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Géants du numérique : confiance et défiance
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C’est Elon Musk qui a inventé SpaceX et non la Nasa…

Jean-Luc Fouco a dirigé, pendant dix ans, l’ADI, l’agence de développement et d’innovation Nouvelle-Aquitaine, basée à Bordeaux. Membre du Conseil scientifique de l’IHEST, il a auparavant passé 15 ans dans de grands groupes internationaux jusqu’au début des années 1990, puis a été chef d’entreprise à la tête de PME industrielles jusqu’à ces dernières années. Entretien.

Jean-Luc Fouco, membre du Conseil scientifique de l’IHEST (DR)

Jean-Luc Fouco, membre du Conseil scientifique de l’IHEST (DR)

Alliancy. En tant qu’acteur et observateur de la vie économique de notre pays, comment voyez-vous la montée des Gafam ces dernières années face aux entreprises dites « plus traditionnelles » ?

Jean-Luc Fouco. Le fait qu’une bonne partie de ma vie professionnelle se soit déroulée avant l’arrivée et la montée du numérique, me rend d’autant plus sensible à la mutation que les Gafam induisent sur la plupart des modèles économiques des entreprises traditionnelles.

Quand je dirigeais l’ADI que je viens de quitter, nous nous sommes assez rapidement intéressés au numérique, surtout pour acculturer les entreprises, et notamment les PME qui subissent de plein fouet l’arrivée de tels groupes. Le numérique peut être très déstabilisant pour ces patrons, car il s’incruste dans leurs propres modèles technologiques et économiques…

Nous avons aussi beaucoup travaillé sur les enjeux de cybersécurité, car dans notre région, le tissu de sous-traitants de l’aéronautique reste très exposé à des risques cyber et, avant d’agir, il faut la prise de conscience ! Et cela prend du temps, comme il a fallu la crise sanitaire pour que l’on s’inquiète de l’importance de chaînes de valeur stratégiques dans l’industrie en France.

C’est-à-dire ?

Jean-Luc Fouco. Dans le secteur du numérique, c’est pareil. Depuis longtemps, cette domination des Gafam est extrêmement forte… Mais que fait l’Europe ? La Commission commence tout juste à s’en occuper quand elle est très mobilisée depuis des années sur les questions classiques de concurrence déloyale… Sur ces innovations « envahissantes » (comme le cloud), qui modifient fondamentalement les équilibres économiques et géopolitiques, nous réagissons de façon trop lente. Toutes ces technocraties ne sont absolument pas faites pour affronter les mutations et aujourd’hui, il nous reste très peu de temps pour affronter les Gafam et leurs positions dominantes. Avec en plus, des pays au sein de l’Union aux positions très divergentes…

« A minima, il faut que chacun soit conscient de ce qu’il fait quand il utilise les services d’un Gafam. » Cliquez pour tweeter

Voyez-vous des actions à mettre en place pour évoluer ?

Jean-Luc Fouco. C’est une question difficile, car en effet, les Gafam sont extrêmement performants, comme dans le domaine de l’intelligence artificielle par exemple. Alors, comment y échapper ? Ce n’est possible que si l’on fait un cloud européen. Ensuite, il faut évangéliser les entreprises françaises et là aussi, c’est compliqué ! On peut les mettre en garde, on peut les alerter sur l’existence de solutions alternatives, mais pas les obliger… Pour autant, a minima, il faut que chacun soit conscient de ce qu’il fait quand il utilise les services d’un Gafam.

Pensez-vous que cette conscience existe aujourd’hui ?

Jean-Luc Fouco. Cela commence. Mais, auparavant, c’était très difficile. L’évangélisation avance à tous petits pas. C’est aussi une question de génération chez les dirigeants où le manque d’anticipation est parfois criant. D’une manière générale, on change son comportement quand on a pris le toit de sa maison sur la tête. On le voit aujourd’hui à l’échelle européenne sur les questions de défense ou d’énergie depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie. 

Durant la crise sanitaire, beaucoup d’hôpitaux, tout comme l’AP-HP ou Ameli… ont subi des cyberattaques aux dépens de nos données personnelles de santé. A ce sujet, pensez-vous que l’Etat doit être exemplaire ?

Jean-Luc Fouco. Que l’Etat ne sache pas défendre des données collectives dont il a la garde, c’est ahurissant. C’est pourtant un domaine virtuel qui est absolument capital. Les préjudices peuvent être énormes… et ce n’est pas nouveau.

A l’échelle d’une région, la valorisation de solutions françaises ou européennes est-elle réellement possible ? Comment y parvenir ?

Jean-Luc Fouco. Dans ce domaine, la commande publique française ou européenne est capitale et pourrait être un levier. Mais, sur le « vrai » terrain, pour ce que j’ai vu, toutes les solutions utilisées sont majoritairement étrangères ! Il faudrait pourtant une prise de conscience large que je ne vois pas émerger.

Un exemple : la région Nouvelle Aquitaine a voulu faire son propre datacenter, mais n’y est pas encore arrivée au vu de la difficulté à mettre d’accord plusieurs institutions… C’est pourtant une nécessité et ce dans toutes les régions. Mais, pour y parvenir, il faut à la fois des acteurs forts dans le secteur à l’échelle européenne, et une culture scientifique forte chez les décideurs, ce à quoi contribue d’ailleurs l’IHEST.

Aujourd’hui, la perte de référence scientifique au plus haut niveau de l’Etat est patente : ils ont d’abord une culture administrative et pensent qu’ainsi, on peut y arriver. Non, ce n’est pas possible. Récemment, un ministre de l’Economie chargé également de la souveraineté industrielle et numérique a été nommé. On peut s’en réjouir que cette souveraineté industrielle et numérique soit enfin reconnue comme une priorité nationale. Mais un problème politiquement identifié n’est pas encore un problème résolu.

Croyez-vous que la mise en place de « grands programmes » (type Airbus en son temps) pourrait fonctionner de nouveau ?

Jean-Luc Fouco. Je ne sais pas si l’on peut y parvenir, ne serait-ce que pour un Cloud européen. Faut-il mettre nos atouts ensemble sur un sujet souverain et stratégique, tout en restant agiles et innovants ? C’est un sujet difficile. C’est Elon Musk qui a inventé SpaceX et non la Nasa…

Il en est de même pour répondre à la guerre des talents. L’Education nationale était très performante pour sélectionner les meilleurs éléments en mathématiques. A l’époque, le système savait choisir les meilleurs dès leur plus jeune âge ! Mais même cela a disparu.


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