et de l’Insa. Le coordinateur, Sergio Capitao compare le mode opératoire de cette structure futuriste à celui d’une « cuisine numérique » où chaque convive apporte ses ingrédients.

Définir le profil type de l’ingénieur 4.0

Même les grandes écoles mutualisent leurs ressources. Non seulement pour peser plus lourd dans la compétition pédagogique internationale, mais aussi pour mettre au point des cursus hybrides rapprochant des disciplines voisines. Télécom Bretagne s’apprête ainsi à fusionner avec l’Ecole des mines de Nantes. Au sein du cluster robotique de la région bordelaise, une dizaine d’établissements spécialisés, de l’Estia à l’IUT de Bordeaux, en passant par l’Ensab, se sont mis en réseau pour croiser modules et cursus à la demande des entreprises. Et ce n’est qu’un début, pronostique Jacques Roudier qui planche sur ce thème au sein de l’association Ingénieurs et scientifiques de France (IESF).

La mixité des fonctions ouvre les portes de l’usine aux métiers tertiaires. Les frontières entre ces secteurs s’estompent dans un environnement en perpétuel changement. Il faut donc travailler vite et c’est mieux à plusieurs. Cela a déjà commencé dans l’aéronautique et l’automobile. Le collaboratif amènera l’ingénieur à coopérer de plus en plus étroitement spécialistes des services, dès la conception du produit. Pas seulement à cause du software qui s’impose partout, mais aussi parce que l’usine du futur introduit une dimension environnementale plus forte, avec des prolongements éthiques et juridiques qui doivent être pris en compte en amont.

« A qui incombe la responsabilité d’un accident grave provoqué par une voiture sans chauffeur ? Cette question ne se pose pas après coup, elle est intégrée  à la réflexion globale des équipes de conception », illustre Guy Minguet. La porosité entre spécialité est telle que, sortie des disciplines dures (lire l’encadré), les DRH peine à établir des fiches de fonction en vue des recrutements à venir. L’Apec vient de mettre en chantier une étude d’envergure visant à esquisser les profils types des ingénieurs de demain. Les résultats ne seront connus que dans deux, voire trois ans.

emmanuel-chauvinDeux questions à… Emmanuel Chauvin directeur des études, Expectra

Les entreprises anticipent-elles leurs besoins en vue de l’usine du futur ?

Plusieurs secteurs sont particulièrement bien préparés à la transformation, comme l’automobile, l’aéronautique et l’énergie. Les entreprises renforcent leurs effectifs dans les domaines de la R&D, des méthodes et des process au sens large, en incluant la qualité, le prototypage, la logistique industrielle.

Quelles sont les compétences les plus recherchées ?

J’en citerai trois. D’abord les ingénieurs en automatisme et en robotique. Le taux d’équipement augmente, les ressources humaines font encore défaut. Les profils demandés sont très précis. On s’arrache ceux qui ont une bonne maîtrise des environnements Kuka, ABB et Fanuc, ou qui connaissent parfaitement les automates Siemens et Schneider Electric. Une autre catégorie de professionnels a la cote : les spécialistes du lean management. A condition de justifier d’avoir une expertise de l’une ou l’autre des outils d’amélioration continue les plus connus : Kaizen, Smed, TPM, Kanban, etc. Le troisième groupe de métiers qui tient la corde relève du numérique. Cela concerne les spécialistes de la réalité augmentée et la sécurité informatique. L’usine du futur est fondée sur des systèmes d’information. Et qui dit data, dit protection et prévention des intrusions.